CHAPITRE VI
Son arrivée à la cour d'Angleterre : caractère des personnes de celte conr.
La curiosité de voir un homme également fameux par ses forfaits et par son élévation avait déjà fait passer une première fois le chevalier de Grammont en Angleterre. La raison d’État se donne de beaux privilèges. Ce qui lui parait utile devient permis; et tout ce qui est nécessaire est honnête en fait de politique. Taudis que le roi d'Angleterre cherchait la protection de l’Espagne dans les Pays-Bas , ou celle des États en Hollande , d’autres puissances envoyaient une célèbre ambassade à CromwelL.
DE GBAMM0NT.
Cet homme , dont l’ambition s’était ouvert le chemin à la puissance souveraine par de grands attentats , s’y maintenait par des qualités dont l’éclat semblait l’en rendre digne. La nation la moins soumise qui soit en Europe subissait patiemment un joug qui ne lui laissait pas seulement l’ombre d’une liberté, dont elle est si jalouse ; et Cromwell , maître de la république , sous le titre de protecteur , craint dans le royaume , plus redoutable encore au dehors , était au plus haut point de gloire lorsque le chevalier de Grammont le vit; mais il ne lui vit aucune apparence de cour. Une partie de la noblesse proscrite, l’autre éloignée de ses affaires, une affectation de pureté dans les mœurs , au lieu du luxe que la pompe des cours étale ; tout cela n’offrait que des objets tristes et sérieux dans la plus belle ville du monde ; et le chevalier de Grammont ne rapporta de ce voyage que l’idée du mérite d’un scélérat , et l'admiration de quelques beautés cachées , qu’il n’avait pas laissé de déterrer.
Ce fut toute autre chose au voyage dont nous allons parler. La joie du rétablissement de la royauté paraissait encore partout. La nation, avide de changement et de nouveauté, goûtait le plaisir d’un gouvernement naturel, et semblait respirer au sortir d’une longue oppression. Enfin, ce même peuple qui, par une abjuration solennelle, avait exclu jusqu’à la postérité de son prince légitime, s’épuisait en fêtes et en réjouissances pour son retour.
Il y avait près de deux ans qu’il était rétabli lorsque le chevalier de Grammont arriva. La réception qu’il eut dans cette cour lui fit bientôt oublier l’autre. ;
so
et les engagements qu’il prit dans la suite en Angleterre adoucirent le regret d’avoir quitté la France.
C’était une belle retraite pour un exilé de son caractère. Tout y flattait son goût ; et si les aventures qu’il y eut ne furent pas les moins considérables , ce furent sans doute les plus agréables qu'il ait eues. Mais avant d’en parler il ne sera pas hors de propos de donner une idée de la cour d’Angleterre telle qu’elle était alors.
La nécessité des affaires avait exposé Charles II dès sa première jeunesse aux travaux et aux périls d’une guerre sanglante. L’étoile du roi son père ne lui avait laissé pour héritage que sa mauvaise fortune et ses disgrâces. Elles l’accueillirent partout; mais ce ne fut qu* après avoir lutté jusqu’à l’extrémité contre une fortune ennemie qu’il s’était soumis aux décrets de la Providence.
Ce qu’il y avait de grand pour la noblesse ou pour la fidélité l’avait suivi dans son exil ; et ce qu’il y avait de plus distingué parmi la jeunesse , s’étaut rassemblé dans la suite auprès de sa personne , composait une cour digne d’une meilleure fortune.
L’abondance et les prospérités , qui ne font , à ce qu’on prétend, que corrompre les sentiments, ne trouvèrent rien à gâter dans une cour indigente et vagabonde. La nécessité , au contraire , qui fait mille biens , malgré qu’on en ait , leur tenait lieu d’éducation ; et l’on ne voyait que de l’émulation parmi eux , sur la gloire, sur la politesse et la vertu.
Au milieu d’une petite cour si florissante en mérite , le roi d’Angleterre était repassé deux ans avant le
DE GHAHMONT.
temps dont on parle pour monter sur un trône qu’il devait , selon les apparences , remplir aussi dignement que les plus glorieux de ses prédécesseurs. La magnificence étalée dans cette occasion s’était renouvelée à son couronnement. La mort du duc de Glocester et celle de la Princesse Royale , qui la suivit de près , avaient interrompu ces magnificences par un long deuil , dont on sortit enfin pour se préparer à la réception de l’infante de Portugal .
Ce fut au fort des fêtes que l’on faisait pour cette nouvelle reine, dans tout l’éclat d’une cour brillante, que le chevalier de Grammont vint contribuer à sa magnificence et à ses plaisirs.
