‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 21 sur 62 · CHAPITRE VII f · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII f

Relation «lu siège de Lériila ; histoire de l'aumônier Poussatin.

« — Sire, dit-il, M. le Prince assiégeait Lérida. La place n’était rien ; mais don G regorio Brice était quelque chose. C’était un de ces Espagnols de la vieille roche.

vaillant comme le Cid , fier comme tons les Gusman ensemble, et plus .galant que tous les Abencerrages de Grenade. Il nous laissa faire les premières approches de sa place sans donner le moindre signe de vie. Le maréchal de Grammont, dont la maxime était qu'un gouverneur qui fait grand tintamarre d’abord, et qui brûle ses faubourgs pour faire une belle défense, la fait d’ordinaire assez mauvaise , n’augura pas bien pour nous de la politesse de Gregorio Brice; mais M. le Prince, couvert de gloire, et fier des campagnes de Rocroy, de Nordlingueet de Fribourg, pour insulter la place et le gouverneur, fit monter la première tranchée en plein jour par son régiment , à la tête duquel marchaient vingt-quatre violons, comme si c’eût été pour une noce.

« La nuit venue, nous voilà tous à goguenarder, nos violons à jouer des airs tendres , et grande chère partout. Dieu sait les brocards qu’on jetait au pauvre gouverneur et à sa fraise, que nous nous promettions de prendre l’un et l’autre dans vingt-quatre heures. Cela se passait à la tranchée, d'où nous entendîmes un cri de mauvais augure, qui partait du rempart, et qui répéta deux ou trois fois : «Alerte à la muraille! » Ce cri fut suivi d’une salve de canon et de mousqueterie, etcettcsalve, d’une vigoureuse sortie, qui, après avoir culbuté la tranchée, nous mena battant jusqu'à notre grand’garde.' .

«Le lendemain, Gregorio Briceenvoya par un trompette des présents déglacés et de fruits à M. le Prince, priant bien humblement son altesse de l’excuser s’il n’avait point de violons pour répondre à la sérénade

qu’il avait eu la bonté de lui donner; mais que s’il avait pour agréable la musique de la nuit précédente, il tâcherait de la faire durer tant qu'il lui ferait l’honneur de rester devant sa place. Le bourreau nous tint parole ; et dès que nous entendions, « Alerte à la muraille I », nous n’avions qu’à compter sur une sortie qui nettoyait la tranchée , comblait nos travaux , et qui tuait ce que nous avions de meilleur en soldats et en officiers. M. le Prince en fut si piqué, qu’il s’opiniâtra, malgré les sentiments des officiers généraux , à continuer un siège qui pensa ruiner son armée, et qu’il fut encore obligé de lever assez brusquement.

<* Comme nos troupes se retiraient, don Gregorio , bien loin de se donner de ces airs que prennent les gouverneurs en pareille occasion, ne fit de sortie que pour envdyer faire un compliment plein de respect à M. le Prince. Le seigneur Brice partit quelque temps après pour rendre compte à Madrid de sa conduite, et pour en recevoir la récompense. Votre majesté sera peut-être bien aise de savoir le traitement qu'on fit au petit Brice après la plus brillante action que les Espagnols eussent faite de toute la guerre : on le mit à l’inquisition.

« — Quoi! dit la reine-mère, à l’inquisition pour ses services 1 — Pas tout à fait pour ses services, dit-il, mais sans égard à ses services, on le traita comme je viens de dire , pour un petit trait de galanterie que je conterai tantôt au roi.

« La campagne de Catalogne finie de cette manière, continua le chevalier de Grammont, nous revenions médiocrement couverts de lauriers. Mais comme M. Le

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Prince en avait fait provision en d’autres rencontres, et qu’il avait de grands desseins en tête, il eut bientôt oublié cette petite disgrâce. Nous ne faisions que goguenarder pendant le voyage. M. le Prince était le premier à nous mettre en train sur son siège. Nous fîmes quelques couplets de ces Lèrida , qui ont tant couru , afin qu’on n’en fit pas de plus mauvais. Nous n’y gagnâmes rien ; nous eûmes beau nous traiter cavalièrement dans nos chansons, on en fit à Paris où l’on nous traitait encore plus mal.

o Nous arrivâmes enfin à Perpignan un jour de fête. Une troupe de Catalans qui dansaient au milieu de la rue vint danser sous les fenêtres de M. le Prince pour lui faire honneur. M. Poussatin, couvert d'un petit casaquin noir, dansait au milieu de cette troupe comme un vrai possédé. Je reconnus d’abord la danse de notre pays aux sauts et aux bonds qu’il faisait. M. le Prince fut charmé de sa disposition et de sa légèreté.

