‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 29 sur 62 · MÉM01BES · texte numérisé non relu

MÉM01BES

Le bon prince aimait la paix ; et comme il ne se commettait guère à ces occasions qu’il ne lui en coûtât quelque chose pour l’avoir, il fallut faire de grands frais pour ce dernier accommodement. Comme ils n’en pouvaient convenir , et que chacun se plaignait de son côté , le chevalier de Grammont, du consentement des deux parties, fut médiateur du traité. Les griefs et les prétentions lui furent représentés de part et d’autre ; et, ce qu’il y a de rare, il trouva le moyen de les contenter tous deux. Voici les articles d’accommodement qu’ils acceptèrent; savoir :

Que madame de Castelmaine abandonnerait Jermyn ; que, pour preuve de sa disgrâce , elle consentirait qu’on l’envoyât faire un tour à la campagne; qu’elle ne ferait plus de railleries au sujet de la Wells ni de vacarmes sur celui de la Stewart , sans que le roi fût tenu de rien changer en sa conduite pour elle ; que moyennant ces condescendances il lui donnerait incessamment le titre de duchesse, avec tous ses honneurs, tous ses privilèges , et une augmentation d'appointements pour en soutenir la dignité.

Dès que cette paix fut publiée , les censeurs (car il y en a toujours sur les conventions de l’État ) prétendirent que le médiateur du traité, jouant tous les jours avec madame de Castelmaine , et n’y perdant jamais, avait un peu trop appuyé ce dernier article en sa faveur.

Quelques jours après, la Castelmaine ayant pris le tire de duchesse de Cléveland, le petit Jermyn avait pris le chemin d’une maison de campagne. Il n’avait tenu qu’à lui d’en revenir au bout de quinze jours,

DE GBAMMONT.

et le chevalier de Grammont, en ayant obtenu la permission du roi , l’avait portée au bon homme Saint- Albans. C’était lui porter la vie ; mais il eut beau l’envoyer à son neveu, ce fut inutilement. Car, soit qu’il voulût faire déplorer son absence aux beautés de Londres, et les faire crier contre l’injustice du siècle et la tyrannie du prince, il resta plus de six mois à la campagne , faisant du petit philosophe aux yeux des chasseurs du voisinage , qui le regardaient comme un exemple fameux des revers de la fortune.

Cela lui parut si beau, qu’il y serait resté bien plus longtemps , s’il n’eût entendu parler de mademoiselle Jennings. Il ne fit pas grand cas de ce qu’on lui mandait de ses charmes , persuadé qu’il en avait bien vu d’autres. Il fut plus touché de ce qu’on publiait de sa résistance et de sa fierté. Ce fut cette fierté qui lui parut digne de sa colère ; et , quittant son exil pour la subjuguer, il arriva dans le temps que Talbot , raisonnablement amoureux , était brouillé , selon lui , si peu raisonnablement , avec mademoiselle Jennings.

Elle avait entendu parler de Jermyn comme d’un héros en amour. La Price, en lui contant les aventures de madame de Cléveland, en avait souvent fait mention , sans rien diminuer de la faiblesse dont la renommée voulait que ce héros se portât dans les rencontres. Cela n’avait pas empêché qu’elle n’eût la dernière curiosité de voir un homme dont la personne entière ne devait être qu’un trophée mouvant des faveurs et des libertés du beau sexe.

Jermyn était donc venu satisfaire cette curiosité par sa présence; et quoiqu’on trouvât son brillant un peu

rouillé du séjour de la campagne, que sa tète parât plus grosse et ses jambes plus menues qu’à l’ordinaire, la petite tète de Jennings crut n’avoir jamais rien vu de si parfait ; et , cédant à sa destinée , la belle s’en laissa coiffer encore moins raisonnablement que les autres. On s’en aperçut avec quelque étonnement ; car on attendait quelque chose de plus de la délicatesse d’une personne jusque alors assez difficile.

Jermyn ne fut point surpris de cette conquête , quoiqu’il y fût assez sensible; car son cœur y prit bientôt autant de part que sa vanité. Talbot, qui vit avec étonnement la rapidité de cette conquête et lu honte de sa défaite, en pensa crever de dépit et de jalousie; mais il crut qu’il était plus honorable d’en crever que de»marquer inutilement l’un ou l’autre ; et, s’étant paré d’une feinte indifférence , il se mit à l’écart pour voir quelle fin aurait un entêtement qui commençait de cet air.

Cependant .Termyn jouissait tranquillement du plaisir de voir les penchants de la plus jolie et de la plus extraordinaire créature d’Angleterre déclarés pour lui. La duchesse , qui l’avait prise sous sa protection depuis qu’elle avait refusé de se mettre sous celle du duc, sonda les intentions de Jermyn pour elle , et fut contente des assurances que lui donnait un homme dont la probité surpassait de beaucoup le mérite en amour. 11 laissa donc voir à toute la cour qu’il voulait bien l’épouser, quoiqu’il ne voulût pas la presser sur la conclusion. Tout le monde faisait compliment à la belle Jennings d’avoir réduit à cet état la terreur des maris et le fléau des amants. La cour était dans l’at-

PK GRAMMONT.

tente de ce miruclc, et la petite Jennings dans celle d’un établissement heureux et prochain; mais il faut toujours compter avec la fortune avant que de compter sur la certitude des félicités.

Le roi n’avait pas coutume de laisser si longtemps mylord Rochester en exil. Celui-ci s’en ennuya; et, trouvant mauvais qu'il l'oubliât, il fut droit à Londres, attendre qu’il plût à sa majesté de l’y rappeler. 11 s'établit d’abord au milieu de ce qu’on appelle la Cité, quartier des gros bourgeois et des riches marchands, où la politesse, à la vérité, ne règne pas tant qu’à la cour, maisoù les plaisirs, le luxe et l’abondance régnent avec moins d’agitation et plus de bonne foi. Son dessein, au commencement, n’était que de se faire initier aux mystères de ces habitants fortunés ; c’est-à-dire, en changeant de nom et d’habits, d’ètre admis à leurs festins, à leurs commerces de plaisirs , et , suivant les occasions, à ceux de mesdames leurs épouses.

Comme son esprit étaitàla portée de tous les esprits qu’il voulait, il faut voir comme il s’insinua dans l’épaisseur de celui des opulents éehevins , et dans la délicatesse de celui de leurs tendres et très-magnifiques moitiés. 11 était de toutes les parties et de toutes les assemblées ; et tandis qu’il déclamait avec les maris contre les fautes et les faiblesses du gouvernement, il aidait à leurs femmes à chanter pouille aux vices des dames de la cour et à se révolter contre les maîtresses du roi. II disait avec elles que c’était pour la charge du pauvre peuple que ce maudit usage était introduit; que les beautés de la Cité valaient bien celles de l'autre bout de la ville; et que cependant un honnête mari

trouvait dans leur quartier que c’était bien assez d’une femme; ensuite de quoi , renchérissant sur tous leurs murmures, il disait qu'il ne comprenait pas que le feu du ciel ne fût point déjà tombé sur White-Hall , vu qu’on y souffrait des garnements comme Rochester, Killegrew et Sydney, qui soutenaient que tous les maris de Londres étaient cocus et leurs femmes fardées. Cela l’avait rendu si cher et si désiré dans toutes leurs coteries , qu’il se lassa de l’empiffrerie des festins et de l’empressement des marchands.