Tout accoutumé qu’il était à la grandeur de celle de France , il fut surpris de la politesse et de la pompe de celle d’Angleterre. Le roi ne le cédait à personne ni pour la taille ni pour la mise. 11 avait l’esprit agréable, l’humeur douce et familière. Son âme, susceptible d’impressions opposées, était compatissante pour les malheureux , inflexible pour les scélérats, et tendre jusqu’à l’excès. Il était capable de tout dans les affaires pressantes , et incapable de s’y appliquer quand elles ne l’étaient pas. Son cœur était souvent la dupe , plus souvent encore l’esclave de ses engagements.
Le duc d’York était d’un caractère bien différent. On lui attribuait un courage à toute épreuve , une religion inviolable pour sa parole, et l’économie dans les affaires, de la hauteur, de l’application, de la fierté , placées chacune en leur rang. Observateur scrupuleux des règles du devoir et des lois de la jus-
ticc, il passait pour ami fidèle et pour implacable ennemi.
Sa morale et sa justice, quelque temps combattues par la bienséance, en avaient enfin triomphé, en reconnaissant mademoiselle Hyde , fille d’honneur de madame la Princesse Royale , qu'il avait secrètement épousée en Hollande. Sou père, dès lors ministre d’Angleterre, appuyé de cette nouvelle protection, se vit bientôt à la tête des affaires, et pensa les gâter. Ce n’est pas qu’il manquât de capacité , mais il avait encore plus de présomption.
Le duc d’Ormond avait la confiance et l'estime de son maître. 11 en était digne par lagrandeur de ses services , l’éclat de son mérite et de sa naissance, et par les biens qu’il avait abandonnés pour suivre la fortune de Charles II. Les courtisans même n’osèrent murmurer de le voir grand maître de la maison du roi , premier gentilhomme de la chambre , vice-roi d’Irlande. C’était justement le maréchal de Grammont par le caractère de l'esprit et la noblesse des manières ; et comme le maréchal de Grammont, c’était l’honneur de la cour de son maître.
Le duc de Buckingham et le comte de Saint- Albans étaient en Angleterre ce qu’on les a vus en France; l’un était plein d’esprit et de feu , dissipait sans éclat les biens immenses où il était rentré ; l’autre , d’un génie médiocre , s’était élevé de rien à une fortune considérable, et semblait l’augmenter en perdant au jeu et en tenant une grosse table.
Le chevalier de Berkeley , depuis comte de Falmouth, était confident et favori du roi, commandait
1)E G1UMM0ST.
la compagnie des gardes du duc d’York , et le gou-*vernait lui-même. 11 n’avait rien de brillant dans l’extérieur. Son esprit était à peu près de même; mais ses sentiments étaient dignes de la fortune qui l’attendait , lorsque , sur le point de son élévation , il fut tué sur mer. Jamais le désintéressement n’a si bien marqué la noblesse d’une âme ; il n’avait pour objet que la gloire de son maître. Son crédit n’était employé qu’à lui faire récompenser les services ou répandre des grâces sur le mérite : si poli dans le commerce , qu’il paraissait humilié par la faveur ; et si vrai dans tous ses procédés , qu’on ne l’eût pas pris pour un homme de cour.
Le fils du duc d’Ormond et ses neveux avaient été à la cour du roi dans son exil, et ne la déshonoraient pas depuis son retour. Le comte d’ Arran avait une adresse singulière dans toutes sortes d’exercices : grand joueur de paume et de guitare , et galant avec assez de succès. Le comte d’Ossory , son frère aîné , n’avait pas tant de brillant , mais beaucoup d’élévation et de probité.
L’ aîné des Hamilton , leur cousin, était l’homme de la cour qui se mettait le mieux. Il était bien fait de sa personne, et possédait ces talents heureux qui mènent à la fortune , et qui font réussir en amour. C’était le courtisan le plus assidu , l'esprit le mieux tourné, les manières les plus polies, et l’attention la plus régulière pour son maître , qu’on pût avoir. Personne ne dansait mieux , et personne n’était si coquet : mérite qu’on comptait pour quelque chose dans une cour qui ne respirait que les fêtes et la galanterie. Il n'est pas étonnant qu’avec ces (pialités il ait occupé
dans la suite la place de mylord Falmouth; mais il est étonnant que la même destinée l’ait enlevé , comme si cette guerre n’eût été déclarée que contre le mérite, et que ce genre de combat n’eût été fatal qu’aux espérances presque certaines d'une fortune éclatante. Cela n’arriva pourtant que quelques années après.