« Je le fis venir après la danse, et lui ayant demandé ce qu’il était : — Prêtre indigne, à votre service, monseigneur, me dit il. Je m’appelle Poussatin, et suis de Béarn. J’allais en Catalogne pour servir d’aumônier dans l’infanterie, car. Dieu merci , je vais bien du pied ; mais, puisque la guerre est heureusement finie, s’il plaisait à votre grandeur de me prendre à son service, je la suivrais partout, et la servirais fidèlement. — Monsieur Poussatin, lui dis-je, ma grandeur n’a pas besoin autrement d’aumônier; mais, puisque vous êtes de si bonne volonté, je veux’bien vous prendre à mon service .

« M. le Prince , présent à toute cette conversation , fut ravi de me voir un aumônier. Comme le pauvre

Poussatin était fort délabré , je n’eus pas le temps de le mettre en équipage à Perpignan ; mais , lui ayant . fait donner le justaucorps d’un des laquais du maréchal de Grammont , qui restait avec l’équipage , je le fis monter derrière le carrosse de M. le Prince, qui mourait de rire toutes les fois qu’il voyait la mine peu orthodoxe que le petit Poussatin avait en livrée jaune.

« Dès que nous fûmes à Paris , on en fit le conte à la reine , qui d’abord en fut un peu surprise. Cela n’empécha pas qu’elle ne voulût voir danser mon aumônier : car en Espagne il n’est pas tout à fait si rare de voir danser les ecclésiastiques que de les voir en livrée.

« Poussatin fit des merveilles devant la reine ; mais comme sa danse était un peu vive, elle ne put supporter l’odeur que son agitation violente répandit dans son cabinet. Les dames lui demandèrent quartier. Il y avait de quoi vaincre tous les parfums et toutes les essences dont elles étaient munies. Poussatin ne laissa pas d'en remporter beaucoup de louanges et quelques louis.

« J'obtins , au bout de quelque temps , un petit bénéfice de campagne pour mon aumônier; et j’ai su depuis que Poussatin prêchait avec la même légèreté dans son village, qu’il dansait aux noces de ses paroissiennes.

« Le conte de Poussatin divertit fort le roi. La reine ne trouva plus si mauvais qu’on l’eût mis en livrée. Le traitement de Grcgorio Brice la scandalisa bien davantage; et comme je voulais justifier la cour d’Espagne sur un procédé si dur : — Chevalier de Grammont , dit-elle , quelle hérésie dans l’État voulait intro-

duire ce gouverneur dont vous venez de parler, de quoi attentat contre la religion était-il accusé, pôur qu’on le mit à l’inquisition? — Madame, dit-il, l’histoire n’en est pas trop bonne à conter devant votre majesté. C’était une petite gentillesse d’amour , à la vérité mal placée. Le pauvre Brice a’avait aucune mauvaise intention. Son crime n’aurait pas mérité le fouet dans le plus sérieux collège de France , puisque ce n’était que pour donner une preuve de tendresse à certaine petite Espagnolette qui avait les yeux sur lui dans une occasion solennelle. »

Le roi voulut un détail précis de l’aventure , et le chevalier de Grammont satisfit sa curiosité dès que la reine et le reste de la cour ne furent plus à portée de l’entendre. Il faisait bon l’écouter quand il faisait quelque récit; mais il ne faisait pas bon se trouver en son chemin, par la concurrence ou parle ridicule. Il est vrai qu’il n’y avait que peu de gens à la cour d’Angleterre qui eussent alors mérité son indignation. Le seul Russell était de temps en temps l’objet de ses railleries ; encore le traitait-il bien doucement , en comparaison de ce qu’il avait coutume de faire à l'égard d’un rival.

