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la noce d’un gentilhomme des plus riches des environs avec la plus belle fille de toute la province ; que le repas se faisait chez lui ; qu’il ne tiendrait qu’à sa grandeur de voir bientôt arriver les mariés de la paroisse , puisque la musique était déjà venue. Il en jugea bien ; car à peine achevait-il de parler que trois grands corbillards , comblés de laquais grands comme des Suisses, et chamarrés de livrées tranchantes, parurent dans la cour , et débarquèrent toute la noce. Jamais on n’a vu la magnificence campagnarde si naturellement étalée. Le clinquant rouillé, les passements ternis, le taffetas rayé, de petits yeux et de grosses gorges brillaient partout.
Si le premier coup d’œil du spectacle surprit le chevalier de Grammont, le second n’étonna pas moins le fidèle Termes. Le peu qui paraissait du visage de la mariée n’était pas sans éclat ; mais on ne pouvait porter aucun jugement sur le reste. Quatre douzaines de mouches , et dix serpentaux , de chaque côté , qu’on avait fait de ses cheveux , en dérobaient la vue; mais ce fut le nouvel époux qui mérita l’attention du chevalier de Grammont.
Il était aussi ridiculement paré que les autres, à la réserve d’un justaucorps de la plus grande magnificence et du meilleur goût du monde. Le chevalier de Grammont, en s’approchant de lui pour examiner de près son habit , se mit à louer la broderie de son justaucorps. Le marié tint cet examen à grand honneur, et lui dit qu’il avait acheté ce justaucorps cent cinquante louis , du temps qu’il faisait l’amour à madame sa femme, « Vous ne l’avez donc pas fait faire ici? lui
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dit le chevalier de Grammont. — Bon ! lui répondit l'autre; je l’ai d’un marchand de Londres, qui l’avait commandé pour un mylord d’Angleterre. » Le chevalier de Grammont, qui sentait le dénoûment de l’aventure , lui demanda s’il reconnaîtrait bien le marchand. Si je le reconnaîtrais ! Ne fus-je pas obligé de boire avec lui toute la nuit à Calais pour en avoir bon marché ! Termes s’était absenté dès que ce justaucorps avait paru , sans pourtant s’imaginer que ce maudit marié dût en entretenir son maitre.
L’envie de rire et l’envie de faire pendre le seigneur Termes partagèrent quelque temps les sentiments du chevalier de Grammont; mais l’habitude de se laisser voler par ses domestiques, jointe à la vigilance du coupable , à qui son maitre ne pouvait reprocher d’avoir dormi dans son service , le portèrent à la clémence ; et, cédant aux importunités du campagnard, pour confondre son fidèle écuyer il se mit à table, lui trenteseptième.
Quelques moments après , il dit aux gens de la maison de faire monter un gentilhomme nommé Termes, il vint ; et dès que le maitre de la fête le vit il se leva de table , et, lui tendant la main : « Touchez là, notre ami , lui dit-il : vous voyez que j’ai bien conservé le justaucorps que vous aviez tant de peine à me vendre , et que je n’en ai pas fait un mauvais usage. »
Termes , s’étant fait un front d’airain , fit semblant de ne le pas connaître , et se mit à le repousser assez brutalement. « Oh , parbleu 1 lui dit l’autre , puisqu’il m'a fallu boire avec vous pour conclure le marché, vous me ferez raison de la santé de madame la mariée . »
DE GBAMMONT.
Le chevalier de Grammont , qui le vit tout déconcerté malgré son effronterie , lu! dit en le regardant civilement : « Allons , monsieur le marchand de Londres , mettez-vous là , puisqu’on vpus en prie de si bonne grâce ; nous ne sommes pas tant à table qu’il n’y ait encore place pour un aussi honnête homme que vous. » A ces mots trente-cinq des conviés se mirent en mouvement pour recevoir ce nouveau convié. Il n’y eut que le siège de l’épousée qui , par bienséance , demeura fixe ; et l’audacieux Termes , ayant bu la première honte de cet événement , s’y prenait d’une manière à boire tout le vin de la noce si son maitre ne se fût levé de table , comme on ôtait vingt-quatre potages pour servir autant d’entrées.
Il n’y avait pas d’apparence de retenir jusqu’à la fin d’un repas de noce un homme qui paraissait si pressé; mais tout fut debout quand il sortit de table, et tout ce qu’il put obtenir du marié fut que toute la noce ne le reconduirait pas jusqu’à la porte de l’hôtellerie. Termes eût voulu qu’ils ne l’eussent point quitté jusqu’à la fin du voyage , tant il craignait de se trouver tête à tête avec son maitre.
Il y avait déjà quelque temps qu’ils étaient sortis d’Abbeville, et qu’ils couraient dans un profond silence. Termes , qui s’attendait bien à le voir rompre dans peu de temps , n’était en peine que de la manière : savoir si son maitre l’attaquerait par un torrent d’injures mêlées de certaines épithètes qui pouvaient lui convenir; ou si, se servant de quelque outrageante ironie , l’on emploierait toutes les louanges qui seraient le plus capables de le confondre. Mais , voyant ,
nu lieu de tout cela , qu’on s’obstinait à ne lui rien dire, il crut qu’il valait mieux prévenir la harangue qu’on méditait que d’y laisser rêver plus longtemps ; et s’armant de toute soi\effronterie : « Vous voilà bien en colère , monsieur, lui dit-il ; et vous croyez avoir raison. Mais je me donne au diable si vous n’avez pas tort dans le fond.
« — Comment, traître, dans le fond ! dit le chevalier de Grammont ; c’est donc parce que je ne te fais pas rouer comme tu l’as depuis longtemps mérité?
« — Voilà-t-il pas? dit Termes. Toujours del’emportement , au lieu d’entendre raison 1 Oui , monsieur, je vous soutiens que ce que j’en ai fait était pour votre bien. — Et le sable mouvant n’était-il pas pour mon service ? dit le chevalier de Grammont. — Patience , s’il vous plaît , poursuivit l’autre. Je ne sais comment diable ce nigaud de marié s’est rencontré chez les gens de la douane quand on visita ma valise à Calais; mais ces eocus-là se fourrent partout. Dès qu’il vit votre justaucorps il en devint amoureux. Je vis bien dès là que c’était un sbt, car il était à deux genoux devant moi pour l’acheter. Outre qu’il était tout froissé de la valise , la sueur du cheval l’avait tout taché pardevant , et je ne sais comment diable il a fait pour raccommoder tout cela; mais tenez-moi pour un excommunié si vous l’eussiez jamais voulu mettre. Conclusion : il vous revenait à cent quarante louis ; et voyant qu’on m’en offrait cent cinquante : mon maître , dis-je , n’a pas besoin de cet oriflamme pour se distinguer au bal ; et quoiqu’il eût beaucoup d’argent quand je l’ai quitté , que sais-je s’il en aura quand
DE GBAMMONT.
je le reverrai? Cela dépend du jeu. Bref, monsieur, je vous en fais donner dix louis de plus qu’il ne vous coûte ; c’est un profit tout clair. Je vous en tiendrai compte; et vous savez que je suis bon pour cette somme. Dites à présent : en auriez-vous eu la jambe mieux faite au bal , d’être paré de ce diable de justaucorps , qui vous aurait donné la même mine qu’à ce marié de village à qui nous l’avons vendu? Et cependant il faut voir comme vous tempêtiez à Londres quand vous l’avez cru perdu ; les beaux contes que vous avez faits au roi du sable mouvant, et quelle chienne de mine vous avez faite quand vous vous êtes douté que ce pied-plat le portait à sa noce l »
Que répondre à tant d’impudence? S’il écoutait l’indignation , le rouer de coups ou le chasser était le traitement le plus favorable que son maître lui devait ; mais il en avait besoin pour le reste de son voyage , et dès qu’il fut à Paris il en eut besoin pour son retour.