Le beau Sydney , moins dangereux qu’il ne le paraissait , avait trop peu de vivacité pour soutenir le fracas dont menaçait sa figure ; mais c’était le petit Jermyn sur qui pleuvaient de tous côtés les bonnes fortunes. Le vieux Saint-Albans, son oncle, l’avait dès longtemps adopté, quoique cadet de tous ses neveux. On sait quelle table le bonhomme tenait à Paris , tandis que le roi son maître mourait de faim à Bruxelles, et que la reine-mère, sa maîtresse , ne faisait pas grande chère en France.
Jermyn , soutenu de l’opulence de son oncle, n’avait pas eu de peine à faire une figure considérable à son arrivée chez la princesse d'Orange. Les pauvres courtisans du roi , son frère , n'avaient rien à lui disputer sur l’équipage et la magnificence; et ces deux articles font souvent autant de chemin en amour que le vrai mérite. Il n’en faut point d’autre exemple ; car , quoiqu'il fût brave et bien gentilhomme , il n’avait ni actions d’éclat ni naissance distinguée pour lui donner du relief ; et pour sa figure , il n’y avait pas de quoi se récrier. Il était petit; il avait la tête grosse et les jambes menues. Son visage n’était pas désagréable ; mais il avait de l’affectation dans le port et dans les manières. Il n'avait pour tout esprit qu’une routine d'expressions qu'il employait tantôt pour
la raillerie , tantôt pour les déclarations , selon que l’occasion s’en présentait. Voilà sur quoi se fondait un mérite si redoutable en amour.
La Princesse Royale y fut prise toute la première. Mademoiselle Hyde avait fait quelques pas sur ceux de sa maîtresse. Ce fut ce qui le mit d’abord en crédit. Sa réputation s’était établie en Angleterre avant son arrivée. Il ne faut que de la prévention dans l’esprit des femmes pour trouver de l’accès dans leurs cœurs. Jermyn les trouva dans des dispositions si favorables pour lui, qu’il n’eut plus qu’à parler.
Ce fut en vain qu’on s’aperçut qu’une réputation si légèrement établie était encore plus faiblement soutenue ; l’entêtement continua. La comtesse de Castelmaine, vive et connaisseuse, suivit le faux brillant qui l’avait séduite; et, quoique détrompée sur une vogue qui promettait tant et qui tenait si peu , son entêtement ne voulut point se démentir. Elle soutint la gageure , jusqu’au point de se brouiller avec le roi , tant elle avait bien placé la constance pour la première fois.
Tels étaient les héros de la cour. Pour les beautés , on ne pouvait s’y tourner sans en voir. Celles de réputation étaient cette même comtesse de Castelmaine, depuis duchesse de Cléveland , madame de Chesterfield, madame de Shrewsbury, mesdames Roberts, madame Midleton, mesdemoiselles Rrook, et cent autres du même éclat , qui brillaient à la cour ; mais c’étaient mademoiselle d’Hamilton et mademoiselle Stewart qui en étaient le principal ornement.
La nouvelle reine n’y ajouta guère d'éclat, ni par
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sa présence ni par sa suite. Cette suite était alors composée de la comtesse de Panétra , passée avec clic en qualité de dame d’atours , de six monstres qui se disaient filles d’honneur , et d’une duègne , autre monstre, qui se portait pour gouvernante de ces rares beautés.
Pour les hommes, c'étaient Francisco de Mélo, frère de la Panétra; un certain Taurauvédez, qui se faisait appeler dom Pédro Francisco Corréo de Silva, fait à peindre , mais plus fou lui seul que tous les Portugais ensemble. Il était beaucoup plus fier de ses noms que de sa bonne mine ; mais le duc de Buckingham, plus fou que lui, mais plus railleur, y ajouta celui de Pierre du Bois. Il en fut tellement indigné , qu’après beaucoup de plaintes inutiles et quelques menaces sans effet , le pauvre Corréo de Silva fut contraint de quitter l’Angleterre, tandis que l'heureux duc de Buckingham héritait d’une nymphe portugaise qu’il lui avait enlevée , aussi bien que deux de ses noms , et qui était plus affreuse encore que les filles de la reine. Il y avait outre cela six aumôniers , quatre boulangers , un parfumeur juif, et un certain officier, apparemment sans fonctions , qui s’appelait le barbier de l'infante. Catherine de Bragance n’avait garde de briller dans une cour charmante où elle venait régner. Elle ne laissa pas d’y réussir dans la suite. Le chevalier de Grammont, , dès longtemps connu dans la famille royale et de la plupart des hommes de la cour, n’eut qu’à faire connaissance avec les dames. Il ne lui fallut point d’interprète pour cela. Elles parlaient toutes assez pour s’expliquer; et toutes entendaient
Uü CHAMMOMT.
le français assez bien pour ce qu'on avait à leur dire.
