‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 17 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Son retour en France ; scs aventures au siège d’Arras, scs réponses au cardinal; son exil.

Le chevalier de Grammont, de retour en France, y soutint merveilleusement la réputation qu’il avait acquise ailleurs. Alerte au jeu, actif et vigilant en amour; quelquefois heureux, et toujours craint dans les tendres commerces; à la guerre, égal dans les événements de l’une et de l’autre fortune : d’un agrément inépuisable dans la bonne, plein d’expédients et de conseils dans la mauvaise.

Attaché d’inclination à M. le Prince, témoin et, si on ose le dire, compagnon de la gloire qu’il avait acquise aux fameuses journées de Lens , de Nordlingue et de Fribourg , les récits qu’il en a si souvent faits n’ont rien diminué de leur éclat.

Tant qu’il n’eut que quelques scrupules de devoirs , et plusieurs avantages à sacrifier, il quitta tout pour suivre un homme que de pressants motifs , et des ressentiments qui semblaient en quelque sorte excusables , ne laissaient pas d’écarter du bon chemin. Il l’a suivi dans la première disgrâce de sa fortune , d’une constance dont on voit peu d’exemples. Mais il n’a pu tenir contre les sujets de plainte qu’il lui a donnés dans la suite , et que ne méritait pas cet attachement invincible pour. lui. C’est pourquoi , sans craindre au-

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cun reproche' sur une conduite qui sc justifiait assez d’elle-mcine, comme il était un peu sorti de son devoir pour entrer dans les intérêts de M. le Prince, il crut pouvoir en sortir pour rentrer dans son devoir.

Sa paix fut bientôt faite à la cour. De plus coupables y rentraient en grâce dès qu’ils le voulaient. La reine , encore effrayée du péril où les troubles avaient mis l’Etat au commencement de sa régence, ne cherchait qu’à ramener les esprits par la douceur. La politique du ministre n’était ni sanguinaire ni vindicative. Ses maximes favorites étaient d’assoupir plutôt (pie d’employer les derniers remèdes ; de se contenter de ne rien perdre dans la guerre , sans se mettre eu frais pour gagner quelque chose sur les ennemis ; de souffrir qu’on dit beaucoup de mal de lui, pourvu qu’il amassât beaucoup de bien; et de pousser la minorité tout aussi loin qu’il lui serait possible.

Cette avidité d’amasser ne se bornait pas à mille moyens que lui en fournissait l’autorité dont il était revêtu : son industrie n’avait pour objet que le gain. Il aimait naturellement le jeu ; mais il ne jouait que pour s’enrichir , et trompait tant qu’il pouvait pour gagner.

Le chevalier de Graramout , à qui il trouvait beaucoup d’esprit , et auquel il voyait beaucoup d’argent, fut bientôt de son goût et de son jeu. 11 s’aperçut des subtilités et de la mauvaise foi du cardinal, et crut qu’il lui était permis de mettre en usage les talents que la nature lui avait donnés , non-seulement pour s’en défendre, mais pour l’attaquer dans les occasions. Ce serait ici le lieu de parler de ses aventures ; mais

DE (ÏRAMMONT.

qui peut les conter avec assez d’agrément et de légèreté pour remplir l’attente de ceux qui en auraient déjà entendu parler? C’est en vain qu’on écrirait mot pour mot ses narrations divertissantes : il semble que leur sel s’évapore sur le papier; et de quelque manière qu’elles y soient placées , la vivacité ne s’y trouve plus.

Il suffira donc de dire que dans les occasions où l’adresse fut réciproquement employée le chevatier emporta l’avantage, et que s’il fit mal sa cour au ministre , il eut la consolation de voir que ceux qui s’étaient laissé gagner ne retirèrent pas dans la suite de grandes utilités de leur complaisance. Cependant ils restèrent toujours dans une soumission rampante, tandis que dans mille rencontres le chevalier de Grammont ne se contraignait guère. En voici une.

L’armée d’Espagne, commandée par M. le Prince et par l’archiduc , assiégeait Arras. La cour s’était avancée jusqu’à Péronne. Les troupes ennemies auraient donné par la prise de cette place de la réputation à leur armée : elles en avaient besoin, car celles de France étaient depuis quelque temps en possession d’avoir partout de l’avantage sur elles.

