CHAPITRE VII
Le chevalier de Grammont devient amoureux de mademoiselle d'Ilamilton. Aventures d'un bal de la reine. Voyage du valet de chambre Termes à Paris.
Le chevalier de Grammont , peu content de ses galanteries, se voyant heureux saus être aimé , devint jaloux sans être amoureux.
DE (« H AM MONT. | 0 1
La Midletou , comme ou .a dit , allait éprouver comme il s’y prenait pour tourmenter, après avoir éprouvé ce qu’il savait pour plaire.
Il fut la chercher chez la reine , où il y avait bal . Elle y était; mais, par bonheur pour elle , mademoiselle d’Hamilton y était aussi. Le hasard avait fait que de toutes les belles personnes de la cour c’était celle qu’il avait le moins vue et celle qu’on lui avait le plus vantée. Il la vit donc pour la première fois de près , et s’aperçut qu’il n’avait rien vu dans la cour avant ce moment. 11 l’intretint; elle lui parla. Tant qu’elle dansa ses yeux furent sur elle ; et dès ce moment plus de ressentiment contre la Midletou. Elle était dans cet heureux âge où les charmes du beau sexe commencent à s’épanouir. Elle avait la plus belle taille, la plus belle gorge et les plus beaux bras du inonde. Elle était grande, et gracieuse jusque dans le moindre de ses mouvements. C’était l'original que toutes les femmes copiaient pour le goût des habits et l’air de coiffure. Elle avait le front ouvert , blanc et uni ; les cheveux bien plantés , et dociles pour cet arrangement naturel qui coûte tant à trouver. Une certaine fraîcheur, que les couleurs empruntées ne sauraient imiter, formait son teint. Ses yeux n’étaient pas grands ; mais ils étaient vifs, et ses regards signifiaient tout ce qu’elle voulait. Sa bouche était pleine d’agréments, et le tour de son visage parfait. Un petit nez délicat et retroussé n'était pas le moindre ornement d’un visage tout aimable. Enfin, à son air, à son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière, le chevalier de Grammont ne douta point qu’il n’y
eût de quoi former des préjugés avantageux sur tout le reste. Son esprit était à peu près comme sa figure. Ce n’était point par ces vivacités importunes, dont les saillies ne font qu’étourdir , qu’elle cherchait à briller dans la conversation. Elle évitait encore plus cette lenteur affectée dans le discours , dont la pesanteur assoupit; mais, sans se presser de parler, elle disait ce qu’il fallait , et pas davantage., Elle avait tout le discernement imaginable pour le solide et le faux brillant, et , sans se parer à tout propos des lumières de sou esprit , elle était réservée , mais très-juste dans ses décisions. Ses sentiments étaient pleins de noblesse , fiers à outrance quand il en était question. Cependant elle était moins prévenue sur son mérite qu'on ne l’est d’ordinaire quand on en a tant. Faite comme on \ ient de le dire , elle ne pouvait manquer de se faire aimer; mais, loin de le chercher, elle était difficile sur le mérite de ceux qui pouvaient y prétendre.
Plus le chevalier de Grammont était persuadé de ces vérités , plus il s’efForçait de plaire et de persuader à son tour. Son esprit amusant , sa conversation vive, légère et toute nouvelle, le faisait écouter; mais il était embarrassé de ce que les présents, qui faisaient si promptement leur chemin dans son ancienne méthode , n’étaient plus de saison dans celle dont il fallait désormais se servir.
II avait un vieux valet de chambre, nommé Termes , hardi voleur , et menteur encore plus effronté. Il avait coutume de partir de Londres toutes les semaines, pour les commissions dont on a parlé; mais depuis la disgrâce de la Middleton et l'aventure de la
DE OliAMMOAT.
Warmestré , le seigneur Termes n’était plus employé que pour les habits que son maître faisait venir de Paris , et ne s’acquittait pas toujours fidèlement de cette commission , comme on va le voir.
La reine avait de l’esprit , et mettait tous ses soins à plaire au roi par les complaisances qui coûtaient le moins à sa tendresse. Elle était attentive aux plaisirs et aux amusements qu’elle pouvait fournir, surtout lorsqu’elle devait en être.