La cour était toujours grosse chez la reine; elle l’était moins chez la duchesse , mais elle y était plus choisie. Cette princesse avait l’air grand, la taille assez belle, peu de beauté, beaucoup d’esprit , et tant de discernement pour le mérite, que tout ce qui en avait dans l’un ou dans l’autre sexe était distingué chez elle. Un air de grandeur dans toutes ses manières la faisait considérer comme née dans un rang qui la mettait si près du trône. La reine-mère était de retour après le mariage de Madame, et c'était dans sa cour que les deux autres se rassemblaient.
Le chevalier de Grammont fut bientôt du goût de tout le monde. Ceux qui ne l’avaient pas encore vu furent surpris qu’un Français pût être de son caractère. Le retour du roi, qui avait attiré toutes sortes de nations dans sa cour, y avait un peu décrié les Français; car, loin que les personnes dedistinction y eussent paru des premières, on n’avait vu que de petits étourdis, plus sots et plus emportés les uns que les autres, méprisant tout ce qui ne leur ressemblait pas , croyant introduire le bel air en traitant les Anglais d’étrangers dans leur propre pays.
Le chevalier de Grammont, au contraire, familier avec tout le monde, s’accommodait à leurs coutumes , mangeait de tout, louait tout, et s’accoutumait facilement à des manières qu’il ne trouvait ni grossières ni sauvages ; et , faisant voir uue complaisance naturclle au lieu de l’impertinente délicatesse des autres, toute l’Angleterre fut charmée d’un esprit qui dédom-
mageait agréablement de ce qu’on avait souffert du ridicule des premiers.
Il fit d’abord sa cour au roi , et fut de ses plaisirs. Il jouait gros jeu, et ne perdait que rarement. Il trouvait si peu de différence aux manières et à la conversation de ceux qu’il voyait le plus souvent, qu’il ne lui paraissait pas qu’il eût changé de pays. Tout ce qui peut occuper agréablement un homme de son humeur s’offrait partout aux divers penchants qui l’entraînaient, comme si les plaisirs de la cour de France l’eussent quittée pour l’accompagner dans son exil.
11 était tous les jours retenu pour quelque repas ; et ceux qui voulurent le régaler à leur tour furent obligés enfin de prendre leurs mesures, et de le prier huit ou dix jours avant celui qu’ils devaient lui donner à manger. Ces empressements devinrent fatigants à la longue ; mais comme ces devoirs semblaient indispensables pour un homme de son caractère , et que c’étaient les plus honnêtes gens de la cour qui l’en accablaient, il en subit la nécessité de bonne grâce ; mais il se conserva toujours la liberté de souper chez lui.
L’heure de ses repas, à la vérité, dépendait du jeu , c’est-à-dire qu’elle était fort incertaine ; mais on y mangeait délicatement, avec l’aide d’un valet ou deux qui s’entendaient en bonne chère, qui ne servaient pas mal, et qui volaient encore mieux.
La compagnie n’était pas nombreuse à ces petits repas, mais elle était choisie. Ce qu’il y avait de meilleur à la cour en était d’ordinaire ; mais l’homme du monde qui lui convenait le plus pour ces occasions n’y manquait jamais : c’était le célèbre Saint-Évreraond ,
historien exact, mais trop libre, du Traité des Pyrénées; exilé comme lui , quoique pour des raisons fort différentes.
La fortune, heureusement pour l'un et pour l'autre, l'avait conduit en Angleterre quelque temps avant le chevalier de Grammont, après avoir eu le temps de se repentir en Hollande de la beauté de cette fameuse satire. - *
Le chevalier de Grammont était dès ce temps-là son héros. Ils avaient l’un et l’autre ce que l’expérience du grand monde et le commerce des honnêtes gens peuvent ajouter aux naturels heureux. Saint-Évremond, moins occupé des entêtements frivoles, faisait de temps en temps de petites leçons au chevalier de Grammont; et par des réflexions sur le passé tâchait de le redresser sur le présent, ou de l’instruire sur l’avenir.