M. le Prince soutenait un parti chancelant , autant que leurs lenteurs et leurs irrésolutions ordinaires le permettaient; mais comme aux événements de la guerre il faut agir indépendamment dans de certaines occasions , qui ne se retrouvent plus lorsqu’on les laisse échapper , toute sa capacité leur était souvent inutile. L’infanterie espagnole ne s’était, jamais relevée depuis la bataille de Rocroi ; et celui qui l’avait ruinée par cette victoire, en combattant contre eux , était le

seul qui , commandant alors pour eux , pût réparer le mal qu’il leur avait fait. Mais la jalousie des chefs et la méfiance du conseil lui liaient les mains.

Cependant Arras ne laissait pas d’être vivement attaqué. Le cardinal voyait assez la honte qu’il y avait à laisser prendre cette place à sa barbe et presque à la vue du roi. D’un autre côté, c’était beaucoup hasarder que d’en tenter le secours. M. le Prince n’était pas homme à négliger la moindre précaution pour la sûreté de ses lignes. Quand on en attaque sans les forcer, on ne s’en retire pas comme on veut Plus les efforts sont vifs , plus le désordre est grand dans la retraite; et M. le Prince était l'homme du monde qui savait le mieux profiter de ses avantages. L’armée (jue commandait M. de Turenne , plus faible de beaucoup que celle des ennemis , était pourtant la seule ressource qu’on eût de ce côté-là. Cette armée battue , la prise d’Arras n’était pas la seule disgrâce qu’on eût à craindre.

Le génie du cardinal, heureux pour les conjonctures où des négociations peu sincères tiraient d'un mauvais pas , s’effrayait à la vue d’un péril pressant et d’un événement décisif. Il Crut que faisant le siège de quelque autre place sa prise dédommagerait de celle d’Arras; mais M. de Turenne, qui pensait tout autrement que le cardinal , prit la résolution de marcher aux ennemis , et ne lui en donna l’avis qu’ après s’être mis en marche. Le courrier arriva au fort de ses inquiétudes , et redoubla ses alarmes; mais il n’y avait plus moyen de s'en dédire. ’

Le maréchal , dont la haute réputation lui avait ae-

DE GBAMMONT.

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quis la confiance des troupes , n’avait pas manqué de prendre, son parti avant qu’un ordre précis de la cour pût l’interdire. L’occasion était de celles où les difficultés rehaussent la gloire du succès. Quoique la capacité du général rassurât un peu la cour, on était à la veille d’un événement qui devait terminer, de manière ou d’autre , les alarmes et les espérances ; et , tandis que le reste des courtisans raisonnait diversement sur ce qui devait arriver , le chevalier de Grammont se mit en tête de s’en éclaircir par lui-même. Sa résolution surprit assez la cour. Ceux qui avaient autant vu d’occasions que lui semblaient dispenses de ces sortes d’empressements ; mais ses amis lui en parlèrent en vain.

Le roi lui en sut bon gré. La reine n’en parut pas moins contente; il l’assura qu’il lui rapporterait de bonnes nouvelles. Elle lui promit de l’embrasser s’il tenait parole; le cardinal lui en promit autant. Il ne fit pas grand cas de cette promesse; mais il la crut sincère, parce qu’elle ne devait rien coûter.

Il partit, à l’entrée de la nuit, avec Caseau, qiie M. de Turenne avait dépêché vers leurs majestés. Le duc d’York et le marquis d’Humières commandaient sous ses ordres. Le dernier était de jour; et à peine paraissait-il quand le chevalier arriva. Leduc d’York ne le reconnut pas d’abord ; mais le marquis d’Humières , courant à lui les bras ouverts : « Je me doutais bien , dit-il , que si quelqu’un nous venait voir de la cour dans une occasion comme celle-ci , ce serait le chevalier de Grammont. Eh bien, poursuivit-il, que fait-on à Péronne ?.... — On y a grand peur , «lit

le chevalier. — Et que croit-on de nous? — On croit , poursuivit-il , que si vous battez M. le Prince vous n’aurez fait que votre devoir : et si vous êtes battus , on croira que vous êtes des fous ou des ignorants d’avoir tout risqué sans égard aux conséquences. — Voilà , dit le marquis d’Humières , une nouvelle bien consolante que tu nous apportes ! Veux-tu que nous te menions au quartier de M. de Turennc pour lui en faire part? ou si tu aimes mieux te reposer dans le mien : tu as couru toute la nuit , et peut-être n’as-tu pas eu plus de repos la précédente.... — Où prends-tu que le chevalier de Grammont ait jamais eu besoin de dormir? lui répondit-il. Fais-moi seulement donner un cheval , afin que j’aie l’honneur d’accompagner M. le duc d’York; car apparemment il n’est en campagne de si bon matin que pour visiter quelques postes. »

