‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 20 sur 62 · IIS · texte numérisé non relu

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pas longtemps que l’on avait quitté le ridicule des chapeaux pointus pour tomber dans l’autre extrémité. Le vieux Russell, effrayé d’une chute si terrible, voulut prendre un milieu , qui le rendit remarquable. 11 l’était encore par sa constance envers les pourpoints tailladés, qu’il a soutenus longtemps après leur suppression universelle : mais ce qui surprenait le plus était un certain mélange d’avarice et , de libéralité, sans cesse en guerre l'une avec l’autre, depuis qu’il y était avec l’amour.

Son neveu n'était alors que cadet de la famille ; mais la succession de son oncle le regardait, et, quoiqu’il en eût besoin pour son établissement, et qu’il eût encore plus besoin de ménager l’esprit de cet oncle pour s’en assurer, il ne put éviter sa destinée. La Midleton le traitait avec assez de préférence; mais ses faveurs ne purent le garantir des charmes de mademoiselle d'Hamilton. Sa figure n’aurait rien eu de choquant s'il l'eût laissée dans son naturel ; mais il était guindé dans toutes ses allures , taciturne à donner des vapeurs; cependant un peu plus ennuyant quand il parlait.

Le chevalier de Graramont en plein repos sur toutes les concurrences , s’engageait de plus en plus , sans former d’autres projets ni concevoir d’autres espérances que celles de se rendre agréable. Quoique sa passion fût hautement déclarée, personne à la cour ne la regardait que comme ces habitudes de galanterie qui ne vont qu’à rendre justice au mérite.

Son philosophe en jugea tout autrement en voyant que, sans compter un redoublement infini de magnifi-

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ronce et de soins, il avait regret aux heures qu’il donnait au jeu ; qu’il ne cherchait plus ces longues et agréables conversations qu’ils avaient d’ordinaire ensemble; et que ce nouvel empressement l’enlevait partout à lui-même.

« Monsieur le chevalier, lui dit-il, il me semble que vous laissez depuis quelque temps les beautés de la ville et leurs amants bien en repos. LaMiddleton fait impunément de nouvelles conquêtes ; et de vos présents vous souffrez qu’elle vous crève les yeux sans la moindre avanie. La pauvre Warmestré vient d’accoucher tranquillement au milieu de la cour sans que vous en ayez soufflé. Je l’avais bien prévu, monsieur le chevalier, vous avez fait connaissance avec mademoiselle d’Hamilton ; et , chose qui ne vous était jamais arrivée, vous voilà véritablement amoureux. Mais voyons un peu ce qui peut vous en arriver. Je ne pense pas , en premier lieu , que vous espériez de la mettre à mal. Elle est telle, et par sa naissance et par son mérite, que si vous étiez en possession des titres et des biens de votre maison , vous seriez excusable de vous présenter sur un pied sérieux, quelque ridicule qu’il y ait dans le mariage en général : car, si vous ne voulez que de l’esprit , de la sagesse et les trésors de la beauté , vous ne sauriez mieux vous adresser. Mais pour vous , qui n’avez que médiocrement de ceux de la fortune , vous ne sauriez vous adresser plus mal ; car votre frère de Toulongeon, de l’humeur dont je le connais , n’aura pas la complaisance de se laisser mourir pour favoriser vos prétentions.

« Mais posons le cas que vous ayez tout le bien qu’il faudrait pour l'un et pour l’autre, et c’est beaucoup

dire, connaissez-vous la délicatesse, pour ne pas dire la bizarrerie de cette princesse, sur un pareil engagement? Savez-vous qu'il n’a tenu qu’à elle d’avoir les meilleurs partis d’Angleterre? Le duc de Richemond l’a recherchée des premiers ; mais, quoiqu’il fût amoureux, il était intéressé. Cependant le roi, voyant qu'il ne tenait qu’au bien, prit sur lui cet article, en considération du duc d’Ormond , du mérite et de la naissance de mademoiselle d’Hamilton, et des services de monsieur son père; mais mademoiselle d’Hamilton, choquée qu’un homme qui faisait l’amoureux eût marchandé , faisant d’ailleurs réflexion sur son caractère dans le monde, n’a pas jugé qu’il fût assez important d’être duchesse de Richemond , au hasard de ce qu’il y aurait à craindre d’un homme brutal et débauché.