« Vous voilà, lui disait-il, dans le plusagréable train de vie qu’un homme de votre humeur puisse souhaiter. Vous faites les délices d’une cour toute jeune, toute vive et toute galante. Pas une partie de plaisir que le roi ne vous y mette ; vous jouez du matin jusqu’au soir, ou pour mieux dire , du soir au matin , sans savoir ce que c’est que de perdre. Loin de laisser ici l’argent que vous y avez apporté, comme vous faites ailleurs, vous l’avez doublé, triplé, multiplié presque au delà de vos souhaits, malgré cette dépense exorbitante que vous faites imperceptiblement.
« Voilà sans doute la plus heureuse situation du monde. Tenez-vous y, chevalier, et n’allez pas gâter vos affaires par le renouvellement de vos vieux
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péchés. Fuyez l'amour en cherchant les autres plaisirs. Il ne vous a pas été favorable jusqu’à présent. Vous savez ce que la galanterie vous coûte. Tout le monde ici n’en sait pas tant que vous. Jouez fort et ferme, et réjouissez la cour par votre agrément. Divertissez le roi par votre esprit et vos récits singuliers; mais fuyez des engagements capables de vous 6ter ce mérite, et de vous faire oublier que vous êtes étranger et banni dans cet heureux séjour.
« La fortune peut se lasser de vous y favoriser. Que fussiez-vous devenu si votre dernière disgrâce vous eût accueilli dans ces épuisements d’argept où nous vous avons vu? Ménagez ce dieu nécessaire, en renonçant à l’autre. On s’ennuiera plutôt de ne vous plus voir à la cour de France, que vous ne vous lasserez de celleci ; mais, quoi qu’il en soit, faites provision d’argent. Quand on en a beaucoup on se console de son exil. Je vous connais, mon cher chevalier : s’il vous vient eu tête de séduire une femme , ou de supplanter un homme, les gains du jeu ne suffiront pas pour vos présents et pour vos corruptions. Non, le jeu, tout favorable qu’il puisse vous être, ne vous saurait tant faire gagner que l’amour vous fera perdre si vous y succombez.
« Vous êtes en possession de mille qualités brillantes qui vous distinguent ici : libéral , officieux , poli, délicat, et, pour l’agrément de l’esprit , inimitable. Dans un examen rigoureux, peut-être tout cela ne se trouverait-il pas au pied de la lettre; mais ce sont de beaux endroits ; et puisqu’on vous les passe , ue. vous montrez point ici par d’autres : car en amour
DE GBAMMONT.
vous n’ctcs rien moins que ce que je viens de dire , si tant est qu’on puisse donner le nom d’amour à vos laçons de faire.
« — Mon petitfaquinde philosophe, dit le chevalier
de Grammont, tu fais ici le Caton de Normandie
— Est-ce que je mens? poursuivit Saint-Évremond. N’est-il pas vrai que dès qu’une femme vous plaît, votre premier soin est d’apprendre si elle est aimée d’un autre ; et le second , de la faire enrager? car de vous en faire aimer n’est que le dernier de vos soins. Vous ne vous mettez d’ordinaire sur les rangs que pour troubler le repos de quelque autre. Une maîtresse qui n’aurait pas d’amants serait sans appas pour vous, et sans prix pour elle, si elle en avait. Tous les lieux par où vous avez passé n’en fournissent-ils pas mille exemples? Parlerai-je de votre coup d’essai à Turin ; du tour que vous fîtes à Fontainebleau, au courrier de la princesse Palatine , que vous volâtes sur le grand chemin? Et ce bel exploit n’était que pour vous mettre en possession de quelques marques de sa tendresse pour un autre et pouvoir lui donner de la confusion et des inquiétudes par des reproches et des menaces que vous n’étiez pas en droit de lui faire. .
« Qui jamais avant vous s’était avisé de se mettre en embuscade sur un degré, pour troubler un homme en bonne fortune, pour le retirer par le pied , à moitié monté dans la chambre de sa maîtresse? Cependant voilà comme il vous plut d’en user pour votre ami le duc de lîuckingham, lorsqu’il se glissait la nuitchez..., et cela sans être seulement son rival. Que de grisons en campagne pour la d’OIonne ! Que de stratagèmes, de super- f
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cheries et de persécutions pour la comtesse de Fiesque ! elle qui peut-être vous eût été fidèle si vous l'aviez forcée vous-même à ne l'être pas. En dernier lieu ( car le détail de vos iniquités serait infini ) permcttez-moi de vous demander pourquoi vous êtes ici? N’en sommes^ uous pas obligés à ce mauvais génie qui vous a témérairement inspiré la tracasserie jusque dans les amusements galants de votre maitre? Soyez donc sage ici sur ce chapitre. Toutes les places sont prises auprès des beautés de la cour ; et de quelque docilité que soient les Anglais à l’égard de leurs épouses , ils ne sont point gens à s’accoutumer aux inconstances d’une maîtresse ni à souffrir patiemment les avantages d’un rival. Laissez-les en repos , et ne vous faites point inutilement haïr.