La garde avancée n’était qu’à la portée du canon de celle des ennemis. Dès qu’ils y furent : « J’aurais envie . dit le chevalier de Grammont, de pousser jusqu’à la vedette qu’ils ont avancée sur la hauteur. J’ai des amis et des connaissances dans leur armée , dont je voudrais bien demander des nouvelles: M. le duc d’York voudra bien me le permettre. » A ces mots , il s’avança. Ta vedette, le voyant venir droit à son poste , se mit sur ses gardes. Le chevalier s’arrêta dès qu’il en fut à portée. La vedette répondit au signe qu’il lui fit , et en fit un autre à l’officier , qui , s'étant déjà mis en marche sur les premiers mouvements qu’il avait vu faire au chevalier , fut bientôt à lui. Voyant le chevalier de Grammont seul , il ne fit point difficulté de

DE GHAMMONT.

le laisser approcher. Il pria cet officier de faire en sorte qu’il pût avoir des nouvelles de quelques parents qu’il avait dans leur armée , et en même temps lui demanda si le duc d’Arschot était au siège. « Monsieur, lui dit-il , le voilà qui vient de mettre pied à terre sous ces arbres que vous voyez sur la gauche de notre grand’garde. Il n’y a qu'un moment qu’il était ici avec le prince d’Aremberg , son frère, le baron de Limbec, et Louvigny. — Pourrais-je les voir sur parole? lui dit le chevalier. — Monsieur , dit-il , s’il m’était permis de quitter mon poste , j'aurais l’honneur de vous y accompagner ; mais je vais leur envoyer dire que M. le chevalier de Grammont souhaite de leur parler. » Et , après avoir détaché un cavalier de sa garde vers eux , il revint. « Monsieur , lui dit le chevalier de Grammont , puis-je vous demander comment je suis connu de vous? — Est-il possible, dit l’autre , que M. le chevalier de Grammont ne reconnaisse pas La Motte, qui a eu l’honneur de servir si longtemps dans son régiment?... — Quoi! c’est toi, mon pauvre La Motte! Vraiment j’ai eu tort de ne pas te reconnaître , quoique tu sois dans un équipage bien différent de celui où je te vis la première fois à Bruxelles , lorsque tu montrais à danser les triolets à madame la duchesse de Guise ; j’ai peur que tes affaires ne soient pas en aussi bon état qu’elles étaient la campagne d’après que je t’eus donné cette compagnie dont tu parles. » Ils en étaient là , quand le duc d’Arschot, suivi de ceux dont on vient de parler, arriva au galop. Le chevalier de Grammont fut embrassé de toute la troupe avant que de pouvoir parler. Bientôt arrivé -

rent une infinité d’autres connaissances , avec autant de curieux des deux partis , qui , le voyant sur la hauteur , s’y assemblaient avec tant d’empressement , que les deux armées, sans dessein, sans trêve et sans supercherie , s'allaient mêler en conversation , si par hasard M. de Turenne ne s’en fût aperçu de loin. Ce spectacle le surprit : il accourut ; et le marquis d’Humières lui conta l’arrivée du chevalier de Grammont , qui avait voulu parler à la vedette avant que d’aller au quartier général : il ajouta qu’il ne comprenait pas comment diable il avait fait pour rassembler les deux armées autour de lui , depuis un moment qu’il les avait quittés, a Effectivement , dit M. de Turenne , voilà un homme bien extraordinaire; mais il est juste qu’il nous vienne voir , après avoir rendu sa première visite aux ennemis. » Et à ces mots il fit partir un aide-de-camp pour rappeler les officiers de son armée , et pour dire au chevalier de Grammont l’impatience qu’il avait de le voir.

Cet ordre arriva dans le temps qu’il en vint un semblable aux officiers des ennemis. M. le Prince , averti de cette paisible entrevue , n’en avait point été surpris d’abord qu’on lui eut dit que c’était le chevalier de Grammont. Il avait seulement ordonné à Lussan de rappeler les officiers , et de prier le chevalier qu’il pût lui parler le lendemain sous ces memes arbres. Il le promit, en casque M. de Turenne le trouvât bon, comme il n’en douta point.