« Y otre petit Jermyn , malgré tout le bien de son oncle et l’éclatde sa propre réputation, n’y a-t-il paséchoué? A-t-elle jamais voulu seulement regarder Henri Howard , qui est à la veille d’ètre le premier duc d’ Angleterre, et qui possède actuellement tout le bien de la maison de Norfolk ? Je tombe d'accord que c'est un boeuf ; mais quelle autre danstoute l’Angleterre ne passerait pas par-dessus la pesanteur de son esprit et le peu d’agrément de sa ligure, pour être, avec 300, 000 livres de rente, la première duchesse du royaume?

« Pour achever en peu de mots : mylord Falmouth m’a ditlui-mêmequ'il l’avait toujours regardée comme la seule chose qui manquait à son bonheur; mais qu’au milieu de tout l’éclat de sa fortune, il n’avait osé lui déclarer ses sentiments; qu’il se sentait assez de faiblesse ou trop de fierté, pour se contenter de l’obtenir du seul consentement de ses parents, et, quoique

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les premiers refus des belles ne fussent comptés pour rien, il savait de quel air elle recevait ceux dont la personne ne lui était point agréable.

« Après cela , monsieur le chevalier, voyez de quelle manière vous prétendez vous y prendre; car vous êtes amoureux. Vous l’allez être de plus en plus : et plus vous le serez , moins serez- vous capable des réflexions que vous pourriez faire à présent. '

« — Mon pauvre philosophe, répondit le chevalier de Grammont, tu sais bien le latin, tu fais des vers, tu sais la marche et tu connais la nature des étoiles du ciel; mais pour les astres de la terre, tu n’y connais rien. Tu ne m’as rien appris de mademoiselle d’Hamilton que le roi ne m’ait dit il n’y a pas trois jours. Tant mieux qu’elle ait refusé les ostrogoths dont tu viens de parler. Si elle en avait voulu , je n’en voudrais pas , quoique je l’aime à la folie. Écoute bien ce que je vais te dire. Je me suis mis dans la tète de l’épouser; et je veux que mon pédagogue Saint-Évremond lui-même soit le premier à m’en savoir gré. Quant à l’établissement , je ferai ma paix avec le roi ; je lui demanderai qu’elle soit dame du palais. Il me l’accordera. Toulongeon crèvera sans que je l’aide ou que. je l’en empêche; et mademoiselle d’Hamilton aura Séméat avec le chevalier de Grammont, pour la dédommager des Norfolk et des Richemond. Eh bien! as-tu quelque chose à dire contre ce projet ? car je parie cent louis qu’il en ira comme je le dis. »

C’était dans ce temps-là que la faveur de mademoiselle Stewart était si déclarée , qu’on voyait bien qu’il ne lui manquait que de l’art dans sa conduite pour

être aussi maltresse de l’esprit du roi qu’elle l’était de son cœur. L’occasion était belle pour ceux qui avaient de l’expérience et de l’ambition. Le duc de Buckingham se mit en tête de la gouverner pour se mettre bien dans l’esprit du roi. Dieu sait quel gouverneur et quelle tête pour en conduire une autre ! Cependant , c’était l’homme du monde le plus capable de s'insinuer dans un esprit comme celui de mademoiselle Stewart : elle avait un caractère d’enfance dans l’humeur qui la faisait rire de tout; et son goût pour les amusements frivoles , quoique naturel , ne semblait permis qu’à l’âge de douze ou treize ans. Tout en était , hors les poupées. Le colin-maillard était de ses passetemps les plus heureux. Elle faisait des châteaux de cartes quand on jouait le plus gros jeu du monde chez elle ; et l’on y voyait des courtisans empressés autour d’elle qui lui en fournissaient les matériaux , ou de nouveaux architectes qui tâchaient de l’imiter.