Mais, bien loin de s’approcher du quartier de la cour, il s’enfonça dans les retraites les plus reculées de la Cité ; et ce fut là que, changeant encore d’habit et de nom pour un nouveau personnage, il fit sous main courir des billets portant qu’il était arrivé, depuis quelques jours, un médecin allemand, farci de secrets merveilleux et de remèdes infaillibles. Les secrets étaient de lire dans le passé, comme de prédire l’avenir, par le secours de l’astrologie. La vertu des remèdes consistait principalement à soulager en peu de temps les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain , soit par trop de complaisance pour elles-mêmes.

Ses premières pratiques , ne s’étendant que sur le voisinage, ne furent pas fort considérables; mais sa réputation s’étant bientôt répandue jusqu’à l’autre bout de la ville, bientôt arrivèrent les soubrettes de la cour et les femmes de chambre de qualité, qui , sur les merveilles qu’ellespubliaient du médecin allemand, furent suivies de quelques-unes de leurs maîtresses.

Parmi les ouvrages d’esprit peu sérieux , jamais il n’y en eut de si agréables et de si remplis de feu que ceux de mylord Rochester; et de tous ses ouvrages le plus ingénieux et le plus divertissant est un détail de toutes les fortunes et des différentes aventures qui lui passèrent parles mains pendant qu’il professait la médecine et l’astrologie dans les faubourgs de Londres.

La belle Jennings pensa bien être placée dans ce recueil ; mais l’aventure qui la sauva n’empêcha pas qu’on n’apprit dans la suite le dessein qu’elle avait eu de rendre visite au diseur de bonne aventure.

Les premières femmes de chambre qui l’avaient consulté n’étaient autres que celles des filles d’honneur. Elles avaient grand nombre de questions à faire , et quelques doutes à proposer, tant sur leur compte que sur celui de leurs maîtresses. Elles eurent beau se déguiser , il en reconnut quelques-unes , comme , par exemple, celle de la Temple, de la Price, et celle que la Hobart avait depuis peu chassée. Ces créatures en étaient revenues , les unes émerveillées , les autres toutes remplies de frayeur. Celle de mademoiselle Temple jura qu’il l’avait assurée qu’elle aurait la petite vérole, et sa maîtresse l’autre, dans deux mois au plus tard , si sadite maîtresse ne se donnait de garde d’un. homme habillé en femme. La soubrette de la Price assura que sans la connaître , n’ayant fait que lui regarder dans la main , il lui avait d’abord dit que , selon le cours des étoiles , il fallait qu’elle fût au service de quelque bonne personne, qui n’avait point d’autre défaut que celui d’aimer le

MEMOIHKS

vin et les hommes. Chacune enfin, frappée de quelque chose de particulier touchant ses affaires, en avait alarmé ou diverti sa maîtresse , n’ayant pas manqué, selon la coutume , d’ajouter à la vérité , pour rendre la chose plus merveilleuse.

Price en entretenait un jour sa nouvelle amie , et le diable tenta sur-le-champ sa nouvelle amie d’aller en personne voir ce que c’était que ce nouveau magicien .

L’entreprise était des plus étourdies ; mais elle l’était moins que la petite Jennings , qui croyait qu’on pouvait se moquer des apparences, pourvu qu’on fut innocente dans le fond. Price était la complaisance même ; et cette belle résolution prise , on ne songea plus qu’aux moyens de l’exécuter.

Jennings était très-difficile à déguiser, à cause de son éclatextrême, et de quelque chose de singulier dans son air et dans ses manières. Cependant , après avoir bien rêvé , ce qu’elles imaginèrent de mieux fut de s’habiller comme les filles qui vendent des oranges aux comédies et dans les promenades publiques. Cela fut bientôt fait. La Price se travestit à peu près de même. Elles prirent chacune un panier d’oranges; et s’étant embarquées dans un fiacre , elles s’abandonnèrent à la fortune , sans autre escorte que celle du caprice et de l’indiscrétion .

La duchesse était à la comédie avec sa sœur : mademoiselle Jennings s’en était dispensée sur une feinte indisposition. Elle nageait dans la joie, voyant cet heureux commencement de leurs aventures ; car elles s’étaient déguisées , avaient traversé le parc , et pris

leur fiacre à la porte de White-Hall saus aucuu obstacle. Elles s’en félicitaient réciproquement; et la Price , ayant bien auguré de l’issue de leur entreprise par un début si fortuné , s’avisa de demander à sa compagne ce qu’elles allaient faire chez le sorcier , et ce qu’elles avaient à lui proposer.

Mademoiselle Jennings lui dit que , pour elle , c'était la curiosité plutôt qu’autre chose qui l’y menait ; et qu’elle était pourtant résolue de lui demander, saus nommer personne , par quel hasard un homme amoureux d’une jeune personne assez jolie ne sc pressait pas de l’épouser, puisque cela devait être assez divertissant, et qu’il ne tenait qu’à lui. La Price lui dit en riant que, sans aller au devin, rien n’était plus aisé que d’expliquer cette énigme , lui en ayant déjà dit quelque chose dans le journal des actions de madame de Cléveland .

A cet endroit de la conversation elles se trouvèrent assez près de la comédie. La Price , après un moment de réflexion , lui dit , que puisque la fortune les favorisait , il s’ offrait une belle action à leur courage, qui était d’aller vendre leurs oranges jusque daus la salle de la comédie , à la barbe de la duchesse et de toute sa cour.

La proposition se trouvant digne des sentiments de l'une et de la vivacité de l’autre , elles mirent pied à terre, payèrent leur fiacre, et, se coulant le long d’une infinité de carrosses , elles gagnèrent à grand’ peine la porte de la comédie. Sidney , plus beau que le bel Adonis , et plus paré qu’à son ordinaire , y descendait. La Price l’aborda témérairement comme il

se donuait un coup de peigne ; mais il était trop occupé de lui-même pour songer à elle , et passa sans daigner lui répondre.

Killegrew fut le second qui débarqua. La belle Jennings , un peu rassurée de ce qu’elle avait vu faire à l’autre, s’avança vers lui, lui présentant son panier , tandis que la Price , plus faite au langage , lui disait d’acheter ses belles oranges. Pas pour le présent , dit- il en les regardant avec attention; mais si tu veux demain au matin m’amener cette petite fille , cela te vaudra toutes les oranges des boutiques. Et tandis qu’il tenait ce discours à l'une , il tenait la main sous le menton à l’autre , en visitant quelque peu sa gorge. Ces familiarités faisant oublier à la petite Jeunings le personnage qu’elle représentait , après l’avoir repoussé le plus rudement qu’elle put , elle lui dit avec indignation qu’il était bien insolent d’oser.... « Ha 1 ha! dit-il , voici , ma foi , qui est nouveau ! une petite

p qui , pour faire valoir sa marchandise, fait la

précieuse et prétend avoir des sentiments 1 »

Price vit bien qu’elle ne ferait rien qui vaille dans un lieu si dangereux ; et l’ayant prise sous le bras , elle l’emmena tout émue encore de l’insulte qu’on venait de faire à sa fierté.

Mademoiselle Jennings , ne voulant plus vendre des oranges à ce prix , fut tentée de s’en retourner sans mettre fin à l’autre aventure; mais Price lui mettant devant les yeux la honte de tant de faiblesse après tant de valeur, elle consentit à voir promptement l’astrologue , afin d’être de retour avant la fin de Id comédie.