Le maréchal de Grammont ne sut pas plus têt son arrivée qu’il fut le trouver chez son baigneur; et les premières embrassades s’étant passées de part et d’autre: a Chevalier, lui dit le maréchal, combien avezvous mis à venir de Londres ici? car Dieu sait comme vous allez en pareille rencontre. » Le chevalier de Grammont lui dit qu’il y avait trois jours qu’il était en chemin ; et , pour s’excuser de cette médiocre diligence, il se mit à lui conter son aventure d’Abbeville. « Cela est fort plaisant, lui dit monsieur son frère ; mais ce qu’il y a de plus plaisant , c’est qu'il ne tiendra qu’à vous de trouver encore votre justaucorps à
table ; caron la tient longuedans une noce deprovince. » Et là-dessus , prenant un air tout sérieux , il lui dit qu’il ne savait pas qui lui conseillait un retour inopiné pour gâter ses affaires; mais qu’il avait ordre du roi de lui dire qu’il n’avait qu'à s’en retourner sans se présentera la cour. Il lui dit ensuite qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer son impatience , après avoir si bien fait jusque-là , lui qui connaissait assez le roi pour être instruit qu’il fallait pour mériter sa grâce attendre qu’elle vint purement de sa bonté.
Le chevalier montra pour sa justification la lettre de madame de Saint-Chaumont , et lui dit qu’il se serait bien passé du soin qu’on avait pris de lui mander une fausse nouvelle pour le faire partir comme une cravate de bois. « Autre imprudence , lui dit le maréchal ; et depuis quand notre sœur est-elle secrétaire d'État ou des commandements , pour que le roi se soit servi d’elle pour vous signifier ses volontés? Voulez-vous savoir le fait? Il y a quelque temps qu’il dit à Madame le refus que vous avez fait de la pension que vous offrait le roi d’Angleterre. Il parut content de la manière dont Comminges l’informa que la chose s’était faite , et témoigna qu’il vous en savait gré. Madame prit tout cela pour un ordre de rappel. La Saint- Chaumont , qui n’a pas à beaucoup près le jugement aussi merveilleux qu’elle se l’imagine, s’est pressée de vous expédier ce bel ordre de sa main. Pour achever , Madame dit hier au dîner du roi que vous seriez incessamment ici , et le roi m’ordonna l’après-dînée de vous renvoyer incessamment d’abord que vous seriez arrivé. Vous voilà, retournez- vous-en. »
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Cet ordre aurait peut-être paru dur au chevalier de Grammont dans un autre temps ; mais dans la disposition présente de son cœur il eut bientôt pris son parti. Rien ne lui faisait peine que l'officieux avis qui l’avait' obligé de quitter la cour d’Angleterre ; et tout consolé de ne point voir celle de France avant son départ , il pria le maréchal d’obtenir- seulement un délai de quelques jours pour recueillir quelque argent du jeu qu’on lui devait. Il obtint cette grâce à condition qu’il sortirait de Paris.
Il choisit Vaugirard pour sa retraite. Ce fut là qu’arrivèrent certaines aventures dont il a fait le récit si souvent , et d’une manière si divertissante , que ce serait fatiguer le lecteur que de les retoucher. Ce fut là qu’il rendit le pain bénit d’une manière si solennelle, que , ne restant pas assez de Suisses à Versailles pour garder la chapelle , Vardes fut obligé d’avouer an roi qu’on les avait envoyés au chevalier de Grammont, qui rendait le pain bénit à Vaugirard. Là se passa cette scène merveilleuse qui donna la première atteinte à la réputation du grand Saucourt , lorsque , dans un tête-à-tête avec la fille du jardinier , on donna si souvent du cor (signal dont ils étaient convenus pour empêcher les surprises) , que ces fréquentes alarmes désarmèrent les empressements du renommé Saucourt , et rendirent inutile le rendez-vous qu’on lui procurait avec la plus jolie grisette des environs. Ce fut encore durant son séjour à Vaugirard qu’il fut voir mademoiselle de L’Hôpital à Issy, pour s’éclaircir si l’indiscret bruit de ville ne se trompait point sur un commerce de robe dont on l’accusait. Ce fut là qu’ar-
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rivant à l' improviste , le président de Maisons se réfugia dans un cabinet avec tant de précipitation, que la moitié de son manteau resta dehors , lorsqu’il s’enferma, tandis que le chevalier deGrammont, qui s’en aperçut , fit souffrir mort et passion à ces pauvres amants par une longueur de visite excessive pour le désordre qu’elle causait.
Ses affaires finies , il partit. L’amour le guidait. Termes redoubla de vigilance sur la route. Les chevaux se trouvaient prêts à chaque poste dans un moment. Les vents et les marées secondèrent son impatience dès qu’il en eut besoin , et il revit Londres avec transport. La cour fut surprise et charmée de son prompt retour. Personne ne s’avisa de lui témoigner du regret de la nouvelle disgrâce qui le ramenait , tant il faisait voir qu’il en était consolé. Mademoiselle d'Hamilton ne lui voulut aucun mal de la promptitude dont il obéissait au roi son maître.
Les affaires de la cour n’avaient pas eu le temps de changer de face pendant une si courte absence , mais elles en changèrent bientôt après son retour; c’est-àdire les affaires d’une cour qui jusque-là n’en avait point eu de plus sérieuses que celles de l’amour et des plaisirs.
Le duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, parut en ces temps-là dans la cour du roi son père. Ses commencements ont eu tant d’éclat, son ambition a causé des événements si considérables , et les particularités de sa fin tragique sont encore si récentes , qu’il serait inutile d’employer d’autres traits pour donner une idée de son caractère. Il paraît partout
DK GBAMMONT.
tel qu’il était dans sa conduite , téméraire dans ses entreprises , incertain dans l’exécution , et pitoyable, dans ses extrémités , où beaucoup de fermeté doit au moins répondre à la grandeur de l’attentat.
Sa figure et les grâces extérieures de sa personne étaient telles , que la nature n’a peut-être jamais rien formé de plus accompli. Son visage était tout charmant. C’était un visage d’homme; rien de fade, rien d’efféminé; cependant chaque trait avait son agrément et sa délicatesse particulière : une disposition merveilleuse pour toutes sortes d’exercices , un abord attrayant , un air de grandeur, enfin tous les avantages du corps parlaient pour lui ; mais son esprit ne disait pas un petit mot en sa faveur. Il n’avait de sentiments que ce qu’on lui en inspirait; et ceux qui d’abord s’insinuèrent dans sa familiarité prirent soin de ne lui en inspirer que de pernicieux.
Cet extérieur éblouissant fut ce qui frappa d’abord. Toutes les bonnes raines de la cour en furent effacées , et toutes les bonnes fortunes à son service. Il fit les plus chères délices du roi; mais il fut la terreur universelle des époux et des amants. Cela ne dura pourtant pas ; la nature ne lui avait pas donné tout ce qu’il faut pour s’emparer des cœurs , et le beau sexe s’en aperçut.