« Vous ne réussirez point auprès de celles qui ne sont point mariées. On veut ici des desseins sérieux et des fonds de terre. Vous avez aussi peu des uns que des autres. Chaque pays a ses manières : en Hollande les filles sont de facile accès et de bonne composition ; et dès qu’elles sont mariées , ce sont autant de Lucrèces ; chez vous les femmes sont coquettes avant le mariage et beaucoup plus après ; mais pour ici , c’est un miracle quand une fille écoute sur un autre ton que celui du sacrement , et je ne vous crois pas encore assez abandonné du Seigneur pour y songer. »
Tels étaient les sermons de Saint-Évremond. Mais il avait beau prêcher , le chevalier de Grammont ne l’écoutait que pour le plaisir ; et , quoiqu’il convint des vérités, il faisait peu de cas des conseils. En effet, se lassant des faveurs de la fortune, ce fut justement en
DE GBÀMMONT.
ce temps-là qu’il se mit à poursuivre celles de l’amour.
La Midleton fut la première qu’il attaqua. C’était une des plus belles femmes de la ville, peu connue encore à la cour; assez coquette pour ne rebuter personne, assez magnifique pour vouloir aller de pair avec celles qui l’étaient le plus ; mais trop mal avec la fortune pour pouvoir en soutenir la dépense. Tout cela convenait au chevalier deGrammont. Ainsi , sans s’amuser aux formalités , il ne s’adressa qu’à son portier pour être introduit , et choisit un de ses amants pour son confident.
Cet amant , qui avait bien autant d’esprit qu’un autre , est le comte de Ranelagli d’aujourd’hui , et s’appelait Jones en ce temps-là. Ce qui l’engageait à servir le chevalier de Grammont était le dessein de traverser un rival des plus dangereux , et d’être relayé par un autre d’une dépense qui commençait à lui peser. Le chevalier de Grammont pourvut à l’un et à l’autre comme il l’avait souhaité.
Bientôt grisons furent en campagne ; lettres et présents trottèrent. On l’écouta tant qu’il voulut , on se laissa lorgner, on répondit même; mais ce fût tout. Il s’aperçut que la belle prenait volontiers , mais qu’elle ne donnait que peu. Cela fit que , sans renoncer à ses prétentions sur elle , il se mit à chercher fortune ailleurs.
Il y avait une des filles d’honneur de la reine qui s’appelait Warmestré; c’était une beauté toute différente de l’autre. La Midleton, bien faite, blonde et blanche , avait dans les manières et le discours quel-
que chose de précieux et d'affecté. L’indolente langueur dont elle se parait n’était pas du goût de tout le monde. On s’endormait aux sentiments de délicatesse qu’elle voulait expliquer sans les comprendre ; et elle ennuyait en voulant briller. A force de se tourmenter là-dessus , elle tourmentait tous les autres ; et l'ambition de passer pour bel esprit ne lui a donné que la réputation d’ennuyeuse , qui subsistait longtemps après sa beauté.
L’autre était brune. Elle n’avait point de taille , encore moins d’air ; mais , avec des couleurs très-vives , c’étaient des yeux pleins de feu , des regards agaçants , qui n’épargnaient rien pour engager, et qui promettaient tout pour retenir. La suite n’a que trop fait voir qu’elle consentait à ce qu’ils promettaient de plus téméraire.
C’était entre ces deux déités que flottaient les vœux du chevalier de Grammont, et que ses présents étaient partagés. Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d’abricot, les essences et autres menues denrées d’amour, arrivaient de Paris chaque semaine, avec quelque nouvel habit pour lui; mais à l’égard des présents plus solides , comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, brillants et belles guinées de Dieu, cela se trouvait en espèces dans la ville de Londres , et les belles s’en accommodaient comme si cela fût venu de plus loin.