Elle ne laissait pas de se plaire à la musique , et d’avoir quelque goût pour le chant. Le duc de Bucking ham , qui faisait les plus beaux bâtiments de cartes qu’on pût voir, chantait agréablement ; elle ne haïssait point la médisance : il en était le père et la mère ; il faisait des vaudevilles; inventait des contes de vieille, dont elle était folle. Mais son talent particulier était d’attraper le ridicule et les discours des gens , et de les contrefaire en leur présence sans qu’ils s’en aperçussent. Bref, il savait faire toutes sortes de personnages avec tant de grâce et d’agrément , qu’il était difficile de se passer de lui quand il voulait bien prendre

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la peine de plaire. 11 s’était donc rendu si nécessaire aux amusements de la Stewart, qu’elle le faisait chercher partout lorsqu’il ne suivait pas le roi chez elle.

Il était parfaitement bien fait, et croyait l’être beaucoup plus qu’il ne l’était. Quoiqu’il eût beaucoup d’esprit , sa vanité lui fit prendre sur son compte des gracieusetés qui n’étaient que pour ses bouffonneries et son badinage. Séduit enfin par la bonne opinion de son mérite , il oublia son premier projet et sa maîtresse portugaise pour se prévaloir d’un goût auquel il s’était mépris; mais dès qu’il voulut prendre un personnage sérieux auprès de mademoiselle Stewart, il fut renvoyé si loin, qu’il abandonna tout à coup l’un et l’autre de ses desseins sur elle. On peut dire néanmoins que la familiarité qu’elle lui avait procurée auprès du roi ouvrit le chemin à cette faveur où il s’est élevé dans la suite. ,

Mylord Arlington entreprit le projet que le duc de Buckingham venait d’abandonner, et voulut s’emparer de l’esprit de la maîtresse pour gouverner celui du maitre. Il y avait pourtant de quoi contenter un homme de plus de mérite et de plus de naissance que lui dans la fortune qu’il avait déjà faite. Ses premières négociations avaient été pendant le traité des Pyrénées. Quoiqu’il n’y eût pas réussi pour les intérêts de son maître , il n’y avait pas tout à fait perdu son temps , car il avait parfaitement attrapé par son extérieur le sérieux et la gravité des Espagnols, et dans les affaires il imitait assez bien leur lenteur. Il avait une cicatrice au travers du nez , que couvrait une longue -

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mouche , ou, pour mieux dire , un petit emplâtre eu losange.

Les blessures du visage y donnent d’ordinaire certain air violent et guerrier qui ne sied pas mal. C’était tout le contraire à son égard ; et cet emplâtre remarquable s’était tellement accommodé à l’air mystérieux du sien , qu’il semblait y ajouter quelque chose d’important et de capable.

Arlington , à l’abri de cette contenance composée d’une grande avidité pour le travail et d’une impénétrable stupidité pour le secret, s’ était donné pour grand politique; et, n’ayant pas le loisir de l’examiner, on l’avait cru sur sa parole , et on l’avait fait ministre et secrétaire d’État sur sa mine.

Son ambition, ne pouvant se borner à ces établissements, après s’ être pourvu de plusieurs belles maximes et de quelques exemples historiques, il avait obtenu de mademoiselle Stewart une audience pour les étaler, en lui faisant offre de ses très-humbles services et de ses avis les mieux raisonnés pour se conduire dans le poste où il avait plu au ciel et à sa vertu de l’élever. Mais il n’en était qu’à l’exorde de son discours, quand elle se souvint qu’il était à la tête de - ceux que le duc de Buckingham avait coutume de contrefaire ; et comme sa présence et scs discoure renouvelaient exactement le ridicule qu’on lui avait donné, jamais elle ne put s’empêcher de lui faire un éclat de rire au nez, d’autant plus outré, qu’elle avait longtemps combattu pour l’étouffer.

Le ministre en fut indigné; son orgueil était digne du poste qu’il occupait, et sa délicatesse sur la gloire

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méritait tous les ridicules qu'on lui donnait. 11 la quitta brusquement avec tous les beauxconseils qu’il lui avait préparés , tenté de les porter à la Qistelmaine , et de s’unir à ses intérêts ; ou bien de quitter le parti de la cour pour déclamer en plein parlement contre les griefs de l’État, et faire passer un acte pour la suppression des maltresses : mais sa prudence l’emporta sur ses ressentiments , et ne songeant plus qu'à jouir délicieusement des biens de la fortune, il envoya chercher une femme en Hollande pour mettre le comble à sa félicité.