Elles avaient un billet d’adresse, mais il n’en fut pas besoin : le cocher qu’elles venaient de prendre leur dit qu’il savait bien ce qu’elles cherchaient, et qu’il en avait déjà mené plus de cent chez le médecin d’Allemagne. Elles n’en étaient plus qu’à la moitié d’une rue, lorsque la fortune s’avisa de leur tourner le dos.

Brounker avait diné par hasard chez un marchand de ces quartiers ; et justement comme il en sortait elles firent arrêter leur fiacre; c'était vis-à-vis de lui. Deux vendeuses d'oranges en carrosse, dont l’une paraissait avoir un fort joli visage , lui donnèrent de l’attention. Il était volontiers curieux de ces sortes d’objets.

C'était l’homme de la cour qui avait le moins d’estime pour le beau sexe et le moins de miséricorde pour sa réputation. Il n’était point jeune, sa figure était désagréable ; cependant , avec beaucoup d’esprit , il avait un penchant infini pour les femmes. Il se rendait justice sur son mérite ; et persuadé qu’il ne pouvait réussir qu’ auprès de celles qui voudraient de son argent , il était eu guerre avec toutes les autres. Il avait à quatre ou cinq milles de Londres une petite maison de campagne , toujours meublée de quelques grisettes : du reste , fort homme de bien , et le premier joueur d’échecs du royaume.

Price, alarmée de l’attention dont les examinait l’ennemi le plus dangereux qu’elles pussent rencontrer , détourna la tète , dit à sa compagne d’en faire autant , et au fiacre d’avancer.

Brounker les suivit à pied sans qu'elles s’en fussent aperçues, et le carrosse étant arrêté vingt ou trente

pas plus loin, elles en sortirent. Il venait derrière, et fit d’elles le jugement qu’aurait fait un homme moins téméraire dans ses préjugés. Il ne douta pas que mademoiselle Jennings ne fût une jeune créature qui cherchait fortune , et que Price ne fut sa femme d’affaires. Il avait été surpris de les voir beaucoup mieux chaussées qu’il n’appartenait à leur état, et que la petite orangère , en sortant d’un carrosse fort haut , eût montré la plus jolie jambe qu’on pût voir ; mais , comme cela ne gâtait rien pour ses desseins , il résolut de l'acquérir à quelque prix que ce fût pour la mettre dans son sérail.

Il les aborda comme elles donnaient leurs paniers en garde au cocher , avec ordre de, les attendre, justement dans cet endroit. Brounker se mit d’abord entre elles; et dès qu’elles le virent elles en furent tout éperdues; mais, sans faire attention à leur surprise, tirant Price à l’écart d’une main , en tirant sa bourse de l’autre , il entrait en matière, quand il vit qu elle tournait le visage de l’autre côté sans lui répondre ni le regarder. Comme cette occasion ne lui parut pas naturelle , il la regarda sous le nez , malgré qu’elle en eût. 11 en fit autant à l’autre , et les ayant d’abord reconnues l’une et l’autre, il n’eut garde d’en faire semblant.

Le vieux renard se possédait à merveille dans ces occasions, et, les ayant un peu tourmentées pour leur ôter tout soupçon , il les quitta , disant à Price qu’elle était bien sotte de refuser ses offres , et que la petite créature ne gagnerait peut-être pas d'un an ce qu’il ne tenait qu’à elle de gagner dans un jour ; que

les temps étaient bien changés depuis que les filles d’honneur de la reine et de la duchesse couraient sur le marché des pauvres aventurières de la ville. Il regagna son carrosse en disant cela, tandis qu’elles se cachaient le nez en louant Dieu de bon cœur de ce qu’il leur avait fait la grâce de sortir de ce danger sans être découvertes.

Brounker, de son côté, qui n’eût pas pris raille belles guinées de cette rencontre, louait le Seigneur de ce qu’elles n’étaient pas assez alarmées pour rompre leur dessein ; car il ne doutait pas que mademoiselle Price ne menât la petite Jennings en bonne fortune. Il avait d’abord compris qu’il n’aurait pas profité d’une découverte qui ne leur aurait d’abord donné que de la confusion. C’est pourquoi, bien que Jermyn fût le meilleur de ses amis, il sentait une joie secrète de n’avoir pas empêché qu’il ne fût cocu devant que d’être marié. La crainte qu’il eut de le sauver de cette aventure fit qu’il s’éloigna d’elles avec les précautions qu’on vient de dire.

Pendant qu’elles avaient essuyé ces alarmes , leur cocher s’était pris de paroles avec certains galopins de la rue , assemblés autour du carrosse pour en escamoter les oranges. Des paroles on vint aux coups. Elles virent le commencement du combat , lorsque , après avoir abandonné le projet de voir le diseur de bonne aventure, elles étaient revenues pour se mettre - en carrosse. Leur cocher avait de l’honneur, et ce fut avec grande peine qu’elles obtinrent de lui de livrer leurs oranges à la populace pour se tirer d’affaire. S’étant donc rembarquées après mille frayeurs, et ,

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après avoir entendu quelques paroles libres qui s’étaient distinctement prononcées pendant le combat , les belles regagnèrent le palais de Saint- James, faisant vœu de ne plus aller chez les devins, au travers des frayeurs et des alarmes qu’elles venaient d’essuyer.

Brounker, qui, selon le peu d’estime qu’il avait pour la sagesse du beau sexe , aurait mis sa main au feu que la belle Jennings n’était pas revenue de cette expédition comme elle y était allée , ne laissa pas d’en garder religieusement le secret, parce qu’il voulait absolument que le bienheureux Jermyn épousât une petite coureuse de bonne fortune, qui se donnait pour le modèle de la sagesse, afin qu’il pût, dès le lendemain de son mariage, lui faire compliment sur la créature qu’il avait épousée. Mais il ne plut pas au ciel de lui donner ce plaisir, comme nous verrons dans la suite.

Mademoiselle d’Harailton était à la campagne chez une des ses parentes, comme on a dit. Le chevalier do Grammont avait beaucoup souffert pendant cette petite absence-, parce qu’il ne lui fut pas permis d’y faire une visite, sous quelque prétexte que ce pût être. Le jeu, toujours favorable pour lui, n’était pas d’un petit secours dans l’extrémité de son impatience.

Mademoiselle d’Harailton revint enfin. Madame Wetenhall voulut la ramener par politesse, en apparence. La cérémonie , partout employée jusqu’à outrance, est le cheval de bataille de la noblesse campagnarde. Cette civilité n’était pourtant que le prétexte dont on se servait pour faire consentir un mari quelque peu bizarre au voyage de madame sa femme.

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Peut-être se fût— il donné lui-même l’honneur de conduire mademoiselle d’Hamilton jusqu’à Londres , s’il n’eût été occupé de certaines remarques sur l’histoire ecclésiastique , auxquelles il travaillait depuis longtemps. On n’eut garde de le détourner de ce travail : madame Wetenhall n’y aurait pas trouvé son compte.

