CHAPITRE XIII
Retour du chevalier deGraramont à la cour de France. Il est renvoyé en Angleterre. Suite des intrigues amoureuses de cette cour. Ma* riage de la plupart des héros de ces Mémoires.
Plus le chevalier de Grammont approchait de la cour de France, plus il regrettait celle d’Angleterre. Ce n’est pas qu’il ne s’attendît à un accueil gracieux aux pieds d’un maître dont on ne méritait pas impunément la colère , mais aussi qui savait pardonner
DE GRA.MMOKT.
d’une manière à faire sentir tout le prix de la grâce où l’on rentrait.
Mille pensées différentes l’occupaient en courant la poste. Tantôt c’était la joie que ses parents et ses amis auraient de le revoir ; tantôt c’étaient les félicitations et les embrassades de ceux qui, n’étant ni l’un ni l’autre , ne laisseraient pas de l’accabler d’empressements importuns ; mais tout cela ne lui passait que légèrement par la tète , car un homme bien amoureux se fait un scrupule de s'arrêter à d’autres pensées qu’à celles de l'objet aimé. C’étaient donc les tendres souvenirs de ce qu’il laissait à Londres qui l’empêchaient de songer à Paris; et c’étaient les tourments de l’absence qui l’empêchaient de sentir ceux des mauvais chemins et des mauvais chevaux. Son cœur protestait à mademoiselle d’Hamilton, entre Montreuil et Abbeville, qu’il ne s’en éloignait avec vitesse que pour la revoir plus tôt. Ensuite, par une courte réflexion, comparant le regret qu’il avait eu sur cette même route , en quittant la France pour l’Angleterre, avec celui qu’il sentait alors de quitter l’Angleterre pour la France , il trouvait le dernier beaucoup moins supportable que l’autre.
C’est ainsi que s’amuse un cœur tendre par les chemins, ou , pour mieux dire , c’est ainsi qu’un écrivain frivole abuse de la patience du lecteur, ou pour étaler ses propres sentiments, ou pour allonger quelque ennuyeux récit ; mais à Dieu ne plaise que cela nous regarde , nous qui faisons profession de ne coucher dans ces Mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons les faits et les dits !
Qui jamais, excepté l’écuyer Féraulas, a pu tenir compte des pensées , des soupirs et du nombre d’exclamations que son illustre maître faisait partout? Pour moi , je ne me serais jamais avisé de croire que l’attention du comte de Graramont , si vive aujourd’hui pour les inconvénients et les périls , lui eût permis autrefois de faire de tendres raisonnements sur la route , s’il ne me dictait à présent ce que j’écris.
Mais suivons-le dans Abbeville. Le maître de la poste était son ancienne connaissance. Son hôtellerie était la mieux fournie qu’il y eût entre Calais et Paris ; et le chevalier de Grammont , en mettant pied à terre , dit à Termes qu’il avait envie d’y boire un coup en attendant que leurs chevaux fussent prêts. Il était près de midi. Depuis la nuit précédente qu’ils étaient débarqués, jusqu’à ce moment, ils n’avaient pas mangé. Termes , louant le Seigneur de ce que des sentiments humains l’emportaient cette fois sur l’inhumanité de son impatience ordinaire , le confirma tant qu’il put dans des sentiments si raisonnables.
■ Ils furent surpris en entrant dans la cuisine, où le chevalier rendait volontiers sa première visite , de voirsix broches chargées de gibier devant le feu et l’appareil d’un festin magnifique par toute la cuisine. Le cœur de Termes en tressaillit. Il donna sous main ordre de déferrer quelques-uns des chevaux pour n’ètre pas arraché de ce lieu sans y repaître.
Bientôt une foule de violons et de hautbois , suivie des galopins de la ville , entre dans la cour. L’hôte, à qui l’on demandait raison de tant de préparatifs , dit à M. le chevalier de Grammont que c'était pour