On le reçut aussi agréablement dans l’armée du roi qu’on avait fait dans celle des ennemis. M. de Turenne estimait sa franchise autant qu’il était charmé

de son esprit. Il lui sut bon gré d’être le seul des courtisans qui le fût venu voir dans une conjoncture, comme celle-là. Les questions qu’il lui fit sur la cour étaient moins pour en apprendre des nouvelles que pour se divertir de la manière dont il lui en conterait les inquiétudes et les différentes alarmes. Le chevalier de Grammont lui conseilla de battre les ennemis, s’il ne voulait être chargé de l’événement d’une entreprise qu’il voyait que le cardinal ne lui avait pas ordonnée. M. de Turenne lui promit de faire de son mieux pour suivre cet avis , et lui promit de plus qu’en cas qu’il réussit il lui ferait tenir parole par la reine. Il ajouta qu’il n’était pas fâché que M. le Prince eût souhaité de lui parler. Ses mesures étaient prises pour l’attaque des lignes. II en entretint le chevalier de Grammont en particulier, et ne lui cacha que le jour de l’exécution. Cela fut inutile : il avait trop vu pour ne pas juger, par ses lumières et les observations qu’il fit , que dans le poste qu’H avait pris la chose ne se pouvait plus différer.

Il partit le lendemain pour son rendez-vous , accompagné d’un trompette; et à l’endroit que M. de Lussan lui avait marqué la veille il trouva M. le Prince. Dès qu’il eut mis pied à terre : « Est-il possible, lui dit-il en l’embrassant, que ce soit le chevalier de G rammont, et que je le voie dans le parti contraire ?

— C’est vous-même que j’y vois, répondit le chevalier de Grammont, et je m’en rapporte à vous, monseigneur, si c’est la faute du chevalier de Grammontou la vôtre que nous ne soyons plus dans le même parti.

— Il faut l’avouer, dit M. le Prince, s’il y en a qui

m'ont abandonne comme des ingrats et des misérables, tu m’as quitté, comme j’ai quitté moi-même, eu honnête homme qui croit avoir raison. Mais oublions tous sujets de ressentiment, et dis-moi ce que tu \iens faire ici , toi que je croyais à Péronnc avec la cour? — Le voulez-vous savoir? dit-il. Je viens, ma foi, \ ous sauver la vie : je vous connais ; vous ne sauriez vous empêcher d’être au milieu des ennemis dans un jour d’oeeasion. Il ne vous faudrait qu’avoir votre cheval tué sous vous, et être pris les armes à la main, pour être traité par ce cardinal-ci comme votre oncle de Montmorency le fut par l’autre. Je viens donc vous tenir un cheval tout prêt, en cas de semblable malheur, afin qu’on ne vous coupe pas la tête. — Ce ne serait pas la première fois, dit M. le Prince en riant, que tu m’aurais rendu de ces services; quoique le danger fut alors moins grand qu’il pourrait l’être à présent si j’étais pris. »

De eette convei'sation ils tombèrent sur des discours moins sérieux. M. le Prince le questionna sur la cour, sur les dames, sur le jeu, sur l’amour; et, revenant insensiblement à la conjoncture dont il était question, le chevalier de Grammont ayant demandé des nouvel les des officiers de sa connaissance qui étaient restés auprès de lui, M. le Prince lui dit qu’il ne tiendraitjqu’à lui d’aller jusqu’aux lignes , où il pourrait voir non-seulement ceux dont il demandait des nouvelles, mais la disposition des quartiers et tous les retranchements. Le chevalier de Grammonty consentit, et M. le Prince, après lui avoir tout montré, l’ayant ramené jusqu’à leur rendez-vous : a Eh bien, eheva*

lier, quand crois-tu que nous te revoyions? — Ma foi, lui dit-il, vous venez d’en user si galamment, que je ne veux point vous le cacher. Tenez-vous prêt une heure avant le jour ; car vous pouvez compter que nous vous attaquerons demain au matin. Je ne vous eu avertirais peut-être pas si on m’en avait fait confidence; mais, quoi qu’il en soit, fiez-vous à ma parole.— Non, tu ne te démens point, » dit M. le Prince, en l’ayant encore embrassé. Le chevalier de Grammont regagna le camp de M. de Turennc à l’entrée de la nuit. Tout s’y disposait à l’attaque des ligues, et ce n'était plus un secret parmi les troupes.