Elle avait imaginé pour cet effet une mascarade galante , où ceux qu’elle nomma pour danser devaient représenter différentes nations. Elle donna du temps pour s’y préparer ; et durant ce temps on peut croire que les tailleurs , les couturières et les brodeurs ne furent pas sans occupation. Les beautés qui devaient en être n’étaient guère plus tranquilles; cependant mademoiselle d’Hamilton eut assez de loisir pour faire deux ou trois petites pièces , dans une conjoncture si favorable pour le ridicule qu’on pouvait donner aux impertinentes de la cour. Il y en avait deux qui l’étaient par excellence. L’une était madame de Muskerry , femme de son cousin germain ; et l’autre était une fille d’honneur de la duchesse, qu’on appelait Blague.
La première , que son mari n’avait pas assurément épousée pour ses beaux yeux, était faite comme la plupart des riches héritières , pour qui l’équitable nature semble avare de ses richesses à mesure qu’elles sont comblés de celles de la fortune. Elle avait la taille d’une femme grosse, sans l’être ; mais elle boitait avec plus de raison . car de deux jambes infiniment courtes,
elle eu avait une qui l’était beaucoup plus que l'autre ; un visage assortissant mettait la dernière main au désagrément de sa figure.
Mademoiselle Blague était une autre espèce de ridicule. Sa taille n’était ni bien ni mal ; sou visage était de la dernière fadeur, et son teint se fourrait partout, avec de petits yeux reculés, garnis de paupières blondes, longues comme le doigt. Avec ses attraits , elle se mettait en embuscade pour surprendre les cœurs ; mais elle s’y serait tenue en vain sans l’arrivée du marquis Brisacier. Le ciel semblait les avoir faits l’un pour l’autre. Il avait tout ce qu’il faut dans l’extérieur et dans les manières pour éblouir une créature de son caractère. 11 parlait éternellement sans rien dire, et renchérissait dans ses habits sur les modes les plus outrées. La Blague crut que tout ce fracas s’a-' dressait à elle ; et le seigneur Brisacier crut que ces longues paupières de la Blague n’avaient jamais couché que lui en joue. On s’aperçut du bien qu’ils se voulaient; cependant ils n’en étaient qu’aux muets interprètes , quand mademoiselle d’Hamilton s’avisa de se mêler de leurs affaires.
Elle voulut faire les choses dans l’ordre , et commença par sa cousine de Muskerry , à cause de sa qualité. Les deux entêtements de cette dernière étaient la danse et la parure. La magnificence des habits n’était pas soutenable avec sa figure ; mais , quoique la danse fût encore plus insoutenable, elle ne manquait pas un bal de la cour , et la reine avait assez de complaisance pour le public pour ne jamais manquer de la faire danser ; mais il n’y eut pas moyen de la mettre
DE GBAMMONT. 10.>
d’une fête aussi sérieuse et aussi magniiique que cette mascarade. La Muskerry séchait d’impatience pour les ordres qu’elle attendait.
Ce fut sur cette inquiétude, dont mademoiselle d'Hamilton fut avertie, qu’elle forma le dessein de se *
donner une petite fête aux dépens de cette folle. La reine envoyait des billets à celles qu’elle nommait, dans lesquels la manière dont elles devaient se mettre était marquée. Mademoiselle d’Hamilton fit écrire un billet tout semblable pour madame de Muskerry , en Babylonienne.
Elle assembla son conseil pour aviser aux moyens de le faire tenir. Ce conseil était composé d’un de ses frères et d’une sœur , qui se divertissaient volontiers aux dépens de ceux qui le méritaient. Après avoir consulté quelque temps , on vint à bout de faire tenir ce billet en main propre. Mylord Muskerry ne faisait que de sortir d’avec elle quand elle le reçut. Il était fort honnête homme, assez sérieux, fort sévère, et mortel ennemi du ridicule. La laideur de sa femme ne lui était pas tant à charge , que celui qu’elle se donnait dans toutes les occasions qui s’eu présentaient. Il se crut en sûreté dans celle dont il est question , ne croyant pas que la reine voulût gâter sa mascarade en la nommant : cependant , comme il connaissait la fureur dont sa femme se donnait en spectacle par sa danse et par sa parure, il venait de l’exhorter bien sérieusement à se contenter d’être speetatrice de cette fête , quand même la reine aurait la cruauté de l’en mettre. U prit ensuite la liberté de lui faire voir le peu de rapport qu’il y avait entre sa figure et celle des
personnes auxquelles la danse et l’éclat sont permis. Son sermon finit enfin par une défense expresse de briguer dans cette fête une place qu’on ne songeait pas à lui donner.