Ce Russell était un des fiers danseurs d’Angleterre ; je veux dire pour les contredanses. Il en avait un recueil de deux ou trois cents en tablature, qu’il dansait toutes à livre ouvert; et pour prouver qu'il n’était pas vieux il dansait quelquefois jusqu’à extinction. Sa danse ressemblait assez à ses habits ; il y avait vingt ans que la mode en était passée.

Le chevalier de Grammont voyait bien qu’il était

fort amoureux ; et quoiqu’il vtt bien aussi qu’il n’en était que plus ridicule, il ne laissa pas de s'alarmer du dessein qu'il apprit qu’il avait de faire demander mademoiselle d’Hamilton; mais il fut bientôt délivré de cette inquiétude.

Russell , sur le point de foire un voyage , crut qu’il était dans l’ordre d’informer sa maltresse de ses desseins, avant son départ. Le chevalier de Grammont était un grand obstacle aux audiences qu’on souhaitait d’elle; mais un jour qu’on vint le chercher pour jouer chez madame de Castelmaine , Russell prit son temps, et, s’adressant à mademoiselle d'Hamilton, d’un air moins embarrassé qu’on n’a d’ordinaire dans ces occasions , il lui fit sa déclaration de cette manière ; a Je suis frère du comte de Bedford ; je commande le régiment des gardes ; j’ai trois mille jacobus de rente , et quinze mille en argent comptant. Je viens, mademoiselle , vous les offrir avec ma personne. L’un des présents ne vaut pas grand’ chose sans l’autre , j’en conviens ; c’est pourquoi je les mets ensemble. On m’a conseillé d’aller aux eaux pour un petit asthme , qui vraisemblablement ne durera pas longtemps, car il y a plus de vingt ans que je l’ai. Si vous méjugez digne du bonheur d’être à vous, je ferai la proposition à M. votre père , à qui je n’ai pas cru devoir m’adresser avant de savoir vos sentiments. Mon neveu Guillaume ne sait encore rien de mon dessein ; mais je crois qu’il n’en sera pas fâché, quoiqu’il se voie par là frustre d’un bien assez considérable : car il a beaucoup d’égards pour moi , outre qu’il s’attache volontiers auprès de vous depuis qu’il s’aperçoit quo

je vous aime. Je suis fort aise qu’il me fasse sa cour par ses assiduités ici ; car il ne faisait que dépenser son argent auprès de cette coquine de Midleton , au lieu qu’il ne lui en coûte rien à présent dans la meilleure compagnie d’Angleterre. »

Mademoiselle d’Hamilton avait eu quelque peine à s’empêcher de rire pendant cette harangue. Cependant elle lui témoigna qu’elle était fort honorée de ses intentions pour elle ; encore plus obligée de ce qu’il avait bien voulu la consulter avant de les déclarer à ses parents. et II sera , dit-elle , assez temps de Jeur en parler à votre retour des eaux ; car je ne vois pas beaucoup d’apparence qu’ils disposent de moi que vous ne soyez revenu. En tous cas, si l’on me pressait beaucoup, votre neveu Guillaume aura soin de vous en avertir. Ainsi , vous n’avez qu’à partir quand il vous plaira ; mais gardez-vous bien de négliger votre santé pour précipiter votre retour. »

Le chevalier de Grammont apprit le détail de cette conversation , et s’en divertit le mieux qu’il put; car il y avait de certaines occasions de la déclaration qui ne laissaient pas de l’alarmer, malgré le ridieule des autres. Enfin , il ne fut pas fâché de son départ. Il en reprit un ton plaisant , et fut conter au roi la grâce que Dieu lui faisait de lui ôter un rival si dangereux.

« Il est donc parti , chevalier? lui dit le roi. ... — Sûrement, sire, dit-il. J'ai eu l’honneur de le voir embarquer dans un eocheman avec son asthme et son équipage de campagne, la perruque à calotte proprement renouée avec un ruban feuillemorte, et le chapeau ambigu , couvert d’un étui de toile cirée , qui lui

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