« Hé bien , monsieur le chevalier, on a été bien aise de vous voir? lui dit M. de Turenne, à l’entrée; et M . le Prince vous aura fait bien des questions et des amitiés? — Il en a usé le plus civilement du monde, lui dit le chevalier de Grammont ; et, pour me faire voir qu’il ne me prenait pas pour un espion, il m’a mené jusqu’aux retranchements et aux lignes, où il m’a fait voir de quoi vous bien recevoir. — Et qu’en croit-il? — Il est persuadé que vous l’attaquerez cette nuit ou demain à la petite pointe du jour ; car vous autres grands capitaines, poursuivit le chevalier, vous connaissez la manœuvre les uns des autres, que c’est une merveille. »

M. de Turenne reçut volontiers cette louange d’un homme qui n’en donnait pas indifféremment à tout le monde. Il lui communiqua la disposition des attaques, en lui témoignant qu’il était bien aise qu’un homme qui avait vu tant d’occasions fût témoin de celle-là, et qu’il comptait pour beaucoup de l’avoir auprès de lui. Mais, comme il crut qu’il n’avait pas trop du reste

de cette nuit pour se reposer, après avoir passé l'autre sans dormir, il le laissa au marquis d’ilumières, qui lui donnait à souper, et qui le logeait.

La journée suivante fut celle des lignes d’Arras , où M. de Turenne, victorieux, vit ajouter un nouvel éclat à sa gloire, et dans laquelle le prince de Condé, quoique vaincu, ne perdit rien de celle qu’il avait acquise ailleurs.

Il y a tant de relations de cette fameuse journée , qu’il serait superflu d’en parler ici. Le chevalier de Grammont, àqui, comme volontaire, il était permis de se trouver partout , en a rendu meilleur compte que pas un autre. L’armée du roi tira de grands avantages de l’activité qui n’abandonnait le chevalier de Grammont ni en paix ni en guerre, et de sa présence d’esprit , qui lui fit porter des ordres comme venant du général , si à propos , que M. de Turenne, délicat d’ailleurs sur ces matières, l’en remercia quand l’affaire fut finie, en présence de tous les officiers, et le chargea d’en porter la première nouvelle à la cour.

11 ne faut d'ordinaire, pour ces expéditions, que trouver les postes bien fournies, être en haleine ou s’être pourvu de relais ; mais il eut bien d’autres obstacles à surmonter. En premier lieu , des partis d’ennemis répandus de tous côtés s’opposaient à son passage, ensuite des courtisans avides et officieux qui, dans ces occasions , se postent sur les avenues pour escamoter la nouvelle d’un pauvre courrier. Cependant son adresse le sauva des uns, et trompa les autres.

Il avait pris pour l’escorter jusqu'à moitié chemin de Bapaume huit ou dix maitres, commandés par un

DE GBAMM0NT.

officier de sa connaissance, persuadé que le plus grand danger serait entre le camp et la première poste. Il n’eut pas fait une lieue qu’il en fut convaincu : et, se retournant vers l'officier, qui le suivait de près : « Si vous n’êtes pas bien monté, dit-il, je vous conseille de * regagner le camp ; car moi je vais bientôt passer à toute bride. — Monsieur, lui dit l’officier, j’espère vous tenir compagnie, quelque train que vous alliez , jusqu’à ce que vous soyez en lieu de sûreté. ... — J’en doute, lui dit-il ; car voilà des messieurs qui se disposent à vous venir voir. — Eh 1 ne voyez-vous pas, lui répondit cet officier, que ce sont de nos gens qui font repaître leurs chevaux!.... — Non! mais je vois fort bien que ce sont des cravates de l'armée ennemie. » Et là dessus, lui ayant fait remarquer qu’ils montaient à cheval, il ordonna aux cavaliers qui l’escortaient de se disperser pour faire diversion, et donna des deux vers Bapaume.

Il montait un cheval anglais fort vite: mais s’étant enfourné dans un chemin creux dont le terrain était mou et bourbeux , il eut à ses trousses messieurs les cravates, qui, jugeant que c’était quelque officier de considération, n’avaient eu garde de prendre le change, et s’étaient attachés à le poursuivre sans se mettre en peine des autres. Le mieux monté du parti commença à l’approcher; car les chevaux anglais, qui vont vite comme le vent en terrain uni , se démêlent assez mal des mauvais chemins. Le cravate avait le mousqueton haut, et lui criait de loin bon quartier. Le chevalier de Grammont, qui voyait qu’on gagnait sur lui, et que, quelques efforts que fit sou cheval dans un ter—

raiu posant, il serait joint à la lin, quitta tout à coup le chemin de Uapaumc pour se jeter dans une chaussée à droite, qui s’en éloignait. Dès qu’il y fut, s’arrêtant comme pour écouter la proposition du cravate, il laissa prendre un peu d’haleine à son cheval, tandis que l'autre, qui croyait qu’il ne l’attendait que pour se rendre, faisait tous ses efforts pour s’en mettre en possession , et crevait son cheval pour arriver avant le reste de ses compagnons, qui suivaient à la file.