Madame de Cléveland bouda contre le roi de ce que les enfants qu’elle avait de lui ne paraissaient que, de petits magots auprès de ce nouvel Adonis. Elle en était d’autant plus choquée , quelle se vantait de pouvoir passer pour la mère des amours en comparaison de sa mère. On se moqua de ses reproches: il y avait
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quelque temps qu elle n'était plus en droit d'en faire; et comme cette jalousie paraissait plus mal fondée que toutes celles qu’elle avait affectées, personne n’applaudit à ce ressentiment ridicule. 11 fallut faire un autre personnage pour inquiéter le roi ; c’est pourquoi , cessant de s’opposer à ia tendresse extrême qui l’aveuglait pour ce fils , elle se mit à l’adopter dans la sienne par mille louanges , par mille sortes d'admirations , et par des caresses qui ne faisaient que croître et embellir. Comme elles étaient publiques, elle prétendait quelles dussent être sans conséquence ; mais on la connaissait trop pour s’y méprendre. Le roi n’était plus jaloux d’elle; mais, comme le duc de Monmouth n’était pas dans un âge à être insensible aux vivacités d’une femme faite comme elle , il crut qu’il fallait le retirer d’auprèsde cette prétendue belle-mère pour sauver son innocence du crime , ou du moins du scandale. Ce fut donc pour cet effet qu’on le maria de si bonne heure.
Une héritière de cent mille livres de rente en Écosse s’offrit tout à propos. Elle était pleine d’agréments , et son esprit avait tous ceux qui manquaient au beau Monmouth.
De nouvelles fêtes célébrèrent ce mariage. On ne pouvait mieux faire sa cour qu’on s’y distinguant; et tandis que ces réjouissances mettaient en mouvement la magnificence et la galanterie, les anciens engagements en étaient partout réveillés, et de nouveaux s’établissaient.
La belle Stewart , alors au suprême degré de son éclat, attirait tous les yeux ou tous les respects. La
duchesse de Clévcland voulut du moins l’effacer par le secours des pierreries dont elle s'était couverte à cette fête; mais ce fut inutilement. Son visage était un peu défait par le commencement d’une troisième ou quatrième grossesse , que le roi voulut bien prendre encore sur son compte. Pour le reste de sa figure , il n’y avait pas de quoi soutenir l’air et la grâce de mademoiselle Stewart.
C’était bien pendant ce dernier effort de sa beauté qu’elle eut été reine d’Angleterre , si le roi n’eût été moins libre encore pour disposer de sa main qu'il ne l’était pour donner son cœur ; mais ce fut alors que le duc de Richmond fit vœu de l’épouser ou de mourir.
Quelques mois après la célébration de ces noces , Killegrew , n’ayant rien de mieux à faire alors , devint amoureux de madame de Shrewsbury; et comme madame de Shrewsbury n’était point engagée , par un grand hasard , cette affaire fut bientôt réglée. Personne ne se mit en tète de troubler un commerce qui n’intéressait personne ; mais Killegrew s’avisa de le troubler lui-même. Ce n’est pas que son Iwmheur ne lui parût tel qu’il se l’était imaginé. L’habitude ne le dégoûtait point d'une possession digne d’envie ; mais il s’étonna qu’on ne lui en portât point , et trouva mauvais qu’une telle fortune ne lui donnât point de rivaux.
Il avait beaucoup d’esprit et beaucoup plus d’éloquence. C'était en pointe de vin qu’elle était la plus vive; et c’était d’ordinaire pour peindre en détail les secrètes l>eautés et les charmes les moins visibles de la Shrewsbury , que cette éloquence se donnait car-
rière. Plus de la moitié de la cour en savait bien autant que lui sur ce sujet.
Le duc de Buckingham était un de ceux qui tfen pouvaient juger que par les apparences; et, selon lui , les apparences ne permettaient pas tout ce que les exagérations de Killegrew voulaient persuader. Comme cet amant indiscret était un de ceux qui dînaient d’ordinaire avec le duc de Buckingham , il avait tout le temps d’étaler sa rhétorique sur ce beau sujet ; car on se mettait à table sur les quatre heures du matin , pour en sortir vers l’heure de la comédie.
Le duc de Buckingham , éternellement rebattu des descriptions du mérite de madame de Shrexvsbury, voulut s’éclaircir des faits par lui-même. Dès qu’il l’eut entrepris , il en eut le cœur net ; et , s'imaginant trouver qu’on n’en avait rien dit de trop , ce commerce s’établit d’une manière à 11e pas faire croire qu’il pût être de durée , vu la légèreté de l’un et de l’autre , et la vivacité dont il avait commencé : cependant nul engagement n’a duré si longtemps en Angleterre.
L’imprudent Killegrew , qui n’avait pu se passer de rivaux , fut obligé de se passer de maîtresse. Il le porta fort impatiemment; mais, loin d'écouter ses premières plaintes , la Shrewsbury fit semblant de ne le pas connaître. Il ne fut pas à l’épreuve d’un pareil traitement; et, sans songer qu’il s’était attiré sa disgrâce , toute son éloquence se déchaîna contre madame de Shrewsbury. Ses invectives l’attaquèrent depuis la tête jusqu’aux pieds. Il fit une peinture affreuse de sa conduite, et travestit en défauts les
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charmes qu’il venait de célébrer en sa personne. On l’avertit, sous main, des inconvénients que pouvaient lui attirer ses déclamations. Il se moqua de l’avis, poussa sa pointe , et ne s’en trouva pas bien.
Comme il sortait de Saint-James , après le coucher du duc, on poussa trois coups d’épée dans sa chaise , dont l’un lui perça le bras de part en part. Ce fut alors qu’il connut le péril où son intempérance de langue le jetait, après lui avoir ôté la Shrewsbury. Ses assassins s’étaient sauvés à travers le parc, ne doutant pas qu’il ne fut expédié.
Killegrew crut qu’il serait inutile de se plaindre. Quelle justice espérer d’un attentat dont il n’avait aucune preuve que ses blessures? Que s’il faisait quelques poursuites fondées sur les apparences et les conjectures , il ne douta point qu’on n'eùt recours aux moyens les plus courts de les interrompre, et qu’on ne le manquerait pas une seconde fois. Ainsi , voulant mériter sa grâce de ceux qui l’avaient fait assassiner , il mit fin à ses satires , et ne souffla pas le mot de son aventure. Le duc de Buckingham et la Shrewsbury furent longtemps heureux et tranquilles ; jamais elle n’avait été si longtemps constante, et jamais il n’avait eu tant d’égards en aimant.
Cela dura jusqu’à ce que mylord Shrewsbury , qui 11e s’était jamais ému des dérèglements de madame sa femme , se mit en tète de trouver à redire à ce dernier commerce. 11 était public, à la vérité; mais il paraissait moins déshonorant pour elle que tous les autres. Le pauvre Shrewsbury, trop honnête homme pour s'en plaindre à madame, voulut pourtant satis-
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faire son honneur. Il fit appeler le duc de Buckingham ; et le duc de Buckingham , pour réparation d’honneur, l’ayant tué, demeura paisible possesseur de cette fameuse Hélène. Cela choqua d’abord le public; mais le public s’accoutume h tout, et le temps sait apprivoiser la bienséance et même la morale.