Cette dame était ce qu’on appelle proprement une beauté tout anglaise; pétrie de lis et de roses , de neige et de lait quant aux couleurs ; faite de cire , à l’égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds ; mais tout cela sans âme et sans air. Son visage était des plus mignons ; mais c’était toujours le même visage : on eût dit qu’elle le tirait le matin d’un étui pour l’y remettre en se couchant, sans s’en être serviedurant la journée. Que voulez-vous? La nature en avait fait une poupée dès son enfance ; et poupée jusqu’à la mort resta la blanche Wetenhall. Son mari , M. de Wetenhall, avait étudié pour être d’église, mais son frère ainé s’étant laissé mourir dans le temps que celui-ci finissait ses études, au lieu de prendre les ordres, il prit le chemin d’Angleterre , et mademoiselle Bediugüeid, dont nous parlons, pour femme.

Il n’était pas mal fait , mais il avait un air spéculatif et sérieux fort propre à donner des vapeurs. Du reste, elle pouvait se vanter d’avoir un des grands théologiens du royaume pour époux. Il était tous les jours collé sur les livres, se couchait de bonne heure pour se lever matin. Sa femme le trouvait ronflant quand elle se mettait au lit ; et quand il le quittait , il la laissait profondément endormie. Sa conversation eût été vive pendant le repas si madame Wetenhall

eût possédé comme lui le Docteur angélique, ou qu’elle eût aimé la dispute : mais n'étant curieuse ni de l’un ni de l’autre, le silence régnait à leur table comme à celle d'un réfectoire.

Elle avait souvent témoigné un extrême désir de voir la ville de Londres; mais, quoiqu’ils en fussent à la plus petite journée du monde . jamais elle n’avait pu satisfaire cette envie ; et ce n’était donc pas sans raison qu'elle s’ennuyait de la vie qu’on lui faisait mener à Peckhara. L’oisiveté d'un lieu si triste par sa situation lui parut insupportable ; et comme elle avait la folie de croire , ainsi que beaucoup d'autres femmes, que la stérilité leur est une espèce de reproche, elle était assez scandalisée de voir qu’on l’en pouvait soupçonner : car elle était persuadée que quoique le ciel lui refusât des enfants, elle avait tout ce qu’il fallait pour en avoir, si c'était la volonté du Seigneur. Cela l’avait portée à faire quelques réflexions, et quelques raisonnements sur ces réflexions ; comme , par exemple, que puisque son époux aimait mieux vaquer à ses études qu’aux devoirs du ménage, feuilleter de vieux livres que de jeunes appas, et songer à ses amusements plutôt qu’à ceux de sa femme, il lui serait permis d’écouter quelque amant nécessiteux par charité réciproque, sauf à faire les choses à telle fin que de raison , et diriger ses intentions de manière que le malin esprit n’eût que voir dans cette affaire. M. Wetenhall .partisan zélé de la doctrine descasuistes, n’eût peut-être pas approuvé ces décisions; mais il ne fut pas consulté.

Le malheur était que dans le solitaire Peckham,

non plus que dans ses stériles environs , rien ne s’offrait pour les desseins ni pour les secours de la pauvre 'Wetenhall. Elle y séchait sur pied, et ce fut de peur d’y mourir de solitude ou d’inanition qu’elle eut recours à la pitié de mademoiselle d’Hamilton.

Elles avaient fait connaissance àParis,où Wetenhall l’avait menée six mois après son mariage pour acheter des livres. Mademoiselle d’Hamiltou , qui l’avait fort plainte dès lors, voulut bien passer quelque temps à la campagne avec elle, dans l’espérance de la tirer de captivité par cette visite, et le projet avait réussi.

Le chevalier de Grammont, averti du jour qu’elles devaient arriver, porté sur les ailes de l’amour et de l’impatience, avait obtenu de George Hamilton d’aller avec lui les recevoir à quelques milles de Londres. L’équipage où ils se mirent pour cette galante cérémonie • était digne de sa magnificence. On peut croire aussi que dans une telle occasion sa personne n’était pas négligée. Cependant , malgré son impatience , il ne laissa pas de modérer l’ardeur du cocher, de peur d’accident, la prudence lui paraissant préférable aux empressements sur la route. Les dames parurent enfin ; et mademoiselle d'Ilamilton lui paraissant dix ou douze fois plus belle qu’elle n’était au partir de Londres, il eût douné sa vie pour un accueil comme celui qu’elle fit à son frère.

Madame Wetenhall en fut pour sa part dans les louanges qui à cette entrevue se prodiguèrent à la beauté, dont la beauté sut bon gré à ceux qui lui faisaient cet honneur ; et comme Hamilton la regardait avec une attention qui paraissait assez tendre, elle

regardait Hamilton comme un homme assez propre aux petits projets dont elle était convenue avec sa conscience.

Dès qu’elle fut à Londres, la tête pensa lui tourner de contentement et de félicité. Tout lui paraissait enchantement dans cette superbe ville, elle qui de celle de Paris n’avait jamais vu que la rue Saint-Jacques et quelques boutiques de libraires. Elle logeait chez mademoiselle d’Hamilton. Elle fut présentée, vue et approuvée dans toutes les cours.

Le chevalier de Graramont, inépuisable en fêtes et galanteries, se servant du prétexte de cette belle étrangère pour étaler sa magnificence, ce n’étaient que bals, concerts, comédies, promenades parterre, promenades par eau, collations superbes partout. La Wetenhall était d’une merveilleuse sensibilité pour des plaisirs dont la plupart étaient nouveaux pour elle. Il n’y avait que la comédie qui l’ennuyait un peu, quand c’était des pièces sérieuses. Elle convenait pourtant (pie le spectacle était bien touchant quand on tuait bien du monde sur le théâtre , et trouvait que les comédiens étaient de grands drôles bien faits , qu’il valait mieux voir en vie.

Hamilton en était raisonnablement bien traité , s’il y avait de la raison à un homme amoureux qui demande toujours quelque chose. Il faisait son possible pour qu’elle se déterminât sur l’exécution des projets qu’elle avait faits à Peckham. Madame de Wetenhall le trouvait fort à son gré. C’est celui qu’on a vu servir en France avec quelque distinction. Il était agréable et bien fait. Toutes les commodités imaginables cous-

1)E GHAMM0NT.

pilaient à l’établissement d’un commerce dont les commencements avaient été trop vifs pour le voir languir avant la fin; mais à mesure qu’on la pressait sur la conclusion , le courage lui manquait , et des restes importuns de quelques scrupules qu’elle n’avait pas bien examinés la tenaient en suspens. Il est à croire qu’un peu de persévérance les aurait vaincus. Cependant les choses en demeurèrent là pour cette fois. Hamilton, ne pouvant comprendre ce qui la retenait, puisque les premiers et les plus grands frais de l’engagement lui paraissaient faits à l’égard du public, s’avisa de l’abandonner à ses irrésolutions , au lieu de la redresser par de nouveaux empressements. Il n’était pas naturel de s’arrêter en si bon chemin pour de tels obstacles; mais il s’était déjà laissé coiffer de chimères et de visions qui le refroidirent mal à propos, pours’égarerinutilementdansuneautre poursuite.

Je ne sais si la petite Wetenhall s’en donna le tort, mais elle en fut extrêmement mortifiée. Bientôt après il fallut retourner à ses choux et à ses dindons de Peckhara. Elle s’en pensa désespérer; ce séjour lui paraissait raille fois plus effroyable depuis qu’elle eut tâté de Londres. Cependant, comme la reine devait partir dans un mois pour les eaux de Tunbridge , il fallut céder à la nécessité de revoir le philosophe Wetenhall ; mais ce ne fut qu’après avoir fait promettre à mademoiselle d’Hamilton qu’elle ne prendrait pas d’autre maison que la sienne, qui était à trois ou quatre lieues de Tunbridge, tant que la cour y serait.