Hamilton était l'homme de la cour le plus capable de réussir dans le dessein où le duc de Buckingham et mylord Arlington venaient d’échouer. Il se l’était mis entête; mais sa coquetterie naturelle vint à la traverse, et lui fit négliger le projet du monde le plus utile pour courir inutilement après les avances et les agaceries que la comtesse de Chesterfield s’avisa de lui faire.

C’était une des plus agréables femmes qu’on pût voir : elle avait la plus jolie taille du monde , quoiqu’elle ne fût pas fort grande. Elle était blonde, et elle en avait l’éclat et la blancheur , avec tout ce que les brunes ont de vif et de piquant. Elle avait de grands veux bleus, et des regards extrêmement séduisants. Ses manières étaient engageantes, son esprit amusant et vif ; mais son cœur, toujours ouvert aux tendres engagements, n’était point scrupuleux sur la constance ni délicat sur la sincérité. Elle était fille du duc d’Ormond. Hamilton était son cousin germain. Ils se voyaient tant qu’ils voulaient sans conséquence ; mais des qu’elle lui eut fait dire un mot par ses yeux il

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ne songea plus qu’à lui plaire, sans sc souvenir de sa légèreté ni des obstacles qui s’opposaient à ses desseins. Celui de s’établir dans la confiance de mademoiselle Stewart ne lui fut plus de rien , comme on vient de dire; mais elle se trouva bientôt en état de se passer des instructions qu’on avait prétendu lui donner pour sa conduite. Elle avait fait tout ce qu’il fallait pour augmenter la passion du roi , sans intéresser sa vertu par les dernières complaisances ; mais les empressements d’un amant passionné qui trouve les occasions favorables sont difficiles à combattre , plus difficiles encore à vaincre; et la sagesse de mademoiselle Stewart n’en pouvait plus, lorsque la reine fut attaquée d’une fièvre violente, qui la mit bientôt à l’extrémité.

Ce fut alors qu’elle se sut bon gré d’une résistance qui ne lui avait pas peu coûté. Mille espérances de grandeur et de gloire s’emparèrent de son esprit, et les nouveaux respects qu’on lui rendit partout contribuèrent à les augmenter.

La reine lût abandonnée des médecins. Le petit nombre de Portugaises qu’on n’avait point renvoyées remplissait la cour de cris lugubres, et le bon naturel du roi s’attendrit par l’état où lui parut une princesse qu]il n’aimait pas, à la vérité, mais qu’il estimait beaucoup. Elle l’aimait tendrement ; et, croyant lui parler pour la dernière fois, elle lui dit que la sensibilité qu'il témoignait pour sa mort aurait de quoi lui faire regretter la vie ; mais que n’ayant pas assez de • charmes pour mériter sa tendresse, elle avait du moins la consolation en mourant de faire place à quelque

épouse qui en fût plus digne, et à laquelle le ciel accorderait peut-être une bénédiction qu’il lui avait refusée. A ces mots elle lui arrosa les mains de quelques larmes , qu’il crut les dernières. II y joignit les siennes ; et, sans s’imaginer qu’elle dût le prendre au mot, il la conjura de vivre pour l’amour de lui. Jamais elle ne lui avait désobéi ; et, quelque dangereux que soient les mouvements soudains quand on est entre la mort et la vie , ce transport de joie , qui lui devait être fatal , la sauva ; et eet attendrissement merveilleux du roi fit un effet dont tout le monde ne loua pas également le ciel.

II y avait déjà quelque temps que Jermyn était remis de ses blessures ; cependant la Castelmaine, trouvant sa santé tout aussi déplorable que devant, se mit inutilement en tète de ramener le cœur du roi ; car, malgré la tendresse de ses pleurs et la violence de ses emportements, mademoiselle Stewart le retint tout pour elle. Tantôt c’étaient des promenades où les beautés de la cour, à cheval, faisaient assaut de grâces et d’attraits, quelquefois bien , quelquefois mal , mais toujours de leur mieux ; d’autres fois on voyait sur la rivière un spectacle que la seule ville de Londres peut offrir.