La reine était à la tête de ceux qui se récriaient contre un scandale si public et un si horrible désordre , et qui se révoltaient contre l'impunité d’une action si criante. Comme la duchesse de Buckingham était une petite ragotte à peu près de sa figure , qui n’avait jamais eu d’enfants, et que son époux abandonnait pour une autre , cette espèce de parallèle entre leurs fortunes intéressait la reine pour elle; mais ce fut inutilement : personne n’y fit attention , et les mœurs du siècle allèrent leur train, tandis qu’elle s’efforcait de leur susciter pour ennemis la nation sérieuse des politiques et des dévots.
Le sort de cette princesse avait d'assez tristes vues par de certains côtés. Les égards du roi pour elle avaient de belles apparences; mais c’était tout. Elle sentait bien que la considération qu’on avait pour elle s’effacait à mesure que le crédit de ses rivales augmentait. Elle voyait que le roi son époux ne se mettait guère en peine d’enfants légitimes tant que ses maîtresses, toutes charmantes, lui en donnaient d’autres. Comme tout le bonheur de sa vie dépendait uniquement de cette bénédiction , et qu’elle se flattait que le roi la regarderait de meilleur œil si le ciel daignait la regarder en pitié sur cet article, elle eut recours à toutes les ressources qui sont en vogue contre
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la stérilité. Les vœux , les neuvaines et les offrandes ayant été tournées de toutes les manières , et n’ayant rien fait, il fallut en revenir aux moyens humains.
Que n’aurait-elle point donné dans cette occasion pour l’anneau que l’archevêque Turpin mit à son doigt, et qui fit courir Charlemagne après lui , comme il avait fait après une de ses concubines, à qui Turpin l’avait ôté après sa mort! Mais il y a longtemps que les seuls talismans qui font aimer sont les charmes de la personne aimée, et que les enchantements étrangers ne font plus rien.
Les médecins de la reine, prudents et avisés comme ils le sont partout , ayant considéré que les eaux froides de Tunbridge n’avalent pas réussi l’année précédente , conclurent qu’il fallait l’envoyer aux chaudes , c’est-à-dire aux bains qui sont auprès de Bristol. Ce voyage fut donc arrêté pour la saison prochaine; et, dans la confiance d’un heureux succès, ce voyage eût été le plus agréable du monde pour elle si la plus dangereuse de ses rivales n’eût été nommée des premières pourenêtre. LaCléveland étantalors prèsd’ accoucher, cette inquiétude ne la regardait pas. Une bienséance inutile l’obligeait à quelques égards. Le public , à la vérité, n’en croyait ni plus ni moins pour le soin qu’elle avait de s’en cacher ; mais sa présence , dans cet état , était unobjet trop insultant pour la reine. Mademoiselle Stewart, plus belle que jamais, nommée pour le voyage, s’y préparait hautement. La pauvre reine n’osait s’y opposer; mais elle n’en espéra plus rien. Que pouvaient les bains ou la faible vertu des eaux contre des charmes qui la détruisaient , ou par ses
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chagrins , ou par des causes plus propres encore à les rendre inutiles !
Le chevalier de Grammont, à qui tous les plaisirs de la vie n’étaient rien sans la présence de mademoiselle d’Hamilton , ne put se dispenser de suivre la cour. Il était trop nécessaire et trop agréable au roi dans un voyage comme celui-là pour n’en pas être ; et , de quelque secours que pût être sa conversation dans la solitude que cause l’absence d’une cour, mademoiselle d’Hamilton n’avait pas cru devoir consentir qu'il restât à Londres parce qu’elle n’en bougeait. Il obtint la permission de lui écrire pour lui mander des nouvelles de la cour. Il s’en servit de la manière qu’on peut croire ; et ce qu’il y disait de ses propres affaires ne laissait guère de place dans ses lettres pour des narrations étrangères durant le séjour qu’on fit aux bains. Comme l’absence rendait ce séjour ennuyeux à son égard , il se prenait à tout ce qui pouvait engourdir son impatience, en attendant l’heureux moment de son retour.
Il avait beaucoup d’estime pour l’alné des Hamiiton , autant d’estime et beaucoup plus d’amitié pour l'autre. C’était à lui qu’il s’ouvrait le plus confidemment de sa passion et de ses sentiments pour sa sœur. 11 savait aussi ses premiers engagements avec sa cousine Wetenhall ; mais il ignorait le refroidissement survenu dans un commerce dont les commencements avaient été si vifs. Il fut surpris de voir les empressements qu’il marquait dans toutes les occasions pour mademoiselle Stewart. Ils lui parurent au delà de ces devoirs et do ccs respects qu’on rend pour faire sa
cour à la maîtresse du prince. II y fit attention , et ne fut pas longtemps à découvrir qu’il était déjà plus épris qu’il ne convenait à sa fortune ou à son repos. Dès qu’il fut bien confirmé dans cette conjecture par ses remarques , il résolut de prévenir les suites d’un engagement pernicieux de toutes les manières ; mais il voulut que l’occasion d’en parler s’offrît d’ elle-même.
Cependant tout ce qui pouvait s’appeler divertissement amusait la cour dans des lieux où l’on se saisit de tout pour se désennuyer. Le jeu de boule , qui n’est en France que l’occupation des artisans et des valets , est tout autre chose en Angleterre ; c’est l’exercice des honnêtes gens. Il y* faut de l’art et de l’adresse ; il n’est d’usage que dans les belles saisons , et les lieux où l’on joue sont des promenades délicieuses : on les appelle boulingrins. Ce sont de petits prés en carré dont le gazon n’est guère moins uni que le tapis d’un billard. Dès que la chaleur du jour est passée, tout s’y rassemble. L’on y joue gros jeu , et les spectateurs y trouvent à parier tant qu’ils veulent.
Le chevalier de Grammont , dès longtemps initié dans les spectacles et les divertissements anglais, avait fait une course de chevaux qui n’avait pas, à la vérité , réussi ; mais il avait au moins le plaisir d’être convaincu par expérience qu’un bidet fait vingt milles sur le grand chemin en moins d’une heure. Les combats de coqs lui avaient été plus favorables ; et dans tous les paris qu’il avait faits aux boulingrins le parti qu’il avait soutenu n’avait pas manqué de gagner.
A tous ces lieux d’assemblée se trouve d’ordinaire
une espèce de cabaret portant le nom de pavillon de verdure, de salle à festin , ou de cabinet de rafraîchissements. Là se vendent toutes sortes de liqueurs à l’anglaise , comme vous diriez du cidre , de l’hydromel , de la bière moussante et du vin d’Espagne. Là les rooks se rassemblent les soirs pour fumer, pour boire, et pour s’éprouver les uns contre les autres, c’est-à-dire pour tâcher de s’entre-enlever les profits de la journée. Or ces rooks sont proprement ce qu’on appcllecaponsou piqueurs en France ; gens qui portent toujours de l'argent pour offrir à ceux qui perdent au jeu , moyennant une rétribution, qui n’est rien pour les joueurs , et qui ne va qu’à deux pour cent à payer le lendemain.
Ces messieurs sont d’une supputation si juste et d’une prudence si consommée dans toutes sortes de jeux , que personne n’oserait se mesurer avec eux , quand même ils joueraient fidèlement.