Mais , loin de prendre cet avis en bonne part, elle se mit en tête que lui seul avait détourné la reine de lui faire un honneur qu’elle souhaitait ardemment ; et sitôt qu’il fut sorti son dessein fut de s’aller jeter aux pieds de sa majesté pour en demander justice. Ce fut justement dans ces dispositions qu.’elle reçut le billet. Elle le baisa trois fois; et, sans égard aux défenses de son mari , elle monta promptement en carrosse pour s’informer chez tous les marchands qui trafiquaient au Levant de quelle manière les dames de qualité s'habillaient à Babylone.
Le panneau qu’on tendait à mademoiselle Blague était d’une autre espèce. Elle était d’une confiance sur ses appas , et d’une crédulité sur leurs effets , à donner dans tout ce qu’on voulait.
Brisacier, qu’elle en croyait dûment atteint , avait l’esprit orné de lieux communs et de chansonnettes. Il chantait faux avec méthode, et mettait sans cesse en avant l’un et l’autre de scs talents heureux. Le duc de Buckingham le gâtait, autant qu’il pouvait, par les louanges qu’il donnait à sa voix et à son esprit.
La Blague, qui n’entendait presque point le français , se régla sur cette autorité pour admirer l’un et l’autre. On s’aperçut que toutes les paroles qu’il lui chantait ne faisaient mention que de blondes , et que , prenant toujours la chose pour elle , ses paupières s’en humiliaient par reconnaissance et par pudeur. Ce fut
sur cos observations qu’on résolut de mettre en jeu la Blague dès qu'il en serait temps.
Pendant que ces petits projets sc formaient , le roi , qui ne cherchait qu’à faire plaisir au chevalier de Grammont , lui demanda s’il voulait être de la mas- . earade , à la charge de mener mademoiselle d’Hamilton. 11 ne se piquait pas d’être assez danseur pour une occasion 'comme celle-là; cependant il n’avait garde de refuser cette proposition . « Sire , dit-il , de toutes les bontés qu’il vous a plu me témoigner depuis que je suis ici , cette dernière m’est la plus sensible ; et , pour vous en marquer ma reconnaissance , je vous promets de bons offices auprès de la petite Stewart . » Il le disait , parce qu’on venait de lui donner un appartement séparé du reste des filles de la reine, et que les respects des courtisans commençaient à se tourner vers elle. Le roi reçut agréablement la plaisanterie ; et , l’ayant remercié d’une offre si nécessaire : « Monsieur le chevalier, lui dit-il , de quelle manière vous mettrez-vous pour le bal ? Je vous laisse le choix des nations. . . . — Si cela est , reprit le chevalier de Grammont, je m'habillerai à la française pour me déguiser; car l’on me fait déjà l’honneur de me prendre, pour un Anglais dans votre ville de Londres. J’aurais, sans cela, quelque envie de me mettre à la romaine; mais de peur de me faire des affaires avec le prince Robert , qui prend si chaudement les intérêts d’Alexandre contre mylord Thanct, qui sedéclare pour Gésar , je n’ose plus m'habiller en héros. Du reste , quoique j’aie la danse cavalière, avec de l'oreille et de l’esprit j’espère me tirer d'affaire: de plus, mademoiselle d'Hamilton mettra
bien ordre qu’on n’aura pas trop d'attention pour moi. Quunt 0 mon habillement , je ferai purtir Termes demain matin ; et si je ne vous fais voir à son retour l'habit le plus galant que vous ayez encore vu , tenez-moi pour la nation la plus déshonorée de votre mascarade.
Termes partit avec des instructions réitérées sur le sujet de son voyage ; et son maître, redoublant d’impatience dans une conjoncture comme celle-là , le courrier ne pouvait pas encore être débarqué, qu’il commençait à compter les moments , dans l’attente de son retour. Il s’en occupa jusqu'à la veille du bal. Ce fut ce jour-là que mademoiselle d’Hamilton’et sa petite société prirent pour l’exécution de leur dessein.