Du moment de réflexion lit envisager au chevalier de Grammont la désagréable aventure que ce serait, au sortir d’une victoire si glorieuse et des périls d’un combat si bien disputé, d’être pris par des coquins (lui ne s’y étaient point trouvés; et au lieu d’être reçu en triomphe , et d’être embrassé d’une grande reine pour la nouvelle importante dont il s’était chargé , de se voir traîné en chemise par les vaincus.

Pendant cette courte méditation le cravate éternel s etait approché jusqu’à la portée de sa carabine, qu’il présentait toujours en lui offrant bon quartier. Mais le chevalier de Grammont, à qui cette offre et la manière dont on la faisait déplaisaient également , fit un petit signe de la main , pour qu’on cessât de le coucher en joue; et, sentant sou cheval en haleine, il baissa la main , partit comme un éclair, et laissa son cravate si étonné, qu’il ue s’avisa pas seulement de lui tirer son coup.

Dès qu'il eut gagné ltapaume , il prit des chevaux Irais. Celui qui commandait dans la place avait toutes sortes d’égards pour lui. Il l’assura que personne n’avait encore passé ; qu’il lui serait fidèle, et qu’il arrète-

rait tous ceux qui viendraient après lui, excepté les courriers de M. de Turenne.

Il ne lui restait plus qu’à sc garantir de ceux qui devaient sc mettre à l’affût aux environs de Péronnc, pour courir d’aussi loin qu’ils le verraient, et porter sa nouvelle à la cour sans la savoir. Il savait que le maréchal du Plessis, celui de Villeroi et Gabouri s’en étaient vantés à M. le cardinal, avant son départ. Ce fut donc pour éluder cette embuscade qu’il prit deux cavaliers bien montés à Bapaume; et dès qu’il fut à une lieue de la ville , après leur avoir donné à chacun deux louis d’or pour être fidèles, il leur ordonna de. prendre’les devants, de faire fort les effrayés , de dire à ceux qui les questionneraient que. tout était perdu ; que le chevalier de Grammont était resté à Bapaume. n’étant pas pressé de porter une mauvaise nouvelle , et que, pour eux, ils avaient été poursuivis par des cravates répandus partout depuis la défaite.

Tout réussit comme il l’avait projeté. Les cavaliers furent interceptés par Gabouri, dont l’empressement avait devancé les deux maréchaux; mais quelques questions qu’on leur fît, ils jouèrent si bien leur rûle, que la consternation avait déjà gagné Péronne, et que des bruits incertains de la défaite se disaient à l’oreille parmi les courtisans lorsque M. le chevalier de Grammont arriva.

Rien ne rehausse tant le prix d’une bonne nouvelle que la fausse alarme d’une mauvaise. Cependant, quoique la sienne fût accompagnée de ce. relief, il n’v eut que leurs majestés qui la reçurent avec les trans- r ports de joie qu’elle méritait.

La reine lui tint parole de la meilleure grûee du monde. Elle l’embrassa devant tous les courtisans. Le roi n’y parut pas moins sensible; mais le cardinal, soit |H)ur diminuer le mérite d’une nouv elle qui demandait une récompense de quelque prix, soit par le retour do cette insolence que lui donnait la prospérité, fit semblant de ne le pas écouter d’abord ; et ayant appris ensuite que les lignes avaient été forcées, que l'armée d’ Kspagnc était battue, et qu’ Arras était seeouru : « Et M. le Prince, dit-il, est-il pris? — Non, dit le chevalier de G rammont. — Il est donc mort ? ajouta le cardinal .

— Encore moins , répondit le chevalier de Grammont.

— Belle nouvelle! dit le cardinal, d’un air denfépris. » Et à ces mots il passa dans le cabinet de la reine a\ ec leurs majestés. Il le fit heureusement pour le chevalier de Grammont, qui n’aurait pas manqué de lui faire, quelque réponse emportée, dans l’indignation que lui donnaient ses deux belles questions et la conclusion qu’il en avait tirée.