Ils font d'ailleurs vœu de gagner quatre ou cinq guinées par jour, et de s’en contenter, vœu qu’ils ne rompent presque jamais.
Ce fut au millieu d’une bande de cesrooÆsqu'Hamilton trouva le chevalier de Grammont, comme il venait y boire un verre de cidre. Ils jouaient à la chance à deux dés ; et comme celui qui tient le dé à ce jeu en a tout l’avantage , les rooks avaient fait cet honneur au chevalier de Grammont par déférence. Il le tenait encore quand Hamiltou arriva. Les rooks, appuyés de leur avantage , poussaient contre lui comme des furies. Il topait partout. Hamilton pensa tomber de sou haut de voir un homme de son expérience et de
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ses lumières embarqué dans un combat si peu égal ; mais il eut beau l’avertir du péril tout haut et tout bas, par signes et en français, il méprisa ses avertissements ; et les dés , qui portaient César et sa fortune , firent un miracle en sa faveur. Les rooks furent vaincus pour la première fois ; mais ce ne fut pas sans lui donner tous les éloges et toutes les louanges de beau joueur qu’on prodigue à ceux qu’on veut engager pour une autre fois; mais leurs louanges furent perdues et leurs espérances trompées : cette épreuve lui suffit.
Hamilton contant, au souper du roi, comme il l'avait trouvé témérairement aux mains avec les rooks , et la manière dont la Providence l’en avait sauvé : « Ma foi, sire, dit le chevalier de Grammont, messieurs les rooks sont déconfits pour le coup; » et làdessus il se mit à lui conter le détail de son aventure à sa façon ordinaire; c'est-à-dire, attirant l’attention de tout le monde par le récit d’une bagatelle, dont il faisait quelque chose.
Après le souper, mademoiselle Stewart, chez qui l’on jouait, fit venir Hamilton auprès d’elle pour lui faire ce récit. Le chevalier de Grammont crut s’apercevoir qu’on l’écoutait d’une manière assez gracieuse. Cela ne fit que le confirmer dans ses premières conjectures; et l’ayant mené souper chez lui , la conversation s’ouvrit d’abord comme elle faisait presque toujours. « George, lui dit-il, n’auriez-vous pas besoin d'argent? Je sais que vous aimez le jeu. Peut-être ne vous est-il pas aussi favorable qu’à moi. Nous sommes loin de Londres. Voilà deux cents guinées ; prenez-les : ce sera pour jouer chez mademoiselle Stewart. »
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Hamilton , qui ne s’attendait à rien moins qu’à cette conclusion, en fut u u peu déconcerté. « Comment! avec mademoiselle Stewart? — Oui, chez elle. George, mon ami, poursuivit le chevalier de Grammont, nous sommes un peu clairvoyant. Vous en êtes amoureux ; et , si je ne me trompe , elle ne s’en offense pas. Mais , dites-moi comment vous avez pu vous résoudre à vous ôter la pauvre Peekham de l’esprit, pour vous coiffer d’une princesse qui ne la vaut peut-être pas, à tout prendre, et qui ne pourrait être qu’un traine-potence pour vous , quelque bien qu’elle vous voulût? Par ma foi, vous et votre frère, vous êtes deux jolis garçons dans vos choix 1 Quoi ! dans toute la cour, vous ne trouvez que les deux maîtresses du roi pour en faire les vôtres? Pour le frère ainé, encore passe; il n’avait pris la Castelmaine que quand son maître n’en voulait plus et que la Chesterlield ne voulait plus de lui ; mais pour vous , que diable croyez-vous faire d'une créature dont le roi , dans ce moment , est plus fou que jamais ? Est-ce parce que cet ivrogne de Richmond s’est nouvellement remis sur les rangs , et qu’il se porte pour amant déclaré? Vous verrez comme il en sera bon marchand ! je sais bien ce que le roi m’en a dit.
« Croyez-moi, mon petit ami, point de raillerie avec le maître, c’est-à-dire point de lorgnerie avec la maîtresse. J’ai voulu faire l’agréable en France auprès d’une petite coquette dont le roi ne se souciait pas , et vous savez comme il m’en a pris. Je conviens qu’on vous donne beau jeu ; mais ne vous y fiez pas. Elles sont toutes ravies qu'un homme dont elles ne veulent rien
DK GRAMM0NT.
faire devienne leur esclave de parade, seulement pour grossir l’équipage. Ne vaut-il pas mieux passer huit jours incognito dans le château de Peckham , avec la femmedu philosophe Wetenhail, que de faire dire à la gazette de Hollande: « On nous mande de Bristol qu’un tel est chassé de la cour pour mademoiselle Stewart ; qu’il va faire une campagne en Guinée , sur la flotte que l’on prépare 'pour cette expédition, sous les ordres du prince Robert. »
Hamilton , que toutes les vérités de cette harangue frappaient à mesure qu’il y faisait attention , parut comme revenu de quelque songe , après y avoir rêvé quelques moments ; et, s’adressant à lui d’un air reconnaissant : « Vous êtes , lui dit-il , l’homme du monde qui avez l’esprit le plus agréable, avec la raison la plus droite pour le bien de vos amis. Vous venez de m’ouvrir les yeux. Je commençais à me laisser séduire le plus ridiculement du monde, entraîné plutôt par de frivoles apparences que par un véritable penchant : je vous* ai obligation de m’avoir arrêté sur le bord du précipice. Je vous en ai bien d’autres ; mais pour vous témoigner ma reconnaissance de celle-ci , je veux suivre vos conseils , et me mettre en retraite chez la cousine Wetenhail , pour m’ôter de la tète le reste de ces visions. Mais , bien loin d'y aller incognito, je veux vous y mener au retour du voyage. Mademoiselle d’Hamilton sera de la partie; car il est bon de prendre ses précautions avec un homme qui a beaucoup de mérite, et qui dans ses rencontres n’a pas trop de bonne foi , du moins s’il en faut croire votre
philosophe — Ne vous avisez pas d’en croire
ce faquin-là, (lit le chevalier de Grammont; mais dites-moi comment vous vous êtes fourré dans la tête d’en vouloir à cette grande idole de Stewart?
— « Que diable sajs-je? dit Hamilton. Vous connaissez toutes les enfances dont elle s’occupe. Le vieux Carlingford était un soir chez elle, qui lui montrait à se mettre une bougie tout allumée dans la bouche , et le grand secret était de l'y tenir longtemps par le bout allumé , sans qu’elle s’éteignit. J’ai , Dieu merci , la bouche raisonnablement grande; et, pour renchérir par-dessus son maitrc , j’y en tins deux tout à la fois, et je fis trois tours de chambre sans qu’elles s’éteignissent. Tout le monde m’adjugea le prix de cette illustre épreuve ; et Killegrew soutint qu’il n’y avait qu’une lanterne qui put me le disputer. Elle en pensa mourir de rire. Me voilà donc dans la familiarité de ses amusements. On ne peut disconvenir que ce ne soit une ligure toute charmante que cette créature-là. Depuis que la cour est en campagne, j’ai eu cent occasions de la voir que je n’avais point eues devant. Vous savez que le déshabillé du bain est d’une grande commodité pour celles qui, sans offenser les bienséances , ne sont pas fâchées d’étaler leurs attraits. Mademoiselle Stewart est tellement persuadée des avantages qu’elle a par-dessus toutes les autres, qu’on ne peut si peu louer quelque femme de la cour pour de beaux bras et une belle jambe, quelle ne soit toute prête à le disputer par la démonstration; et je crois qu’il ne serait pas difficile, avec un peu d’adresse, de la mettre nue sans qu’elle y fit réflexion. Il faudrait, après tout, être bien insensible pour que ces bienheu-
reuses occasions ne fussent d’aucune conséquence et ne fissent aucune impression , outre que la bonne opinion qu’on a toujours de soi-méme fait qu’on s’imagine qu’une femme est prise dès qu’elle vous distingue par une habitude de familiarité, qui bien souvent ne veut rien dire. Voilà le fait à mon égard; ma présomption , sa beauté , le poste éclatant qui la relève , et mille gracieusetés m’avaient empêché de faire des réflexions; mais il faut vous dire aussi, pour excuser mon impertinence , que la facilité de lui faire les plus tendres déclarations en la louant , et les confidences qu'elle me faisait sur certaines choses qu’elle n’aurait pas trop dû me confier, auraient été capables d’en éblouir un autre.
