‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 32 sur 62 · SIG · texte numérisé non relu

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Jermyn trouva fort mauvais qu’elle eût la force de railler dans l’état où il la croyait réduite ; mais il s’aperçut que c’était tout de bon. Elle lui dit qu’elle prenait cet adieu pour le dernier , et le pria de ne lui en plus faire avant son départ.

Jusque-là tout allait bien pour elle. Jermyn nonseulement était confondu d’avoir eu congé si cavalièrement; mais il sentit redoubler tout le goût qu’il avait eu pour elle par ces marques de son indifférence. Elle avait donc le plaisir de le mépriser et de le voir plus sensible que jamais. Ce ne fut pas assez ; elle voulut mal à propos outrer la vengeance.

On venait de mettre au jour les épitres d’Ovide, traduites par les beaux esprits de la cour. Elle se mit à faire une lettre d’une bergère au désespoir , qui s’adressait au perfide Jermyn. Elle prit pour modèle l’épitre d’Ariane à Thésée. Le commencement de cette lettre était mot pour mot les plaintes et les reproches de cette amante outragée, au cruel qui l'abandonnait. Tout cela était accommodé tellement quellement aux temps et aux conjonctures présentes. Elle avait eu dessein d’achever cet ouvrage par une description des travaux , des périls et des monstres qui l’attendaient en Guinée , pour lesquels il quittait une tendre amante abîmée dans la douleur; mais n’en ayant pas eu le temps , ni celui de faire transcrire tout cela pour l'envoyer sous le nom d’une autre, elle mit étourdiment dans sa poche ce fragment écrit de sa main , et plus étourdiment encore le laissa tomber au beau milieu de la cour. Ceux qui le ramassèrent reconnurent son écriture, et en tirèrent plusieurs copies qui eurent

DE (iRAMMONT.

cours par la ville. Cependant sa conduite avait si bien établi l’idée de sa sagesse , qu'on ne fit aucune difficulté de croire que la chose s’était passée comme on vient de dire. Quelque temps après , l’expédition de Guinée fut remise, pour les raisons que tout le monde sait ; et le procédé de mademoiselle Jennings la justifia sur cette lettre , car, quelques efforts que lissent le mérite et les nouveaux soins de Jermyn pour la ramener, jamais elle n’en voulut entendre parler.

Mais il ne fut pas le seul qui se ressentit de cette bizarrerie , qui prenait plaisir à désunir les cœurs pour les engager bientôt après à des objets tout différents. On eût dit que le dieu d’amour, par un nouveau caprice , livrant tout ce qui reconnaissait son empire aux lois de l’hymen , avait en même temps mis son ban-' deau sur les yeux de ce dieu , pour marier tout de travers la plupart des amants dont on a fait mention.

La belle Stewart épousa le duc de Richmond ; l’invincible Jermyn, une pecque provinciale; mylord Uochester, une triste héritière ; la jeune Temple, le sérieux Lyttelton ; Talbot , sans savoir pourquoi , prit pour femme la languissante Baynton ; George Hamilton, sous de meilleurs auspices, épousa la belle Jennings; et le chevalier de Grammont, pour le prix d’une constance qu’il n’avait jamais connue devant et qu’il n’a jamais pratiquée depuis, trouva l’Hymen et l’Amour d’accord en sa faveur, et se vit enfin possesseur de mademoiselle d’Hamilton.

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