La beauté de mademoiselle Stewart commençait alors à faire du bruit. La comtesse de Castelmaine s’aperçut que le roi la regardait. Mais , au lieu de s’en alarmer , elle favorisa tant qu’elle put ce nouveau
goût, soit par une imprudence ordinaire à celles qui se croient au-dessus des autres, soit qu’elle voulût, par cet amusement , détourner l’attention du roi du commerce qu’elle avait avec Jermyn. Elle ne se contentait pas de paraître sans inquiétude sur une distinction dont toute la cour commençait à s’apercevoir ; elle affecta d’en faire sa favorite , la mit de tous les soupers qu’elle donnait au roi ; et, dans la confiance de ses propres charmes , poussant la témérité jusqu’au bout , elle la retenait souvent à coucher. Le roi , qui ne manquait guère à venir chez la Castelmaine avant qu’elle se levât, ne manquait guère d’y trouver aussi mademoiselle Stewart au lit avec elle. Les objets les plus indifférents ont des attraits dans un nouvel entêtement : cependant , l’imprudente Castelmaine ne fut point jalouse que cette rivale parût auprès d’elle en cet état , sûre , quand bon lui semblerait , de triompher de tout ce que ces occasions auraient eu de plus avantageux pour la Stewart; mais il en alla tout autrement.
Le chevalier de Grammont voyait ce manège sans y pouvoir rien comprendre ; mais , comme il était attentif aux penchants du roi , il sc mit à lui faire sa cour, en exagérant le mérite de cette nouvelle maîtresse. C’était une figure de plus d’éclat qu’elle n’était touchante. On ne pouvait guère avoir moins d’esprit ni plus de beauté. Tous ses traits étaient beaux et réguliers; mais sa taille ne l’était pas. Cependant elle était menue , assez droite , et plus grande que le commun des femmes. Elle avait de la grâce , dansait bien . parlait le français mieux que sa langue naturelle ; elle
était polie , possédait eet air de parure après lequel on court , et qu'on n’attrape guère , à moins que de l’avoir pris en France dès sa jeunesse. Tandis que ses charmes faisaient leur chemin dans le cœur du roi , ceux de la Gastelmaine se donnaient du bon temps au gré de tous ses caprices.
Madame Hyde tenait un rang considérable parmi les beautés qu’une prévention aveugle avait coiffées du mérite de Jermyn. Elle venait d’épouser un homme qu’elle avait aimé. Par ce mariage elle était bellesœur de madame la duchesse : brillante par son propre éclat , pleine d’agrément et d’esprit. Cependant elle crut que tant qu’on ne parlerait point d’elle pour Jermyn , tous les autres avantages ne seraient rien pour sa gloire ; et ce fut pour y mettre la dernière main qu’elle s’avisa de se jeter à sa tête.
Elle était d’une taille médiocre ; elle avait la peau d'une blancheur éblouissante , les mains jolies , et le pied surprenant , en Angleterre même. Une longue habitude avait tellement attendri ses regards , que ses yeux ne s’ouvraient qu’à la chinoise; et quand elle lorgnait on eût dit qu’elle faisait quelque chose de plus.
Jermyn la reçut d’abord ; mais , ne sachant bientôt qu’en faire , il trouva bon de la sacrifier à la Castelmaine. Le sacrifice ne lui déplut pas. C’était beaucoup pour sa gloire d’avoir enlevé Jermyn à tant de concurrentes , mais ce n’était rien pour le reste.
Jacob Hall, fameux danseur de corde, était en vogue à Londres en ce temps-là. Sa disposition et sa force .charmaient en public : on voulait voir ce que c’était
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en particulier; car on lui trouvait flans son habit d'exercice une tout autre conformation et bien d’autres jambes que celles du fortuné Jermyn. Le voltigeur ne trompa point les conjectures de la Castelmaine , à ce que prétendaient celles du public et ce (pie publiaient maints couplets de chansons, beaucoup plus à l’honneur du danseur que de la comtesse; mais elle se mit bien au-dessus de tous ces petits bruits , et n’en parut que plus belle.
Pendant que la satyre s’exercait à ses dépens , on se battait tous les jours pour les faveurs d’une autre lieauté , qui n’en était guère plus chiche qu’elle. C’était madame de Shrewsbury.
Le comte d’ Arran , qui l’avait servie des premiers , n’avait pas été des derniers à la quitter. Cette beauté, moins fameuse pour ses conquêtes que pour les malheurs qu’elle a causés, mettait son plus grand mérite à être plus sémillante que les autres. Comme personne ne pouvait se vanter d’avoir été seul dans ses bonnes grâces, personne aussi ne pouvait se plaindre d’en avoir été mal reçu. Jermyn trouva mauvais qu’elle ne lui eût pas fait d’avances , sans considérer qu’elle n’en avait pas le temps. Sa gloire en fut piquée ; mais ce fut mal à propos qu’il s’avisa de l’enlever à ses autres amants.