« Je lui ai donné le plus joli cheval d’Angleterre. Vous savez la grâce infinie dont elle est à cheval. Le roi , qûi n’aime guère les chasses que celle de l’oiseau , parce qu’elle est commode pour les dames, y était , ces jours passés , entouré de toutes les beautés de sa cour. II partit après un faucon , et toute la brillante escadre après lui. Les jupes de mademoiselle Stewart, qui courait à toute bride, effrayèrent son cheval , parce qu’il voulut bien attendre celui que je montais, qui était son compagnon. Je fus donc le seul témoin d’un dérangement dans ses habits , qui présenta mille beautés nouvelles à mes regards. J’eus le bonheur de faire des exclamations assez galantes et assez exagérées sur ce charmant désordre, pour empêcher qu’elle n’en fût interdite. Au contraire, ce sujet d’admiration a souvent été depuis un sujet de conversation qui ne paraissait pas lui déplaire.
« Le vieux Carliugford et ce fou de Crofts ( car il faut bien vous faire une confession générale), ces méchants plaisants donc lui faisaient à tout bout de champ des contes assez éveillés, qui ne laissaient pas de passer, à la faveur de quelques vieilles turlupinades , ou de quelques singeries dans le récit , qui la faisaient rire de tout son cœur. Pour moi, qui ne sais point de contes, et qui n’ai pas le talent de les faire valoirquand j’en saurais , j’étais fort embarrassé quelquefois lorsqu’elle s’avisait de m’en demander. Je n'en sais point, mademoiselle, lui dis-je un jour qu’elle me tourmentait. — Inventez-en un , me dit-elle. — C’est ce que je sais encore moins , lui dis-je ; mais je "vous conterai , si vous voulez , un songe fort extraordinaire , parce qu’il est encore moins vraisemblable que tous les autres songes n’ont coutume d’être. Cela lui donna une curiosité qu’il fallait satisfaire dans le moment. Je me mis donc à lui conter que la plus belle créature du monde , que j’aimais passionnément, était venue me voir la nuit. Je fis alors son portrait à ellemême, en peignant cette beauté merveilleuse; mais je lui dis que cette divinité m’étant venue trouver avec les plus favorables intentions du monde, ne s’était point démentie par des rigueurs inutiles. Ce ne fut pas assez pour satisfaire la curiosité de mademoiselle Stewart ; il fallut presque lui faire le détail des bontés que ce tendre fantôme avait eues pour moi , sans qu’elle en parût surprise ou déconcertée, tant elle était attentive à cette fiction , tant elle me fit recommencer de fois la description d’une- beauté que je peignais , autant qu’il m’était possible , d’après
DE CBAMMONT.
sa figure et d’après ce que je m’imaginais des beautés qui ne m’étaient pas connues.
« Voilà ce qui véritablement m’a pensé tourner fa tête. Elle voyait bien que c’était d’elle que je parlais. Nous étions seuls , comme vous pouvez croire , en lui faisant un tel récit ; et mes yeux faisaient tout de leur mieux pour lui persuader que c’était elle que je peignais. Je ne la vis point offenséede cette connaissance, ni sa pudeur alarmée de la fin d’une aventure faite à plaisir, et qu’il n’eût tenu qu’à moi de finir d’une manière encore moins discrète. Cette audience tranquille me fit donner tête baissée dans tout ce que les conjectures avaient de flatteur pour moi. Je ne songeai ni au roi , ni à sa passion pour elle, ni aux périls d’un tel engagement ; enfin, je ne sais à quoi diable je songeais ; mais je vois bien que si vous n’y aviez songé pour moi , j’étais capable de me perdre au milieu de ces folles visions. »
Quelque temps après la cour revint à Londres; et ce fut depuis ce retour qu'une maligne influence s’étant répandue sur tout ce qui regardait la tendresse , tout alla de travers dans l’empire amoureux. Le dépit, les soupçons ou la jalousie se mirent en campagne pour désunir les cœurs. Les faux rapports, ensuite la médisance et les tracasseries, achevèrent de tout bouleverser.
La duchesse de Cléveland était accouchée pendant le voyage des bains. Jamais elle n’était relevée si belle. Cela lui fit croire qu’elle était en état de reprendre ses premiers droits sur le cœur du roi*, si elle pouvait paraître avec ce nouvel éclat devant scs yeux.
Ses partisans étaient du même avis. On prépara son équipage pour cette expédition; mais la veille du jour qu’elle devait partir , elle vit le jeune Churchill , et fut atteinte d'un mal qui s’était déjà plus d’une fois opposé aux projets qu’elle avait formés , et dont elle né s’était jamais défendue que faiblement.
« Un homme qui d'enseigne aux gardes se voit élever à cette fortune a sans doute un grand fonds de prudence quand il se possède assez pour ne pas s’éblouir de son bonheur. Churchill se para donc partout de sa nouvelle faveur. La Cléveland, qui ne lui recommandait ni la modération ni la retenue sur aucun chapitre , ne se mit point en peine qu’il fût indiscret. Ainsi ce nouveau commerce faisait tout l’entretien de la ville à l’arrivée de la cour. Chacun en raisonnait à sa fantaisie ; les uns disaient qu’elle lui avait déjà donné la pension de Jermyn avec les appointemens de Jacob Hall , d'autant que les différents mérites se trouvaient réunis dans le sien. D’autres sou- . tenaient qu’il avait l’air trop indolent et la taille trop effilée pour soutenir longtemps sa faveur. Mais tous convenaient qu’un homme qui était favori de la maîtresse du roi et frère de celle du duc se produisait par de beaux endroits , et ne pouvait manquer de faire fortune. En effet, le duc d'York lui donna bientôt après une charge dans sa maison : cela était dans l’ordre. Mais le roi , qui ne se crut pas obligé de lui faire du bien parce que madame de Cléveland lui en voulait beaucoup , lui fit défendre de paraître à la cour.