Les gants de Martial étaient fort à la mode dans ce temps-là. Elle en avait quelques paires par hasard. Elle en envoya une à mademoiselle Blague, accompagnée de quatre aunes de ruban du jaune le plus pâle qui se put trouver, et elle y joignit ce billet :
« Vous étiez l'autre jour plus charmante que toutes « les blondes de l'univers. Je vous vis hier encore « plus blonde que vous ne l’étiez ce jour-là. Si vous « continuez, que deviendra mon cœur? Mais il va « longtemps qu'il est la proie de vos yeux marcas- « sins? Serez-vous demain de la mascarade? Mais « peut-il y avoir des charmes dans une fête où vous « ne seriez pas? N’importe, je vous reconnaîtrai, dans « quelque déguisement que vous soyez. Mais je serai « mieux éclairci de mon sort par le présent que je vous » envoie. Vous porterez des nœuds de ce ruban à » vos cheveux , et ces gants baiseront les plus belles « mains du monde. »
DE GRAMMO.VT.
Ce billet avec le présent furent rendus à la Blague avec le même succès qu’on avait fait tenir celui de Babylonienne à madame de Muskerry. On venait d’en rendre compte à mademoiselle d'Hamiltoii , quand cette madame de Muskerry lui vint rendre visite : elle paraissait fort affairée. L’heure commençait à la gagner, quand sa cousine la pria de passer dans son cabinet. Dès qu’elles y furent : « Je vous demande le secret , dit la Muskerry, pour celui que je vais vous dire. N’admirez-vous point comme les hommes sont faits? Ne vous y liez pas trop, ma chère cousine. Mylord Muskerry, qui devant notre mariage aurait passe les jours et les nuits à me voir danser , s’avise à présent de me le défendre , et dit que cela ne me convient pas. Ce n’est pas tout ; il m’en a si souvent rebattu les oreilles au sujet de la mascarade , que je suis obligée de cacher l’honneur que la reine m’a fait de me nommer. Cependant je suis étonnée qu’on ne me fasse pas savoir qui doit me mener. Mais si vous saviez la peine qu’on a de trouver dans cette maudite \ilie de quoi se mettre en Babylonienne , vous auriez pitié de ce (fue j’ai souffert depuis le temps qu’on m’a nommée : outreque cequ’il m’en coûte passe tou te imagination. » Ce fut en cet endroit que l'envie de rire, qui n’avait fait qu’augmenter à mesure que mademoiselle d’Hamilton l’avait supprimée , la vainquit enfin par un éclat immodéré. La Muskerry lui en sut bon gré, ne doutant point que ce ne fut de la bizarrerie de son époux . Mademoiselle d’ Hamilton lui dit que tous les maris étaient à peu près de même ; qu’il ne fallait pas s’embarrasser de leurs fantaisies; qu’elle ne savait
Ml M. Dr (HUM MO NT. <0
NO
pas qui devait la mener dans la mascarade; mais que, puisqu’elle était nommée , celui qui l’était avec elle ne lui manquerait pas ; qu’elle ne comprenait pourtant pas qu’il ne se fût pas encore déclaré, à moins qu’il n’eût aussi une épouse fantasque, qui lui eût interdit la danse.
Cette conversation finie , la Muskerry sortit avec empressement pour tâcher de savoir quelques nouvelles de son danseur. Ceux qui trempaient dans le complot riaient à gorge déployée de la visite avec mademoiselle d'Hamilton , quand mylord Muskerry leur en fit une à son tour; et, tirant mademoiselle d’Hamilton à l’écart : « Ne sauriez-vous point , dit-il , s’il y a quelque bal dans la ville demain? — Non , dit-elle. Pourquoi ? — Parce que je viens d’apprendre que ma femme fait de grands préparatifs d’habits. Je sais bien qu’elle n’est pas de la mascarade : j’y ai mis bon ordre ; mais , comme elle a le diable au corps pour la danse , je meurs de peur qu’elle ne se donne quelque nouveau ridicule, malgré toutes mes précautions. Encore si c’était parmi la bourgeoisie , dans quelque lieu retiré , je n’en serais pas en peine ! «
On le rassura le mieux qu’on put; et l’ayant congédié sous prétexte de mille choses qu’on avait à faire pour le jour suivant, mademoiselle d’Hamilton se crut en liberté pour le reste de la journée, lorsqu’elle vitarriver une certaine mademoiselle Price, fille d’honneur de madame la duchesse. C’était justement ce qu’elle cherchait. Il y avait quelque temps que cette fille et la Blague se harpillaient au sujet de Dongan, que la Price avait enlevé à cette dernière. Ta haine subsistait encore entre ces deux divinités.