Thomas Howard , frère du comte de Carlisle , en était un. Il n’y avait point d'homme en Angleterre ni plus brave ni mieux fait. Quoique son air fût froid et que ses manières parussent douces et pacifiques, personne n’était ni plus fier ni plus emporté. La Shrewsbury, donnant tète baissée dans les premières agaceries
de l’invincible Jermvn, Howard ne le trouva pas bon. Elle s’en mit peu en peine : cependant, comme elle voulait le ménager, elle consentit à recevoir une collation, qu’il lui avait si souvent proposée qu’elle n’osa plus s’en défendre : un certain jardin, nommé Spring- (iarden , devait être la scène de cette fête.
Dès que la partie fut liée, Jermvn en fut averti sous main. How ard avait une compagnie dans le régiment des gardes; et un des soldats de cette compagnie jouait assez bien de la musette. Cette musette fut de la fête , et Jermyn se trouva dans le jardin comme par hasard : enflé de ses premières prospérités , il s’était mis sur son air de vainqueur pour achever cette dernière conquête. Dès qu’il parut dans le jardin , la Shrcwsbury parut sur le balcon.
Je ne sais comme elle trouva son héros , mais Howard ne le trouva pas à son gré. Cela n’empèeha pas Jermyn de monter au premier signe qu’elle lui lit ; et, ne se contentant pas de faire le petit tyran dans une fête qui n’était pas à son intention , après s’être emparé des lorgneries de la belle, il épuisa ses lieux communs et toute sa petite ironie à railler le repas et à tourner la musique en ridicule.
Howard n’était pas grand railleur; mais, comme il était encore moins endurant, trois fois le festin fut sur le point d’être ensanglanté; mais trois fois il supprima son impétuosité naturelle pour faire éclater ailleurs son ressentiment sans obstacle.
Jermyn , sans faire attention à sa mauvaise humeur, poursuivit sa pointe, parla toujours à madame de Shrewsburv, et ne la quitta qu’nprès le repas.
UE GRAMHOHT.
Il se coucha lier de ce triomphe, et fut réveillé le lendemain par un cartel. Il prit pour second, Gilles Rawlings , homme de bonne fortune et gros joueur. Howard se servit de Dillon , adroit et brave , fort honnête homme, et par malheur intime ami de Rawlings.
Dans ce combat la fortune ne fut point pour les favoris de l’amour : le pauvre Rawlings y fut tué tout roide, et Jermyn , percé de trois grands coups d’épée , fut porté chez son oncle avec fort peu de signes de vie.
Pendant que le bruit de cet événement occupait la cour, selon les divers intérêts que l’on y prenait, le chevalier de Graramonteut avis par Jones, son ami, son confident et son rival , qu’un autre s’empressait auprès de la Midleton. C’était Montagu , peu dangereux pour sa figure, mais fort à craindre par son assiduité, par l’adresse de son esprit , et par d’autres talents qui sont comptés pour quelque chose quand il est permis de les faire valoir.
Il n’en fallait pas la moitié tant pour mettre en mouvement toute la vivacité du chevalier de Grammont sur la concurrence. Ses inquiétudes réveillèrent en lui ce que le désir de vengeance, le malin vouloir et l’expérience peuvent imaginer d’expédients pour troubler le repos d'un rival et pour désespérer une maitresse. Son premier mouvement fut de lui renvoyer ses lettres et de lui redemander son argent avant de commencer à la tourmenter ; mais, rejetant ce projet, comme indigne de l’injustice qu’on lui faisait , il était sur le point de travailler à la désolation de la pauvre Midleton, lorsqu’il vit par hasard mademoiselle d’Ha* milton. Dès ce moment plus de ressentiment contre
la Midleton , plus d’empressement pour la Warmestré , plus d’inconstance , plus de vœux flottants. Cet objet les fixa tous, et de ses anciennes habitudes il ne lui resta que l’inquiétude et la jalousie.
Ses premiers soins furent de plaire ; mais il vit bien que pour réussir il fallait s’y prendre tout autrement qu'il n’avait fait jusque alors.
La famille de mademoiselle d’Hamilton, assez, nombreuse, occupait une maison grande et commode près de la cour. Celle du duc d’Ormond n’en bougeait. Ce qu’il y avait de plus distingué dans Londres s’y trouvait tous les jours. Le chevalier de Grammont y fut reçu selon son mérite et sa qualité. Il s’étonna d’avoir employé tant de temps ailleurs ; mais après avoir fait cette connaissance il n’en chercha plus.
Tout le monde convenait que mademoiselle d’Hamilton était digne de l’attachement le plus sincère et le plus sérieux. Rien n’était meilleur que sa naissance, et rien de plus charmant que sa personne.