On lui promit qu’on ne l’abandonnerait pas dans sa solitude, et surtout qu’on y mènerait cette fois le

chevalier de Grammont , dont l’humeur et la conversation la charmaient, et le chevalier de Grammont, sujet en tout temps à rompre en visière sur les affaires du cœur, lui promit d’y mener George , et la fit rougir jusqu’aux yeux.

La cour partit un mois après pour en passer près de deux dans le lieu de l’Europe le plus simple et le plus rustique , mais le plus agréable et le plus divertissant.

Tunbridge est à la même distance de Londres que Fontainebleau l’est de Paris. Ce qu’il y a de beau et de galant dans l’un et dans l’autre sexe s’y rassemble au temps des eaux. La compagnie, toujours nombreuse, y est toujours choisie. Comme ceux qui ne cherchent qu’à se divertir l’emportent toujours sur le nombre de ceux qui n’y vont que par nécessité , tout y respire les plaisirs et la joie. La contrainte en est bannie , la familiarité établie dès la première connaissance , et la vie qu’on y mène est délicieuse.

On a pour logement de petites habitations propres et commodes , séparées les unes des autres , et répandues partout à une demi-lieue des eaux. On s’assemble le matin à l’endroit où sont les fontaines. C’est une grande allée d’arbres touffus, sous lesquels on se promène en prenant les eaux. D’un côté de cette allée règne une longue suite de boutiques, garnies de toutes sortes de bijoux , de dentelles , de bas et de gants , où l’on va jouer comme on fait à la foire. De l’autre côté de l’allée se tient le marché ; et commechacun y va choisir et marchander ses provisions, on n’y voit point d’étalage qui soit dégoûtant. Ce sont de petites villageoises

blondes , fraîches , avec du linge bien blanc , de petits chapeaux de paille, et proprement chaussées, qui vendent du gibier, des légumes, des fleurs et du fruit. On y fait aussi bonne chère qu’on veut. On y joue gros jeu , et les tendres commerces y vont leur train. Dès que le soir arrive, chacun quitte son petit palais pour s’assembler au boulingrin. C’est là qu'en plein air on danse, si l’on veut, sur un gazon plus doux et plus uni que les plus beaux tapis du monde.

Mylord Muskerry avait à deux ou trois petits milles de Tunbridge une belle maison appelée Summerhill. Mademoiselle d’Hamilton , après avoir passé huit ou dix jours à Peckham, ne put se dispenser d’y venir demeurer pendant le reste du voyage. Elle obtint du seigneur Wetenhall que madame sa femme y vint aussi; et, quittant le triste Peckham et son ennuyeux seigneur, cette petite cour fut s'établir à Summerhill.

Elles étaient tous les jours à la cour , ou la cour chez elles. La reine se surpassait dans le soin de faire naître ou de soutenir les divertissements. Elle affecta de redoubler l’aisance naturelle de Tunbridge, au lieu d’en altérer la liberté par les égards et les respects qu’exigeait sa présence. Elle défendit absolument l'un et l'autre; et, renfermant au fond de son cœur les chagrins qu’elle ne pouvait vaincre , la Stewart menait en triomphe la tendresse du roi , sans qu’elle lui en fit mauvaise mine.

Jamais l’amour n’avait vu son empire si florissant que dans ce séjour. Ceux qui s’étaient trouvés atteints avant que d’y venir y sentaient augmenter leurs feux ;

et ceux qui semblaient le moins faits pour aimer y perdaient leur férocité pour faire un nouveau personnage. Nous n’en citerons d’exemple que celui du prince Robert.

Il était brave et vaillant jusqu’à la témérité. Son esprit était sujet à quelques travers , dont il eût été bien fâché de se corriger. Il avait le génie fécond en expériences de mathématiques, et quelques talents pour la chimie. Poli jusqu’à l’excès quand l’occasion ne le demandait pas ; fier , et même brutal , quand il était question de s’humaniser; il était grand, et n’avait que trop mauvais air. Son visage était sec et dur, lors même qu’il voulait le radoucir; mais dans ses mauvaises humeurs , c’était une vraie physionomie de réprouvé.

La reine ayant fait venir les comédiens pour ne laisser aucun vide dans les plaisirs , ou peut-être pour rendre à mademoiselle Stewart, par la présence de mademoiselle Gwyn , une partie des inquiétudes que lui causait la sienne, le prince Robert trouva des charmes dans la figure d’une autre petite comédienne appelée Hughes , qui mirent à la raison tout ce que ses penchants naturels avaient de plus sauvage. Adieu les alambics , les creusets , les fourneaux et le noir attirail de la soufflerie. Adieu tous les instruments de mathématiques et ses spéculations. Il ne fut plus question chez lui que de poudre et d’essence. L’impertinente voulut être attaquée dans les formes; et, résistant fièrement à l’argent pour vendre ses faveurs plus chèrement dans la suite, elle faisait faire un personnage si neuf à ce pauvre prince , qu’il ne pa-

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raissait pas seulement vraisemblable. Le roi fut charmé de cet événement. On en fit de grandes réjouissances à Tunbridge ; mais personne ne fut assez hardi pour en faire des plaisanteries. On ne se contraignait pas de même sur le ridicule des autres.

On dansait tous les jours chez la reine , parce que les médecins le trouvaient bon , et que personne ne le trouvait mauvais. Ceux qui s’en souciaient le moins aimaient encore mieux cet exercice , pour digérer les eaux , que de se promener. Mylord Muskerry se croyait en sûreté sur toutes les démangeaisons de sa femme pour la danse; car, quoiqu’il en fut assez honteux , la princesse de Babylone était , par la grâce de Dieu , grosse de six ou sept mois ; et , pour comble de malheur pour elle , son enfant s’était mis tout d’un côté , si bien qu’on ne savait plus ce que c’était que sa figure. La désolée Muskerry voyait donc partir tous les matins mademoiselle d’Hamilton et madame Wetenhall , tantôt à cheval , tantôt en carrosse, toujours environnées de quelque troupe galante pour les conduire et pour les ramener. Elle se figurait mille fois plus de délices encore qu’il n’y en avait aux lieux où elles allaient; et son imagination ne cessait de danser à Summerhill toutes les contredanses qu’elle s’imaginait qu’on avait dansées à Tunbridge. Elle ne pouvait plus résister à ces tourments d’esprit , lorsque le ciel ayant pitié de son impatience et de ses désirs , fit partir mylord Muskerry pour Londres, et l’y retint pendant deux jours; et dès qu’il eut le dos tourné la Babylonienne déclara qu’elle voulait faire un petit voyage à la cour.

Elle avait un confesseur, aumônier de la maison, qui ne manquait pas de bon sens. Mylord Muskerry, de peur d’accident , l’avait recommandée aux conseils et aux bonnes prières de ce prudent ecclésiastique; mais il eut beau la prêcher et l’exhorter à la résidence; il eut beau lui remettre devant les yeux les ordres de son époux , et les dangers où elle s’exposait dans cet état, et lui dire que, sa grossesse étant une bénédiction particulière du ciel , il fallait tâcher de la conserver , d’autant qu’il en coûtait peut-être plus qu’elle ne s’imaginait pour l’obtenir ; ses remontrances furent inutiles ; mademoiselle d’Harailton et sa cousine Wetenhall ayant eu la bonté de la confirmer dans sa résolution, elles aidèrent à l’habiller le lendemain matin , et partirent avec elle. Ce ne fut pas trop de toute leur adresse pour mettre quelque sorte de symétrie dans sa taille; mais ayant, à la fin, fait tenir un petit oreiller sous son jupon , pour figurer à droite avec sou maudit enfant qui s’était jeté sur la gauche, elles pensèrent mourir de rire en l’assurant qu’elle était le mieux du monde.