DE OBAMMON T. ' 111
Quoique les filles d’honneur ne fussent point nom- * mées pour la mascarade , elles y devaient assister , et par conséquent ne rien négliger pour y briller. Mademoiselle d’Hamilton avait encore une paire de gants pareils à celle qu’elle avait envoyée à la Blague; elle en fit présent à sa rivale , avec quelques nœuds du même ruban , qui semblait fait exprès pour elle, brune comme elle était. La Price lui en fit mille remerciments, et lui promitde s’en faire honneur au bal. « Vous me ferez plaisir, dit mademoiselle d’Hamilton; mais si vous dites qu’une bagatelle comme cela vient de moi, je ne vous le pardonnerai jamais. Au reste, lui dit-elle , n’allez pas ôter le marquis de Brisacier à cette pauvre Blague, comme vous avez fait Dongan. Je sais bien qu’il ne tient qu’à vous. Vous avez de l’esprit : vous parlez français ; et pour peu qu’il vous eût entretenue , l’autre n’aurait que faire d’y prétendre. »
Il n’en fallut pas davantage. La Blague n’était que ridicule et coquette. Mademoiselle Price était ridicule et coquette et quelque chose de plus.
Le jour du bal venu , la cour , plus brillante que jamais , étala toute sa magnificence dans cette mascarade. Ceux qui la devaient composer étaient assemblés , à la réserve du chevalier de Grammout. On s’étonna qu’il arrivât des derniers dans cette occasion , lui dont l’empressement était si remarquable dans les plus frivoles; mais on s’étonna bien plus de le voir enfin paraître en habit de ville, qui avait déjà paru. La chose était monstrueuse pour la conjoncture , et nouvelle pour lui. Vainement portait-il le plus beau point , la perruque la plus vaste et la mieux poudrée
qu’on put voir, son habit , d'ailleurs magnifique, ne ~ convenait point à la fête.
Le roi s'en aperçut d'abord : « Chevalier de Grammont , lui dit-il , Termes n’est donc point arrivé?....
— Pardonnez-moi, sire, dit-il. Dieu merci ... — Comment, Dieu merci? dit le roi; lui serait-il arrivé quelque chose par les chemins? — Sire , dit le chevalier de Grammont, voici l’histoire de mon habit et de M. Termes, mon courrier. »~A ces mots le bal , tout prêt à commencer, fut suspendu. Tous ceux qui devaient danser faisaient un cercle autour du chevalier de Grammont; il poursuivit ainsi son récit :
« Il y a deux jours que ce coquin devrait être ici, suivant mes ordres et ses serments. On peut juger de mon impatience tout aujourd’hui , voyant qu’il n’arrivait pas. Enfin , après l’avoir bien maudit , il n'y a qu’une heure qu’il est arrivé, crotté depuis la tête jusqu’aux pieds , botté jusqu’à la ceinture, fait enfin comme un excommunié. « Hé bien , monsieur le faquin ! lui dis-je, voilà de vos façons de faire ! vous vous faites attendre jusqu’à l'extrémité ; encore est-ce un miracle que vous soyez arrivé. — Oui, mor .... , dit-il, c’est un miracle. Vous êtes toujours à gronder. Je vous ai fait faire le plus bel habit du monde, que M. le duc de Guise lui-même a pris la peine de commander.