La cour était remplie des espions de son éminence Une foule de courtisans et de curieux l’ayant environné selon la coutume, il fut bien aise de dire devant les esclaves du cardinal une partie de ce qu’il avait sur le cœur, et qu'il lui aurait peut-être dit à luimême. En reprenant son air ironique : « Ma foi, messieurs, dit-il, rien n’est tel que d’avoir du zèle et de l’empressement pour les rois et les grands princes dans les services qu’on leur rend. Vousjavcz vu l’air gracieux que sa majesté m’a fait, vous êtes témoin comme la reine m’a tenu parole ; mais pour M. le cardinal, il a reçu ma nouvelle comme s’il n’y gagnait

DE I.HAMMOMT.

pas plus qu'il n’a fait à la mort de Pierre Mazurin. >> Il y avait là de quoi faire évanouir des gens qui se seraient intéressés sincèrement pour lui ; et la fortune la mieux établie eût été ruinée par une plaisanterie beaucoup moins sensible dans d'autres temps; car il la faisait en présence de témoins qui n’attendaient que l’occasion de la pouvoir rendre dans toute sa malignité, pour se faire un mérite de leur vigilance auprès d’un ministre puissant etabsolu. Le chevalier de Grammont en était trop persuadé; cependant, quelque inconvénient qu’il en prévit , il ne laissa pas de s’en applaudir. Les rapporteurs s'acquittèrent dignement de leur devoir. Cependant l’affaire tourna tout autrement qu’ils ne l’avaient espéré. Le lendemain, comme le chevalier de Grammont était au diner de leurs majestés, le cardinal y vint; et, s’approchant de lui, comme toutlamonde s’en éloignait par respect : « Chevalier, lui dit-il, la nouvelle que vous avez apportée est bonne , leurs majestés en sont contentes; et pour vous montrer que je crois y gagner beaucoup plus qu’à la mort de Pierre Mazarin, si vous voulez venir dîner chez moi nous jouerons , car la reine veut nous donner dequoi, et cela par-dessus le premier marché. » Voilà de quelle manière le chevalier de Grammont avait osé choquer un si puissant ministre; et voilà tout le ressentiment qu’en témoigna le moins vindicatif de tous les ministres. Il y avait véritablement quelque chose de grand à un homme de son âge de ne respecter l’autorité des ministres qu’autant qu’ils étaient respectables par leur mérite. Il s’en applaudissait avec toute la cour, et sc laissait agréablement

HÉ* DE ÜRiMMOVT. 1

MKMOIRKS

flatter d’avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut peutêtre l’impunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées.

Cependant la cour revint. Le cardinal, qui sentait bien qu’il n’y avait plus moyen de tenir son maître en tutelle, accablé de soins et de maladies , comblé de trésors dont il ne savait que faire et raisonnablement chargé de la haine publique, tourna toutes ses pensées à terminer le plus utilement qu’il pourrait pour la France un ministère qui l’avait si cruellement agitée. Ainsi, tandis qu’il mettait sur pied les commencements sincères d’une paix ardemment désirée, les plaisirs et l’abondance commençaient à régner dans la cour.

Les fortunes du chevalier de Grammont y furent longtemps diverses dans l’amour et dans le jeu . Estimé des courtisans, recherché des beautés qu'il ne servait pas, redoutable à celles qu’il servait; mieux traité de la fortune que de l’amour, mais se dédommageant de l’un par l’autre; toujours gai, toujours vif, et dans les commerces essentiels toujours honnête homme.

C’est dommage qu’il faille interrompre ici la suite de son histoire par un intervalle de quelques années, comme on a déjà fait dans le commencement de cos Mémoires. Tl n'y a point de vide qu’on ne doive regretter dans une \ ie dont les moindres particularités ont eu quelque chose de divertissant ou «le. singulier. Mais, soit qu’il ne les ait pas crues dignes d’occuper une place parmi les autres événements, ou qu’il n'en ait conservé qu’une idée confuse, il faut passer à des en-

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droits de ces fragments plus éclaircis pour en venir au sujet de son voyage en Angleterre.

La paix des Pyrénées , le mariage du roi, le retour de M. le Prince, et la mort du cardinal, donnaient une autre face à l’État. Toute la France avait les veux

surson roi. Rien ne l’égalait ni pour les grâces de sa personne ni pour la grandeur de son air ; mais on ne lui connaissait pas encore ce génie supérieur qui , remplissant ses sujets d’admiration, l’a dans la suite rendu si redoutable à toute l’Europe. L’amour et l’ambition, ressorts invisibles des intrigues et des mouvement* de toutes les cours , étaient attentifs aux premières démarches qu’il ferait. Les plaisirs se promettaient un empire souverain sur un prince tenu dans l’éloignement des connaissances nécessaires pour gouverner; et l’ambition ne se flattait de régner dans la cour que sur l’esprit de ceux qui pouvaient se disputer le ministère ; mais on fut surpris de voir tout à coup briller des lumières qu’une prudence, en quelque façon nécessaire, avait si longtemps dissimulées.