Le bon prince commençait à être de mauvaise humeur. Ce n’était pas sans raison; il laissait tout le
DE GBAMMONT.
monde en repos dans leur commerce , et cependant on avait souvent l’insolence de troubler le sien. Mylord Dorset , premier gentilhomme de la chambre , venait de lui débaucher la comédienne Nell Gwvn. La Clé— veland , dont il ne se souciait plus , ne laissait pas de le déshonorer par des inconstances réitérées, par des choix indignes , et le ruinait par des amants à gages. Mais le chagrin le plus sensible de tous était le nouveau refroidissement et les menaces de mademoiselle Stewart. Il y avait longtemps qu’il lui proposait tous les établissements et tous les titres qu’elle aurait agréables, en attendant qu’il pût faire mieux. Elle s’était contentée de les refuser, sous prétexte du scandale, (pie donnerait une élévation dont l’éclat choquerait le public ; mais depuis qu’on fut de retour elle prit d’autres airs. Tantôt elle voulait se retirer de la cour pour calmer les inquiétudes éternelles de la reine; tantôt c’était pour fuir des tentations par où elle voulait faire entendre que son innocence n’avait pas encore succombé. Enfin, c’était continuellement ou des alarmes ou quelque humeur chagrine qui désolait la tendresse du roi.
Comme il ne pouvait s'imaginer à qui diable elle en voulait, il crut qu’il fallait mettre la réforme dans son ménage d’amour, pour voir ci ce n’était point la jalousie qui l’inquiétait. Ce fut pour cela qu’ après avoir solennellement déclaré qu’il n’aurait plus de commerce avec madame de Cléveland , depuis l’affaire de Churchill , il se mit à faire une Saint-Barthélemy de tous les dutres menus amusements qu'il avait par-ci par-là dans la ville Les Nell Gwvn, les miss Davis, etla
troupe joyeuse des chanteuses et des danseuses des menus plaisirs de sa majesté furent congédiées. Tous ces sacrifices furent inutiles. La Stewart continuait à désespérer le roi ; mais il eut bientôt, découvert la véritable cause de ses froideurs.
L’officieuse Cléveland prit ce soin. Elle s'était déchaînée sans réserve , depuis sa disgrâce , contre mademoiselle Stewart , qu’elle en accusait par son impertinence, et contre l’imbécillité du roi, qui pour une idiote revêtue la traitait avec tant d’indignité. Comme elle avait encore des créatures dans la confidence du roi , ce fut par leur moyen qu’elle- fut informée de l’état où les nouveaux traitements de mademoiselle Stewart l’avaient réduit ; et dès qu'elle eut trouvé ce qu’elle cherchait , elle se rendit dans le cabinet du roi par l’appartement d'un de ses valets de chambre, nommé Chiflinch. Cette route ne lui était pas inconnue.
Le roi revenait de chez la Stewart , de fort mauvaise humeur. La présence de madame de Cléveland le surprit , et ne la diminua pas. Elle s’en aperçut; et, l’abordant d’un ton ironique et d’un sourire d’indignation : a J’espère , dit-elle , qu’il m’est permis de venir vous rendre mes hommages , quoique la divine Stewart vous ait défendu de me voir chez moi. Je ne veux point vous en faire des reproches, qui seraienttrop indignes de moi ; je viens encore moins excuser des faiblesses que rien ne peut justifier , puisque votre constance pour moi ne me laisse rien à dire, et que je suis la seule que vous ayez honorée de votre tendresse et qui s’eu soit rendue indigne par sa conduite,
Je viens donc ici vous consoler dans l'abattement où vous ont mis les froideurs ou la nouvelle chasteté de l’inhumaine Stewart. » A ces mots , un éclat de rire, aussi peu naturel qu’il était insultant et démesuré, mit le comble à son impatience. Il s’était bien attendu que quelque mauvaise raillerie suivrait ce préambule; mais il ne crut pas qu’elle dût prendre de ces airs bruyants , vu les termes où ils en étaient ; et comme il se préparait à lui répondre : « Non , dit-elle , ne me sachez point mauvais gré de la liberté que je prends de me moquer un peu de la grossièreté dont on vous en impose. Je ne puis souffrir qu’une affection si marquée vous rende la fable de votre cour, tandis qu'on se moque impunément de vous. Je sais que la précieuse Stewart vous renvoie , sous prétexte de quelque incommodité , peut-être de quelque scrupule de conscience; et je viens vous avertir que le duc de Richmond sera bientôt avec elle, s'il n’y est déjà. Ne m’en croyez pas , puisque, ce pourrait être le ressentiment ou l’envie qui me le ferait dire. Suivezmoi jusqu’à son appartement , afin que vous n’ajoutiez plus de confiance à la calomnie et que vous l’honoriez d'une préférence éternelle si je l’accuse à faux,, ou que vous ne soyez plus la dupe d’une fausse prude, qui vous fait faire un personnage si ridicule. »
En achevant ce discours , elle le prit par la main , comme il était encore tout irrésolu , et l’entraîna vers le logement de sa rivale. Chifllnch était dans ses intérêts : ainsi la Stewart n'avait garde d’être avertie de la visite ; et Babiani , dont madame de Cléveland avait fait la fortune , et qui la servait à merveille dans
cette occasion , lui vint dire que le duc de Richmond venait d’entrer chez la Stewart. C’était au milieu d’une petite galerie qui conduisait, par un dégagement, du cabinet du roi à ceux de ses maîtresses. La Cléveland lui donna le bon soir , comme il entrait chez sa rivale , et se retira pour attendre l’issue de cette aventure. Babiani, qui suivait le roi, fut chargé de lui en venir rendre compte.
Il était près de minuit. Le roi trouva les femmes de chambre de sa maîtresse , qui se présentèrent respectueusement à son passage , et lui dirent tout bas que mademoiselle Stewart avait été fort mal depuis qu’il l’avait quittée; mais que , s’étant mise au lit, elle reposait , Dieu merci. « C’est ce qu’il faut voir, dit-il en repoussant celle qui s’était plantée sur son passage . » 11 trouva véritablement la Stewart couchée; mais elle ne dormait pas. Le duc de Richmond était assis au chevet de son lit , qui vraisemblablement dormait encore moins. L’embarras des uns et la colère de l’autre furent tels qu’on se les peut imaginer dans une pareille surprise. Le roi , qui était le moins violent de tous les hommes, témoigna son ressentiment au. duc de Richmond dans des termes dont il ne s’était jamais servi ; il en fut interdit , et quelque chose de plus. 11 voyait son maître et son roi justement irrité. Les premiers transports que la colère inspire dans ces occasions sont dangereux. La fenêtre de mademoiselle Stewart était commode pour une vengeance subite : la Tamise coulait au-dessous. Il y jeta les yeux ; et voyant ceux du roi plus animés de courroux qu’il ne les en avait crus capables , il fit une profonde ré-
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vérence , et se retira sans répliquer à une quantité de menaces qui se succédaient.
La Stewart, un peu revenue de sa première surprise , monta sur ses grands chevaux , au lieu de se justifier , et dit les choses du monde les plus capables d’aigrir les ressentiments du roi : « que s’il n’était pas permis de recevoir les visites d’un homme de la qualité du duc de Richmond , avec des intentions qui lui faisaient honneur, c’était être esclave dans un pays libre; qu’elle ne savait aucun engagement qui l’empêchât de disposer de sa main ; mais que si cela n’était pas permis dans son royaume, elle ne croyait pas qu’il y eût de puissance capable de l’empêcher de passer en France , et de se jeter dans un couvent pour y chercher la tranquillité dont elle ne pouvait jouir dans sa cour. »
Le roi , tantôt outré de colère , tantôt attendri par quelques larmes , et tantôt effrayé de ses menaces , était tellement agité , qu’il ne savait que répondre ni aux délicatesses d’une créature qui voulait faire la Lucrèce à sa barbe , ni à l’assurance dont elle avait l’effronterie de s’emporter à des reproches. Cependant l’amour, près de triompher de tous ses ressentiments, fallait mettre à ses genoux pour lui demander par- •don de l’injure qu’il lui faisait , lorsqu’elle le pria de se retirer et de la laisser en repos , du moins pour le reste de cette nuit, sans scandaliser par une plus longue visite ceux qui l’avaient accompagné ou conduit chez elle. Cette impertinente prière acheva de l’outrer. 11 sortit en la menaçant de ne la plus voir , et fut passer la nuit la moins tranquille qu’il eût passée depuis son rétablissement.