— Donne-le donc, bourreau , lui dis-je. — Monsieur, dit-il, si je n’ai, mis douze brodeurs après, qui n’ont fait que travailler jour et nuit , tenez-moi pour un infâme. Je ne les ai pas quittés d'un moment. — Et où est-il , traître , qui ne fais que raisonner dans le temps que je devrais être habillé? — Je l’avais, dit-il, empa-
quêté , serré , ployé , que toute la pluie du monde n’en eût point approché. Me voilà à courir jour et nuit, connaissant votre impatience, et qu’il ne faut pas lanterner avec vous... — Mais où est-il , m’écriaije, cet habit si bien empaqueté ? — Péri, monsieur 1 me dit-il en joignant les mains. — Comment , péri I lui dis-je en sursaut. — Oui , péri , perdu , abimé : que vous dirai-je de plus ? — Quoi 1 le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. — Oh, vraiment, c’est bien pis, comme vous allez voir, me répondit-il. J’étais à une demi-lieue de Calais hier au matin , et voulus prendre le long de la mer pour faire plus de diligence ; mais , ma foi , l’on dit bien vrai qu’il n’est rien tel que le grand chemin ; car je donnai tout au travers d’un sable mouvant, où j’enfonçai jusqu’au menton. — Un sable mouvant auprès de Calais! lui dis-je. — Oui, monsieur , me dit-il ; et si bien sable mouvant , que je me donne au diable si on me voyait autre chose que le haut de la tête quand on m’en a tiré. Pour mon cheval, il a fallu plus de quinze^hommes pour l’en sortir ; mais pour mon porte-manteau , où malheureusement j’avais mis votre habit, jamais on ne l’a pu trouver; il faut qu’il soit pour le moins une lieue sous terre. »
Voilà, sire, poursuivit le chevalier de Grammont, l’aventure et le récit que m'en a fait cet honnête homme. Je l’aurais infailliblement tué, si je n’avais eu peur de faire attendre mademoiselle d’Hamilton, et si je n’avais été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l’éviter.
Le roi se tenait les eûtes de rire, quand le chevalier de Grammont, reprenant la parole : « A propos, sire,
dit-il, j’oubliais de vous dire que, pour augmenter
ma mauvaise humeur, je me suis vu arrêter, comme je sortais de ma chaise , par un diable de fantôme en masque, qui me voulait à toute force persuader que la reine m’avait ordonné de danser avec elle ; et comme je m’en suis défendu le moins brutalement qu’il m’a été possible, elle m’a chargé de m'informer ici qui doit la mener, et m’a prié de l’envoyer prendre incessamment. Ainsi, votre majesté ne ferait point mal de donner ses ordres pour cela ; car elle s’est mise en embuscade dans un carrosse pour saisir tous les passants à la porte de White-Hall, Au reste, je vous puis dire que c’est une chose à voir que son habillement. Il faut qu’elle ait plus de soixante aunes de gaze et de toile d’argent autour d’elle, sans compter une espèce de pyramide sur la tête, garnie de cent mille brimborions. »
Ce dernier récit étonna toute l'assemblée , à la réserve de ceux qui avaient part à l’aventure. La reine assura que tout ce qu'elle avait nommé pour le bal était présent; et le roi, après quelques moments de réflexion : « Je parie , dit-il , que c’est la duchesse de Newcastle. — Et moi, dit mylord Muskerry, s’approchant de mademoiselle d’Hamilton ,. je parie que c'est une autre folle; car je me trompe fort si ce n’est pas ma femme. »
Le roi voulut qu’on allât s’informer qui c’était, et qu’on la fit venir. Mylord Muskerry s’offrit à cette commission, par le pressentiment qu’on vient de dire, et ne lit pas mal. Mademoiselle d’Uamilton ne fut pas fâchée que ce fût lui , sachant bien qu’il ne se trompait pas dans sa conjecture. La plaisanterie aurait été beaucoup plus loin qu’elle n’avait prétendu , si la priueesse de Babylonc eût paru dans ses atours.
DE ÜHASIMOM.
Le bal ne fut pas trop bien exécuté , s’il faut parler ainsi, tant qu’on ne dansa que des danses sérieuses. Cependant il y avait dans cette assemblée d’aussi bons danseurs et d’aussi belles danseuses au’il v en eût au monde; mais, comme le nombre n’en était pas grand , on quitta les danses françaises , pour se mettre aux contredanses. Quand ceux qui étaient de la mascarade en eurent dansé quelques-unes , le roi trouva bon de mettre en jour les troupes auxiliaires , tandis qu’on se reposerait. Les filles de la reine et celles de la duchesse furent menées par ceux qui étaient de la mascarade.