Dès qu’elle parut , on crut qu’elle s’était mise en vertugadin pour faire sa cour à la reine; mais on fut charmé de la voir. Ceux qui n’y entendaient point de finesse l’assuraient bonnement qu’elle était grosse de deux enfants ; et la reine , qui ne laissait pas de lui porter envie, quelque ridicule qu’elle parût dans cet état , n’eut garde de tromper ses espérances , sachant le motif de son voyage.

Dès que l’heure des contredanses fut arrivée , son cousin Hamiltou eut ordre de la mener. Elle fit bien

DE GRAMM0XT.

quelques petites façons sur son incommodité ; mais se laissant vaincre , pour obéir, disait-elle , à la reine , jamais on n’a vu de satisfaction si complète que la sienne.

Nous avons déjà remarqué que les plus grands honneurs sont sujets aux. plus grands revers. La Muskerry , fagotée comme elle était , ne paraissait pas sentir la moindre incommodité dans le mouvement qu’on se donne dans ces sortes de contredanses ; au contraire , comme elle ne craignait que la présence de son mari dans le bonheur dont elle jouissait; elle se dépêchait de danser tant qu’elle pouvait, de peur que son mauvais destin ne le ramenât avant qu’elle en eût pris sa suffisance. Ce fut donc en se démenant d’une manière si peu discrète , que son oreiller se défit sans qu'elle s’en aperçût , et qu’il tomba dans le beau milieu de la première danse. Le duc de Buckingham, qui la suivait , le ramassa diligemment , l’enveloppa dans son justaucorps ; et , contrefaisant les cris d’un enfant nouveau-né , il allait demander une nourrice parmi les filles d’honneur pour le pauvre petit Muskerry.

Cette bouffonnerie , jointe à la figure étonnante de la pauvre femme , pensa faire évanouir mademoiselle Stewart; car la princesse de Babylone, après son accident , était efflanquée du côté droit , et toute biscornue de l’autre. Tous ceux qui s’étaient contenus auparavant s’abandonnèrent à l’envie de rire , voyant les éclats que faisait mademoiselle Stewart. Elle était horriblement déconcertée ; tout le monde lui faisait des excuses; et la reine, qui riait intérieurement

plus que toutes les autres , fît semblant de trouver mauvais qu’on se donnât cette liberté.

Tandis que mademoiselle d’Hamilton et madame Wetenhall tâchaient de radouber la Muskerry dans une autre chambre , le duc de Buckingham dit au roi que , s’il était permis de faire un peu d’exercice aussitôt après les couches , le seul moyen de rétablir madame de Muskerry serait de lui donner sa revanche dès qu’on lui aurait remis son enfant. Ce conseil ne parut pas mauvais, et fut suivi. La reine proposa, dès qu’elle parut , une seconde reprise de contredanse ; et , madame de Muskerry l’ayant acceptée , le remède fit son effet, et ne lui laissa pas seulement le souvenir de cette petite disgrâce.

Tandis que ces choses se passaient à la cour du roi , celle du duc d’York s’était mise en campagne d’un autre côté. Le prétexte de ce voyage était de visiter la province dont il portait le titre; mais l’amour en était le véritable motif. La duchesse s’était gouvernée d’une prudence et d’une sagesse , depuis son élévation , qu’on ne pouvait assez admirer. Ses manières avaient été telles , qu’elle avait trouvé le secret de contenter tout le monde ; ce qui semblait encore plus rare que la grandeur de son établissement. Mais, après s’ être tant fait estimer, elle s’avisa de vouloir être aimée ; ou le maudit amour , pour mieux dire , fut assaillir son cœur au travers de la discrétion , de la prudence et de tous les raisonnements dont elle l’avait environné.

En vain s’était-elle cent fois dit que si le duc avait eu la bonté de lui rendre justice en l’aimant , il

DE GRAMMOKT.

lui avait trop fait d’honneur en l'épousant ; que dans les inconstances qui l’entrainaient, c’était à elle à prendre patience, en attendant qu’il plût au ciel qu’il s’en corrigeât; que nul exemple n’était à suivre pour elle à l’égard des faiblesses qui semblaient l’outrager ; mais que, les ressentiments étant encore moins permis, il fallait le ramener par une conduite toute différente de celle qu’il avait; en vain , dis-je , s’était-elle soutenue si longtemps par le secours de ces maximes ; quelque solide que soit la raison , et quelque opiniâtre que soit la sagesse , il est de certaines épreuves que leur loisgueur rend fatigantes , et dont la sagesse et la raison s’ennuient à la fin.

La duchesse d’York était la femme d’Angleterre du plus grand appétit. Comme c’était un plaisir permis, elle se dédommageait, en mangeant, de ce qu'elle se retranchait d'ailleurs. C'était aussi quelque chose d' édifiant que de la voir à table. Le, duc , au contraire , se livrant sans cesse à de nouvelles fantaisies , se dissipait par ses inconstances , et ne faisait que dépérir , tandis que la pauvre princesse, se nourrissant tout de son mieux , engraissait , que c’était une bénédiction. On ne sait combien les choses auraient resté dans cet état , si l’amour , qui voulait avoir raison d’une conduite si différente de la première , n’eût employé l'artifice aussi bien que la force pour troubler son repos.

Il mit d’abord en jeu le ressentiment et la jalousie, ces deux mortels ennemis de la tranquillité des cœurs. Une grande créature , pâle et décharnée, qu’elle avait prise pour fille d’houneur, devint l’objet de sa jalousie, parce qu’elle était alors celui des empres-

sements du duc. Elle s’appelait Churchill. L’on ne pouvait comprendre qu’après avoir eu du goût pour madame de Chesterfield, mademoiselle d’Hamilton et la petite Jennings , il en eût pour un visage comme celui-là; mais bientôt on s’aperçut que quelque chose de plus que cette variété bizarre avait achevé de l’engager à sou service.

La duchesse fut indignée d’un choix qui semblait ravaler son mérite beaucoup plus que les autres ; et dans le temps que le dépit et la jalousie commençaient à lui donner de l’aigreur, le perfide amour offrait à son attention et à ses ressentiments l’aimable figure du beau Sydney ; et tandis qu’il lui tenait les yeux ouverts sur sa personne , il les fermait sur son esprit. Elle en fut éprise avant que de s’en apercevoir ; mais la bonne opinion que Sydney avait de son mérite ne lui laissa pas longtemps ignorer la gloire de cette conquête; et, pour la rendre plus certaine, ses regards répondaient témérairement à tout ce que ceux de son altesse avaient la bonté de lui dire , pendant que les charmes de sa personne étaient rehaussés de l’éclat que l’ajustement et la parure y pouvaient ajouter.

La duchesse , prévoyant les conséquences d'un tel engagement , combattit fort et ferme contre le penchant qui l'entraînait; mais mademoiselle Hobart, s’étant mise du côté de ce penchant, la combattit ellemême, et la vainquit.