M K MOI n ES
Le lendemain le duc de Richmond eut ordre de sortir de la cour, et de ne se plus présenter devant le roi ; mais il n’avait pas attendu cet ordre : et l’on sut qu’il était parti dès le matin pour sa maison de campagne.
Mademoiselle Stewart, voulant prévenir le mauvais tour qu’on pourrait donner à l’aventure de la nuit précédente , fut se jeter aux pieds de la reine. Ce fut là que , faisant le personnage nouveau d’une Madeleine innocente , elle lui demanda pardon de tous les chagrins qu’elle avait pu lui causer ; lui dit qu’un repentir continuel l'avait obligée de chercher tous les moyens de se retirer de la cour; que cela l’avait engagée à écouter le duc de Richmond , qui la recherchait depuis longtemps ; mais que puisque cette recherche était cause de sa disgrâce , et d’un éclat qui peut-être tournerait au désavantage de sa réputation , elle conjurait sa majesté de la prendre sous sa protection , et d’obtenir du roi qu’elle se mit dans un couvent , pour finir tous les troubles que sa présence causait innocemment à la cour. Tout cela fut accompagné d’une honnête quantité de larmes.
C’est un spectacle bien agréable qu’une rivale qui , s’humiliant à vos pieds , demande pardott et se justifie en même temps. Le cœur de la reine se tourna tout d’un coup. Ses pleurs accompagnèrent les siens. Elle l’embrassa tendrement après l’avoir relevée , lui promit toute sorte de faveur et de protection , ou pour son mariage , ou pour tout autre parti qu’elle voudrait prendre, et la renvoya , résolue d'abord d’y travailler tout de son mieux : mais comme elle avait beaucoup
DE GRAMMOIST.
d’esprit , les réflexions qu’elle fit après ce premier mouvement lui firent changer d’avis.
Elle savait que les penchants du roi n’étaient pas capables d’une constance opiniâtre. Elle jugea que l’absence le consolerait , ou qu’un nouvel engagement effacerait à la fin le souvenir de mademoiselle Stewart ; et que puisqu’elle ne pouvait éviter de se voir une rivale , il valait encore mieux que ce fût elle , dont la sagesse et la vertu venaient d’éclater par des preuves si manifestes. D’ailleurs elle se flatta que le roi lui saurait éternellement gré de s’ être opposée à la retraite et au mariage d’une fille qu'il aimait alors à la fureur. Ce beau raisonnement la détermina. Toute son industrie fut employée à persuader mademoiselle Stewart ; et ce qu'il y a de rare dans cette aventure , après avoir obtenu qu’elle ne songerait plus au duc de Richmond ni au couvent, ce fut elle qui prit soin de. raccommoder ces deux amants.
C’eût été dommage qu’elle n’eût pas réussi dans cette négociation. Aussi n’en fut-elle pas à la peine; car jamais les empressements du roi ne furent si vifs que depuis cette paix, et jamais ils ne furent mieux reçus de, la belle Stewart.
Mais ce prince ne goûta pas longtemps la douceur d’un raccommodement qui le rendait de la plus belle humeur de monde. , comme on va voir. L’Europe entière jouissait d’une paix profonde depuis le traité des Pyrénées. L’Espagne se flattait de respirer par la nouvelle alliance qu’elle venait de contracter avec le plus redoutable de ses voisins : mais elle n’espérait pas pouvoir soutenir les débris d’une monarchie sur
sa décadence , quand elle considérait l'âge ou les infirmités du prince, ou la faiblesse de son successeur. La France , au contraire , gouvernée par un roi infatigable dans l’application , jeune, vigilant, avide de gloire, n'avait qu’à vouloir pour s’agrandir.
Ce fut en ce temps-là que ce prince , qui ne voulait point troubler la tranquillité de l’ Europe, se laissa persuader d’alarmer les côtes de l’Afrique par une tentative de peu d’utilité , quand même elle aurait réussi ; mais la fortune du roi , toujours fidèle à sa gloire, voulut depuis faire voir, par le peu de succès de l’entreprise de Gigery, qu’il n’y avait que les projets formés par lui-même qui fussent dignes de son attention.
Peu de temps après , le roi d'Angleterre , voulant aussi visiter les bords africains , arma cette escadre pour l’expédition de Guinée dont le prince Robert devait avoir le commandement. Ceux qui en savaient quelque chose par leur expérience contaient des merveilles des périls de cette expédition ; qu’il faudrait combattre non-seulement les habitants de la Guinée , peuple endiablé, dont les flèches étaient empoisonnées, qui ne faisaient jamais de quartier que pour manger leurs prisonniers ; mais qu’il faudrait essuyer des chaleurs insupportables , ou des pluies dont chaque goutte se changeait en serpent; que si l’on pénétrait plus avant dans le pays, on était assailli par des monstres mille fois plus inconcevables et plus affreux que toutes les bêtes de l’Apocalypse.
Mais ce fut en vain que ces bruits se répandirent : loin d’inspirer de la terreur à ceux qui devaient être du voyage, ce fut un aiguillon pour la gloire de ceux
DK ORAMMOST.
qui n’y avaient que faire. Jermyn se présenta tout des premiers ; et, sans songer que le prétexte de sa convalescence avait différé la conclusion de son mariage avec mademoiselle Jennings , il demanda la permission du duc et l’agrément du roi pour y servir de volontaire.
Il y avait quelque temps que la belle Jennings commençait à revenir de l’entêtement qui l’avait séduite en sa faveur. Ce n’étaient plus guère que les avantages de l’établissement qui lui donnaient du goût pour ce mariage. La mollesse des empressements d’un amant qui semblait ne rendre des soins que par habitude la rebutait; et le parti qu’il venait de prendre sans son aveu lui parut si ridicule pour lui , et si choquant pour elle , qu’elle résolut dès ce moment de n’y plus songer. Elle ouvrit petit à petit les yeux sur le faux brillant qui l’avait éblouie; et le fameux Jermyn fut reçu comme il le méritait, lorsqu’il vint lui donner part du projet héroïque dont nous venons de parler. Il parut tant d’indifférence et tant de liberté d’esprit dans les railleries dont elle lui fit compliment sur ce voyage , qu’il en fut tout déconcerté , d'autant qu’il avait préparé toutes les consolations qu’il avait crues capables de la soutenir , en lui annonçant la funeste nouvelle de son départ. Elle lui dit qu’il n’y avait rien de plus glorieux à lui , dont le mérite avait triomphé de tant de libertés en Europe , que d'aller étendre ses conquêtes dans une autre partie du monde ; qu’elle lui conseillait de ramener toutes les captives qu’il ferait en Afrique , pour remplacer les beautés que sou absence allait mettre au tombeau.