Une application ennemie des délices qui s’offrent à cet âge , et qu’une puissance illimitée refuse rarement, l’attacha tout entier aux soins du gouvernement. Tout le monde admira ce changement merveilleux ; mais tout le monde n’y trouva pas son compte. Les grands devinrent petits devant un maître absolu ; les courtisans n’approchaient qu’avec vénération du seul objet de leur respect et du seul arbitre de leur fortune. Ceux qui naguère étaient de petits tyrans dans leurs provinces ou dans les places frontières n’en étaient plus que les goyycrneurs. Les grâces, selon le bon plaisir du

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maître, s'accordaient tantôt au mérite', tantôt aux services. Il n'était plus question d'importuner ou de menacer la cour pour en obtenir.

Le chevalier de Grammont regardait comme un prodige l’attention de son maître pour les soins de son État. Il 11e pouvait comprendre qu’on voulût l’assujettir à cet âge aux règles qu’il s’était prescrites, et qu’on ôtât tant d’heures aux plaisirs pour les donner aux devoirs ennuyeux et aux fonctions fatigantes du gouvernement; mais il louait le Seigneur de ce qu’on n’avait désormais plus d’hommages à rendre ni plus de cour à faire, qu’à celui auquel ils étaient légitimement dus. Impatient des cultes serviles qu’on rend à la fortune d’un ministre , il n’avait pas fléchi devant l'autorité des cardinaux qui s’étaient succédé. Jamais il n’avait encensé le pouvoir arbitraire du premier ni donné ses suffrages aux artifices de l’autre ; mais aussi jamais il n’avait tiré du cardinal de Richelieu qu’une abbaye, qu’on ne pouvait refuser à sa qualité , et jamais il n’avait eu de Mazarin que ce qu’il lui avait gagné au jeu.

L’expérience de plusieurs années à la suite d’un grand capitaine lui avait donné de la capacité pour la guerre ; mais dans une paix universelle il n’en était plus question. Il jugea qu’au milieu d’une cour fions santé en beautés, et abondante en argent, il ne devait s’occuper que du soin de plaire à son maître , de faire valoir les avantages que la nature lui avait donnés pour le jeu, et de mettre en usage de nouveaux stratagèmes en amour.

Il réussit assez bien dans les deux premiers de ccs

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projets; et comme il s'était dès lors établi pour maxime de sa conduite de s’attacher uniquement au roi dans toutes les vues de son établissement , de ne respecter la faveur que lorsqu’elle serait soutenue du mérite , de se faire aimer des courtisans et craindre des ministres , de tout oser pour rendre de bons offices , et de ne rien entreprendre aux dépens de l’innocence , il se vit bientôt des plaisirs du roi , sans que' l’envie des courtisans en parût révoltée.

Le jeu lui fut favorable , mais l’amour ne le Ait pas ; ou, pour mieux dire, l’inquiétude et la jalousie remportèrent sur sa prudence naturelle dans une conjoncture où il en avait le plus de besoin.

La Motte-Houdancourt était une des filles de la reine-mère. Quoique ce ne fût pas une beauté éclatante , elle avait ôté des amants à la célèbre Méneville. 11 suffisait alors que le roi jetât les yeux sur une jeune personne de la cour pour ouvrir son cœur aux espérances , et souvent à la tendresse ; mais s’il lui parlait plus d’une fois les courtisans se le tenaient pour dit , et ceux qui avaient eu des prétentions ou de l’amour retiraient très-humblement l’un et l’autre pour ne lui offrir plus que des respects. Mais le chevalier de Grammont s’avisa de faire tout le contraire , peutêtre pour conserver un caractère de singularité qui ne valait rien dans cette occasion.

Il n’avait jamais songé à elle; mais dès qu’il la crut honorée de l’attention de son maître il crut quelle méritait la sienne , et , s’étant mis sur les rangs , il lui devint bientôt fort incommode , sans lui persuader qu’il fut fort amoureux. Elle se lassa de ses per-

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sécut:ors;il ne se rebuta point pour scs mauvais traitements ni pour ses menaces. Ses premières tracasseries ne firent pas beaucoup d'éelat , parce qu’elle espéra qu’il s’en corrigerait; mais s’étant témérairement obstiné dans ses manières , elle s’en plaignit. Ce fut alors qu’il s’aperçut que si l'amour rend les conditions égales, ce n’est pas entre rivaux. 11 fut éloigné de la cour; et, ne trouvant aucun lieu en France qui pût le consoler de ce qu’il y regrettait le plus , la présence et la vue de son maitre, après avoir fait quelques légères réflexions sur sa disgrâce et quelques petites imprécations contre celle qui la causait, il prit enfin la résolution de passer en Angleterre.

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