Cette fille s’était insinuée dans sa confiance par un journal de nouvelles dont elle était pourvue pour toute l’année. La cour et la ville en étaient ; du reste, ce n’était pas son affaire qu’elles fussent toujours véri-

DE GBAMMONT.

tables ; mais elle prenait soin qu’elles lussent toujours du goût de son altesse. Elle connaissait aussi celui qu’elle avait pour la table, et savait composer ou diversifier les mets qui lui plaisaient. Gela l’avait rendue nécessaire; mais, voulant l’être davantage, et s’étant aperçue des airs que Sydney se donnait , comme de ce qui se passait dans le cœur de sa maîtresse au sujet de Sydney , l’adroite Hobart avait pris la liberté de lui djre que ce pauvre garçon n’en pouvait plus d’amour pour elle; que c’était dommage qu'un homme fait de cette manière , qui ne perdait le respect que parce qu’il ne pouvait plus le garder, se brûlât comme un papillon à la face du public ; qu’on s’en apercevrait bientôt, à moins qu’on n’y mit ordre ; et qu’elle était d’avis que son altesse eût pitié de son état, de façon ou d’autre.

La duchesse lui demanda ce qu’elle voulait dire par en avoir pitié de façon ou d’autre. « Je veux dire , madame, répondit Hobart, que si sa figure vous déplaît ou que sa passion vous importune , vous lui donniez son congé ; ou bien que le retenant à votre service , comme feraient toutes les princesses du monde à votre place, vous me permettiez de lui donner des ordres de votre part sur sa conduite, avec quelque peu d’espérance, pour l’empêcher de devenir fou , en attendant que les moyens se trouventde l’informer vous-même de vos volontés — Quoi! dit la duchesse, vous me conseil-

leriez, Hobart, vous qui m’aimez, de m’embarquer dans un commerce de cette nature aux dépens de ma gloire et aux périls de mille inconvénients 1 Si ces faiblesses sont quelquefois excusables , ce n’est pas

MSMOIRIiS

dans unrangcomme celui quej’oecupe;ct ce serait mal reconnaître les bontés de celui qui m’élève à ce rang , que de.... — Boni dit la Hobart, ne voit-on pas qu'il ne vous a épousée que parce qu’il en était pressé ! La chose faite, je m’en rapporte à vous s’il s’est contraint un moment à marquer le changement de son goût par mille inconstances outrageantes. Ne seriezvous pas d’humeur à persévérer dans l’indolence et l'humilité , tandis que le duc , après avoir eu les faveurs ou mérité les refus de toutes les coquettes d’Angleterre, galope vos filles d’honneur l’une après l’autre, et met à présent son ambition et ses désirs à la conquête de cette haridelle de Churchill ? Quoi ! madame , vos lieaux jours se passeront dans une espèce de veuvage , à déplorer vos malheurs , sans qu’il vous soit permis de vous aider dans les occasions ! Il faudrait être douée d’une patience bien coriace ou d’une résignation bien endurante pour cela. Je serais vraiment d’avis qu’un époux qui vous oublie nuit et jour prétendit que, pour boire et manger de grand appétit, comme fait , Dieu merci, votre altesse, elle n’eût plus besoin que de bien dormir! Je suis, ma foi, sa servante. Je vous le répète encore , madame , il n’y a point de princesse dans l’univers qui refusât les hommages d’un homme fait comme Sydney , quand un époux porte les siens ailleurs. »

Ces raisons n’étaient pas moralement bonnes , s| l’on veut; mais quand elles auraient été plus mauvaises, la duchesse s’y serait rendue, tant son cœur était d’intelligence avec Hobart pour venir à bout de sa prudence.

DE GKAMMONT.

Ce commerce s’était établi dans le temps que Hobart conseillait à la jeune Temple de ne point songer aux agaceries du beau Sydney. Pour lui, dès qu’il apprit par la confidente Hobart que la duchesse acceptait ses hommages , il ne manqua pas de se munir de circonspection et d’égards pour dépayser le public : mais le public n’est pas si sot qu’on pense.

Comme il y avait trop de surveillants , trop de curieux, et trop de connaisseurs dans une grosse cour résidant au milieu d’une grosse ville, la duchesse, pour ne pas commettre les intérêts de son cœur à tant d'inspections , porta le duc d’York à faire le voyage dont nous avons parlé , tandis que la reine et sa cour étaient à celui de Tunbridge.

Ce parti fut prudent ; elle s’en trouva bien , et sa cour ne s’en trouva pas mal, à la réserve de mademoiselle Jennings. Jermyn n’était pas du voyage; et , selon elle, tout voyage était maudit dont Jermyn n’était pas. Il était engagé dans une entreprise audessus de sa vigueur, c’est-à-dire qu’il avait soutenu la gageure qu’on avait soutenue et gagnée contre le chevalier de Grammont. Il paria cinq cents guinées qu’il ferait vingt milles de grand chemin dans une heure sur le même cheval. Le jour qu’il avait choisi pour cette course était celui que mademoiselle Jennings avait pris pour aller chez le devin.

Jermyn avait été plus heureux qu’elle dans son entreprise. Il en était sorti victorieux ; mais , comme son courage avait fait dans cette épreuve un effort que son tempérament ne put soutenir, en gagnant la gageure il gagna la fièvre. Elle mit sa délicatesse fort

DE GBAMM0NT.

malade , en usait avec Talbot comme si de rien n’eût été. C’était à lui qu’elle donnait le plus souvent la main en entrant ou sortant de carrosse. Elle causait plus volontiers avec lui qu’avec aucun autre, et faisait sans dessein tout ce qu’il fallait faire pour persuader à la cour qu’elle était revenuedeson penchant pour Jerrayn en faveur de son premier amant.

Il en fut persuadé comme les autres ; et jugeant qu’il était à propos de changer de personnage pour lui faire connaître qu'il n’avait jamais changé de sentiments , il allait lui dire quelque chose de touchant et de bien passionné sur ce sujet. La fortune semblait lui rendre toutes choses favorables pour cette harangue. Il était seul aveg elle dans sa chambre ; et pour lui donner plus beau, elle ne cessait de le railler au sujet de mademoiselle Boynton. Elle disait qu’on lui était fort obligé d’être du voyage, tandis que la pauvre créature s’évanouissait d’amour pour lui deux fois le jour à Tunbridge. Ce fut à ce discours que Talbot se crut obligé de commencer celui de ses souffrances et de sa fidélité, lorsque la Temple, un papier à la main, entra dans la chambre de la Jennings. C’était une lettre en vers que mylord Roehester avait écrite quelque temps auparavant sur les aventures de l’une et de l’autre cour. Il disait, au sujet de la petite Jennings, que Talbot avait jeté la terreur parmi le peuple de Dieu par sa taille; mais que Jermyn, comme le petit David, avait vaincu le grand Goliath. Jennings, charmée de cette allusion , lut deux ou trois fois cet endroit , le trouva plus plaisantque Talbot, en rit de tout son cœur dans le commencement ; mais, prenant un air attendri :

« Le pauvre petit David ! » dit-elleavecun profond soupir; et laissant aller sa tête d’un côté pendant cette petite rêverie, quelques larmes coulèrent de ses yeux, qui n’étaient assurément pas pour la défaite du géant. Cela piqua Talbot jusqu’au vif ; et, se voyant si ridiculement déchu de ses espérances, il sortit brusquement , et fit vœu de ne plus occuper son cœurd’une petite évaporée, dont les manières n’avaient ni rime ni raison ; mais il ne tint pas son courage.