Ce fut alors qu’on eut le temps de prêter quelque attention à la Blague , et l’on trouva que le billet qu’on lui avait fait rendre de la part de Brisacier faisait son effet. Elle était arrivée plus jaune qu’un coing. Ses cheveux blonds étaient farcis de ce ruban couleur de citron, qu’elle y avait mis par complaisance; et pour éclaircir Brisacier de son sort, elle portait souvent à sa tête ses mains victorieuses , garnies des gants dont il était question. Mais si l’on fut surpris d’une coiffure qui la rendait plus blafarde que jamais , elle fut bien autrement surprise de voir la Price partager avec elle, de point en point, le présent de Brisacier. La surprise se changea bientôt en jalousie ; car sa rivale n’avait pas manqué de l’accrocher de conversation sur ce qu’on lui avait insinué la veille ; et Brisacier n’avait pas manqué de donner tète baissée dans ces premières agaceries, sans faire la moindre attention à la blonde Blague, ni aux signes qu’elle se tuait de faire pour l’instruire de son heureuse destinée.
La Price était ronde et ragote, et par conséquent
MO
MKMOIllIS
ne dansait point. Le duc de Buckingham, qui mettait le marquis de Brisacier sur les rangs le plus souvent qu’il pouvait, vint le prier de la part du roi de mener la Blague, sans savoir ce qui se passait alors dans le cœur de eette nymphe. Brisacier s’en défendit , sur le mépris qu’il avait pour les contredanses. La Blague crut que c’était elle qu’on méprisait; et, voyant qu’il s'était remis en conversation avec sa mortelle ennemie , elle se mit à danser sans savoir ce qu’elle faisait. Quoique son indignation et sa jalousie fussent assez marquées pour en divertir la cour, il n’y eut que mademoiselle d'Hamilton et ses complices qui en eurent le plaisir entier. Leur satisfaction fut complète; car bientôt arriva mylord Muskerry, encore tout interdit de la vision dont le chevalier de Grammont avait fait le portrait. Il apprit à mademoiselle d’Hamilton que c’était la Muskerry en propre personne, mille fois plus extravagante qu’elle ne l’avait jamais été;, qu’il avait eu toutes les peines du monde à la remettre chez elle avec une sentinelle à la porte de sa chambre. Le lecteur trouvera peut-être qu'on s’est trop arrêté sur ces incidents frivoles : peut-être aura-t-il raison : passons à d’autres.
Tout riait au chevalier de Grammont dans la nouvelle tendresse qui l’occupait. Il n’était pas sans rivaux ; mais ce qu’il y avait de plus extraordinaire , c’est qu’il était sans inquiétude. Il connaissait leur esprit et celui de mademoiselle d’Hamilton.
De ses amants le plus considérable et le moins déclaré était le duc d’York; mais il avait beau s’en cacher , la cour était trop faiteâ scs manières pour douter de son goût pour clic. Il ne jugea pas à propos de
DE ÜIUMMONT.
déclarer des sentiments qu’il ne convenait pas à mademoiselle d’Hamilton d’apprendre ; mais il lui parlait tant qu’il pouvait , et la lorgnait d’assiduité. Comme la chasse était son plaisir favori , cet exercice l’occupait une partie du jour. Il en revenait d’ordinaire assez fatigué ; mais la présence de mademoiselle d’Hamilton le réveillait, quand elle se trouvait chez la reine ou chez la duchesse. C’était là que, n’osant lui parler de ce qu’il avait sur le cœur, il l’entretenait de ce qu’il avait dans la tète ; il lui contait des merveilles de la prudence des renards , de la prouesse des chevaux ; lui faisait un détail de bras cassés , de jambes démises, d’épaules disloquées, et d’autres aventures curieuses et divertissantes; après quoi ses yeux lui disaient le reste, jusqu’à ce que le sommeil interrompit leur conversation : car ces tendres truchements ne laissaient pas de se fermer quelquefois au fort de leur lorgneric.
La duchesse ne fut point alarmée d’une passion que sa rivale ne regardait rien moins que sérieusement , et dont elle prenait la peine de se divertir avec tout le respect du monde. Au contraire, comme elle avait du goût et de l’estime pour elle, jamais elle ne la traita plus gracieusement.
Les deux Russell, oncle et neveu , étaient deux autres rivaux du chevalier de Grammont. L’oncle avait bien soixante ans. Son courage et sa fidélité l’avaient distingué dans les guerres civiles. Sa passion et ses desseins pour mademoiselle d’Hamilton parurent à la fois ; mais sa magnificence ne parut qu’à demi dans les galanteries que la tendresse inspire. Il n’y avait