La Tamise lave les bords du vaste et peu magnifique palais des rois de la Grande-Bretagne. C’était des degrés de ce palais que la cour descendait pour s’embarquer sur le fleuve , à la fin de ces jours d’été dont la chaleur et la poussière ne permettent pas la promenade du Park. Un nombre infini de bateaux découverts, qui portaient tous les charmes de la cour et de la ville, faisait cortège aux berges où était la famille

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royale. Les collations, la musique cl les feux d’artifice. ;n étaient. Le chevalier de Grammont en était toujours aussi, et c’était un grand hasard quand il n’y mettait pas quelque chose du sien pour surprendre agréablement par quelque trait de magnificence et de galanterie. Tantôt c'étaient des concerts entiers de voix et d’instruments qu’il faisait venir de Paris à la sourdine, et qui se déclaraient inopinément au milieu de ces navigations. Souvent c’étaient des ambigus qui partaient aussi de France pour enchérir au milieu de Londres sur les collations du roi. La chose était quelquefois au delà de ses espérances, quelquefois elle y répondait moins ; mais il est constant qu’elle lui coûtait toujours infiniment.

Mylord Falmouth était un de ceux qui avaient le plus d’estime et de considération pour lui. Cette profusion le mit en peine; et comme il allait souvent souper avec lui sans façon , un jour qu’il y trouva Saint- Kvremond seul , et un repas pour six personnes qu’on aurait priées dans les formes : « Il ne faut point, dit-il, s’adressant au chevalier de Grammont, me savoir gré - de cette visite. Je viens du coucher, où le discours n’a roulé que sur vous ; et je vous assure que la manière dont le roi s’est expliqué sur ce qui vous regarde ne vous aurait pas fait le plaisir que j’en ai ressenti. Vous savez bien qu’il y a longtemps qu’il vous offre ses bons offices auprès du roi de France; et pour moi, poursuivit-il en riant, vous savez bien que je l’en solliciterais si je ne craignais de vous perdre dès que votre paix serait faite : mais , grâce à mademoiselle d’Hamilton, vous n’en ôtes pas trop pressé. Cependant,

DE CBAMMOKT.

j’ai ordre du roi mon maître de vous dire qu’en attendant que le vôtre vous rende ses bonnes grâces , il vous donne une pension de 1500 jacobus. C’est peu pour la figure que fait le chevalier deGrammont parmi nous; mais ce sera, dit-il en l’embrassant, pour lui aider à nous donner à souper. »

Le chevalier de Grammont reçut comme il devait l’offre d’une grâce qu’il ne jugea pas à propos d’accepter. « Je reconnais, dit-il, les bontés du roi dans cette proposition ; mais j’y reconnais encore mieux le caractère de mylord Falmouth, et je le supplie d’assurer sa majesté que j’en ai toute la reconnaissance du monde. Le roi.mon maître ne me laissera pas manquer lorsqu’il voudra bien me rappeler. En attendant, je vais vous faire voir de quoi donner quelques soupers à messieurs les Anglais. » Il fit apporter, en disant cela, son coffre-fort, et lui montra sept à huit mille guinées du plus bel or du monde.

Mylord Falmouth, voulant mettre au profit du chevalier de Grammont le refus d’une offre si avantageuse, en fit le récit à M. de Comminge, alors ambassadeur en Angleterre ; et M. de Comminge ne manqua pas de faire valoir à la cour de France le mérite de ce refus.

Hyde-Park, comme on sait, est le cours de Londres. Rien n’était tant à la mode dans la belle saison que cette promenade ; c’était le rendez-vous de la magnificence et des appas. Tout ce qui avait de beaux yeux ou de beaux équipages s’empressait à ce rendez-vous. Le roi ne s’y déplaisait pas.

Comme il n’y avait pas longtemps que les carrosses à glaces étaient en usage , les dames avaient de la

peine à s’y renfermer. Elles préféraient infiniment le plaisir d’être vues presque tout entières aux commodités des carrosses modernes. Celui qu’on avait fait pour le roi n’avait pas trop bon air. Le chevalier de Grammont, s’étant imaginé qu'on pouvait inventer quelque chose de galant qui tint de l’ancienne mode et qui renchérît sur la nouvelle, lit secrètement partir Termes avec toutes les instructions nécessaires. Le duc de Guise fut encore chargé de cette commission ; et le courrier, au bout d’un mois , s’étant, par la grâce de Dieu, sauvé cette fois dessables mouvants, fit passer heureusement en Angleterre la calèche la plus galante et la plus magnifique qu'on ait jamais vue.