Il n’en allait pas si mal pour les autres amants de cette cour ; car tout en était plein, et le voyage était fait exprès. Ce n’étaient que bals et festins sur la route, chasses et promenades pendant les séjours. Les tendres amants songeaient à devenir heureux en chemin faisant , et les beautés qui réglaient leur sort ne leur défendaient pas d’espérer. Sydney faisait sa cour d’une merveilleuse assiduité. La duchesse fit remarquer à M. le duc d’York comme il s’attachait à lui depuis quelque temps. Son altesse y fit attention, et convint qu’il fallait lui en tenir compte dès la première occasion. Cela arriva bientôt.

Montagu, dont nous avons faitmention, était écuyer de madame la duchesse. II avait de l’esprit, était clairvoyant, et passablement malin. Que faire d’un homme de ce caractère auprès de sa personne, dans le train que prenaient les affaires de son cœur? On en était embarrassé; mais le frère ainé de Montagu s’étant fait tuer tout à propos où il n’avait que faire , le duc obtint pour son frère la charge d’écuyer de la reine, qu’il avait eue ; et le beau Sydney fut mis en sa place auprès de la duchesse. Tout cela se rencontrait

le mieux du monde, et le duc se savait bon gré d’avoir trouvé le secret d’avancer ces deux messieurs à la fois sans qu’il lui en coûtât.

Mademoiselle Hobart applaudissait fort à ces promotions. Elle avait de fréquentes et longues conversations avec Sydney. On le remarqua. Quelques-uns lui firent l’honneur de croire quee’ était sur son compte. Elle en reçut fort volontiers les compliments. Le duc, qui le crut d’abord, ne cessait de faire remarquer à la duchesse la bizarrerie du goût de certaines personnes, et comment le garçon d’Angleterre le mieux fait s’était coiffé d’un visage à faire peur.

La duchesse avoua que les goûts étaient bien differents, et lui dit qu’il en parlait fort à son aise, lui qui venait de choisir la belle Hélène pour sa maîtresse. Je ne sais si cette plaisanterie l'avait fait rentrer en lui-mème ; mais il est constant qu’il commençait à n’avoir plus les mêmes empressements pour la Churchill, et peut-être eût-il abandonné cette poursuite sans l’aventure qui lui donna pour elle un goût tout nouveau.

On était de séjour dans un pays ouvert et plain Quand on tourne en Angleterre, ce sont des plaines de gazon le plus vert et le plus uni du monde. La duchesse y voulut voir courre des lévriers. Elle était en carrosse, et toutes les dames à cheval. Chacune de ces dames avait son écuyer à ses côtés. Il était bien raisonnable que leur maîtresse eût le sien. Il était à sa portière, qui payait merveilleusement de mine, s’il ne fournissait pas beaucoup à la conversation.

Le duc était auprès de mademoiselle Churchill, non

pas à lui conter fleurette, mais la gronder de ce qu’elle était mal à cheval. C’était la créature du monde la plus paresseuse ; et, quoique les filles d’honneur soient d'ordinaire les princesses de la cour les plus mal montées, comme on la voulait distinguer à cause de sa faveur, on l’avait mise sur un cheval assez joli , mais un peu vif. Elle se serait bien passée de cette distinction.

L’embarras et la crainte avaient augmenté sa pâleur naturelle ; et dans cet état sa contenance achevait d’en dégoûter le duc , lorsque son cheval, qui en voulait joindre d’autres, se mit au galop malgré qu’elle en eût ; et, s’échauffant à mesure qu’elle faisait des efforts pour le retenir, il partit enfin à toutes jambes , s’imaginant qu’on le faisait courir contre le cheval de son altesse.

Mademoiselle Churchill chancela, fit quelques cris, et tomba. La chute ne pouvait être que rude dans un mouvement si rapide ; cependant elle lui fut favorable de toutes les manières , car, sans se faire aucun mal , elle démentit tout ce que son visage avait fait juger du reste. Le duc mit pied à terre pour la secourir. Elle était tellement étourdie, qu’elle n’avait garde de songer à la bienséance dans cette occasion; et ceux qui s'empressèrent autour d’elle la trouvèrent encore dans une situation assez négligée. Ils ne pouvaient croire qu’un corps de cette beauté fût de quelque chose au visage de mademoiselle Churchill. Depuis cet accident, on s’aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent qu’augmenter ; et l’on s’aperçut, sur la fin de l’hiver, qu’elle n’avait pas tyrannisé ses désirs ni fait languir son impatience.

DE GHAMMONT.

Les deux cours revinrent à peu près dans le même temps, également satisfaites de leurs voyages ; la reine attendit pourtant en vain le succès qu’elle en avait espéré.

Ce fut à peu près dans ces temps que le chevalier de Grammont reçut une lettre de la marquise de Saint-Chaumont, sa sœur, par laquelle on l’avertissait qu’il ne tenait qu’à lui de revenir, le roi l’ayant trouvé bon. Il l’aurait trouvé fort bon aussi dans un autre temps, quelques charmes que la cour d’Angleterre eût pour lui ; mais dans l’état où son cœur se trouvait alors il ne pouvait s’y résoudre.

Il était revenu de Tunbridge mille fois plus amoureux que jamais. Il avait pendant cet agréable voyage vu tous les jours mademoiselle d’Hamilton , soit dans les marais du sombre Peckam , soit dans les promenades délicieuses du riant Summerhill , ou bien dans les divertissements qui régnaient chaque jour chez la reine; et, soit qu’il l’eût vue à cheval, qu’il l’eût entendue, ou qu’il l’eût vue danser, il lui semblait bien que dans tous ces lieux ou dans tous ces états le ciel n’avait rien formé de plus digne d’un homme d’esprit et de bon goût. Le moyen donc de songer à s’en éloigner 1 C’est ce qui lui paraissait absolument impraticable. Cependant, comme il voulut se faire quelque mérite auprès d’elle de ce qu’il abandonnait pour ne bouger d’auprès de ses charmes, il lui montra la lettre de madame sa sœur ; mais cette confidence ne tourna pas comme il l’avait prétendu.

Mademoiselle d’Hamilton, en premier lieu, le félicita sur son rappel. Elle le remercia très-humblement

du sacrifice qu’il voulait bien lui faire; mais comme ce témoignage de tendresse passait les bornes de la simple galanterie, quelque sensible qu’elle y pût être, elle n’avait garde d’en abuser. Il eut~beau protester qu’il aimait mieux mourir que de s’éloigner de ses appas , ses appas protestèrent qu’ils ne le reverraient de leur vie s’il ne partait incessamment. Il fallut bien obéir. On lui permit de se flatter que ces ordres absolus ne partaient point de l’indifférence, quelque durs qu’ils parussent ; qu’on serait toujours plus aise de son retour que d’un départ que l’on pressait tant; et niademoiselle d’Hamilton, ayant bien voulu lui donner les assurances qui dépendaient d’elle qu’il trouverait les choses en l’état qu’il les laissait à l'égard de ses sentiments, il fit son paquet, ne songeant qu’à revenir, tandis qu’il prenait congé de tout le monde pour partir.

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