Le chevalier de Grammont avait ordonné qu'on y mit 1 ,500 louis , et le duc de Guise, qui était de ses amis, y en fit mettre jusqu’à 2,000 pour l’obliger. Toute la cour fut dans l’admiration delà magnificence de ce présent ; et le roi, charmé de l’attention du chevalier de Grammont pour les choses qui lui pouvaient être agréables, ne pouvait se lasser de l’en remercier; mais il ne voulut recevoir un présent de cette conséquence qu’à condition qu’il n’en refuserait pas quelque autre de sa part.

La reine, s’imaginant que cette brillante machine pourrait lui porter bonheur , voulut s’y faire voir la première avec madame la duchesse d’York. Madame de Castelmaine, qui les y avait vues, s’étant mis dans la tète qu’on était plus belle dans ce carrosse que dans un autre, pria le roi de vouloir lui prêter ee char merveilleux , pour y représenter le premier beau jour de Hyde-Park. La Stewart eut la même envie , et le dc-

DE GRAMMOKT.

manda pour le même jour. Comme il n’y avait pas moyen de mettre ensemble deux divinités dont la première union s'était changée en haine mortelle, le roi fut fort embarrassé; car chacune y voulait être la première.

La Castelmaine était grosse, et menaçait d’accoucher avant terme si sa rivale avait la préférence. Mademoiselle Stewart protesta qu’on ne la mettrait jamais en état d’accoucher si on la refusait. Cette menace l’emporta sur l’autre; et les fureurs de la Castelmaine lurent telles, qu’elle en pensa tenir sa parole , et l’on tient que ce triomphe en coûta quelque peu d'innocence à sa rivale.

La reine-mère , qui sans faire de tracasseries ne laissait pas de les aimer, eut la bonté de se divertir de cet événement , selon sa coutume. Elle prit occasion de faire la guerre au chevalier de Grammont , sur ce qu’il avait jeté cette pomme de discorde parmi de telles concurrentes. Elle ne laissa pas de lui donner , en présence de toute la cour, les louanges que méritait un présent si magnifique : « Mais d’où vient, lui dit-elle, que vous êtes ici sans équipage, vous qui faites une si grosse dépense? caron dit que vous n’avez pas seulement un laquais, et que c’est un galopin de la rue (pii vous éclaire avec une de ces torches de poix dont ils empuantissent toute la ville. — Madame, lui dit le chevalier de Grammont , je n’aime point le faste. Mon Link, dont vous parlez, est affectionné pour mon service , outre que c’est un des braves hommes du monde. Votre majesté ne connaît pas la nation des Links. Elle est trop charmante. On ne saurait faire un

pas la nuit qu’on n’en voie accourir une douzaine. La première fois que je fis connaissance avec eux, je retins tous ceux qui m'offraient leurs services ; si bien qu’en arrivant à White-Hall j’en avais bien deux cents autour de ma chaise. Le spectacle était nouveau; car ceux qui m’avaient vu passer avec cette illumination avaient demandé quel enterrement c’était. Ces messieurs ne laissèrent pas d'entrer eu différend sur quelques douzaines de scheliings que je leur avais jetés ; et celui dont votre majesté fait mention en ayant battu trois ou quatre lui seul , je le retins pour sa valeur. Non, madame, je ne compte pour rien la parade des carrosses et des laquais. Je me suis vu cinq ou six valets de chambre à la fois , sans avoir jamais eu de domestique en livrée , excepté mon aumônier Poussatin. — Comment! dit la reine en éclatant de rire, un aumônier portant vos couleurs ! Ce n’était pas apparemment un prêtre?... — Pardonnez-moi, madame, dit-il, et le premier prêtre du monde pour la danse basque. — Chevalier , dit le roi , je veu x que vous nous contiez tout à l’heure l’histoire de l’aumônier Poussatin.

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