RELATION D’UNE PARTIE DE CHASSE
Près du marquisat de Nointel ,
Vers un bois nommé la Garenne,
S’étend une riante plaine Où jadis le preux Béchamel Coucha maints cerfs dessus l’arène.
■ Là quelques gazons verdoyants Servirent de table et de nappe A mille ragoûts différents Que don Rivier, en vrai satrape ,
Avait fait préparer pour ces objets charmants.
Mais leurs divinités, à la chasse fidèles,
Sans s’amuser à ce festin ,
Que l’on avait servi pour elles ,
Mangèrent deux croûtes de pain ,
Et burent trois verres de vin ,
Comme auraient fait simples mortelles.
Le déjeûner fini , les chasseurs , pour lancer le cerf, s’enfoncèrent dans le bois avec tout leur attirail , tandis que les dames firent poster leurs carrosses à quelque distance de là , ne jugeant pas à propos de monter sur leurs superbes chevaux avant qu’on eût donné le cerf aux chiens, outre que l’Aurore semblait s’être mise en coiffe et en écharpe dès le matin, tant l’air était encore sombre ! Oui ,
Le soleil était en chemin ,
Sans que l’amante de Céphale Eût fait briller son air serein Devers la rive orientale ;
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Et Flore, sa jeune rivale,
Sans lis , sans roses , sans jasmin ,
Parut un peu défaite et pâle ;
Car tout leur éclat , ce matin ,
Était dans le carrosse avec la maréchale Et les deux nymphes de son train.
Mais, écoutez : Si , pour la rime ,
J’ai mis dans son train les attraits De ces deux illustres objets ,
Qu’on ne m’en fasse pas un crime :
A Clermont on en use ainsi ,
Pour peu que la rime nous gêne ;
Car du reste on sait , Dieu merci ,
Que l’une et l’autre en souveraine Peut régner partout, comme ici.
On avait fort parlé d’un gentilhomme âgé de cent ans, qui se plaisait encore à la chasse.
Les dames tournèrent les yeux de toutes parts , dans l’espérance qu’il se serait mis dans quelque litière , pour en avoir encore le plaisir ce jour-là , lorsque le cri des chiens leur en ôta la curiosité pour donner leur attention à plusieurs chasseurs qui parurent dans ce moment , et entre les premiers ,
Certain piqueur, qui de Nestor Égalait presque les années ,
Retroussant un vaste castor,
Rendit les dames étonnées ;
Mais on le fut bien plus encor Par ses façons déterminées.
De la meute tout le plus près ,
Ce patriarche infatigable ,
Cet antique perce-forêts,
Par les plaines et les marais Poussait sa rosse redoutable.
Ce spectacle nouveau donna de l’admiration aux dames,
aussi bien qu'un grand benêt de piqueur qui portait un cor de cbasse dont il ne savait pas sonner ; ce qui scandalisa tellement une des dames d’honneur, qu’elle lui dit qu'il était bien impertinent de galoper tout le jour avec une machine dont il ne savait que faire.
Dans ce moment le soleil , écartant insensiblement les nuages qui l’enveloppaient, voulut faire sa cour à nos divinités ; et voici comment :
Quoiqu’il se fût mis de son mieux ,
Et qu’au milieu de sa carrière 11 fût brillant et radieux ,
Il savait que de leurs beaux yeux Sortirait bien plus de lumière Qu’il n’en répandait dans les deux.
C'est ainsi que souvent, d’une façon galante, •
On voit à Saint-Germain le lumineux l’bébus Comparer, au matin, sa lumière naissante Avec la figure brillante Delà déesse Innubibus ,
Pour la rendre encor plus charmante.
Quoi qu’il en soit, il parut devant nos daines entre une et deux heures ; mais le cerf, pour des raisons qu’on ne sait pas, n’osa paraître si tôt devant elles. Il fallut donc qu’elles se portassent dans une autre plaiue entre deux tx>is qui la séparaient, de l’un desquels il s’avisa de sortir après quelque temps, ne pouvant plus résister à la curiosité de voir tant d'appas , au hasard de ce qui pourrait en arriver; mais mal lui en prit, aussi bien qu’à plusieurs autres qui valaient mieux que lui, et qui s'étaient abandonnés au plaisir fatal de les regarder. Dès ce moment, la tête lui tourna tellement , que le pauvre animal ne savait plus où il en était :
Jadis le seigneur Acléon ,
Dans une pareille aventure,
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Éprouva qu’il ne fait pas bon Lorgner de ces objets d’immortelle nature;
Car si l’on n’y perd pas , comme lui , la figure ,
On y perd du moins la raison.
Les dames qui lui virent traverser la plaine à toutes jambes, le trouvèrent très-bien pris dans sa taille, et furent touchées de la peine qu’on lui donnait. Cependant elles ne laissèrent pas de s’impatienter de ce que les chiens tardaient tant à le suivre; et dès qu’ils parurent elles s’empressèrent toutes à la fois à montrer aux chasseurs les endroits par où il avait passé.
On ne sait pas bien ce qu’il fit dans le bois, car il ne savait plus ce qu’il faisait lui-méme; mais il en ressortit au bout d’une demi-heure, et vint passer toutes ses misères en revue devant elles. 11 était tout essoufflé , il tirait la langue , que c'était une pitié ; les chiens étaient à ses trousses , et pour comble de disgrâce , le manteau du cocher le poursuivit à toutes jambes; nous disons le manteau du cocher, car celui qui le portait alors n’a pas coutume d’aller si vite.
Ce fut alors qu’un nouvel attendrissement intéressa les dames pour lui. Le pauvre cerf! disait chacune à part; que ne donnerais- je pas pour qu’il pût échapper? Cependant, ajoutaient-elles , le coquin va encore bien vite, et il est à craindre qu’on ne le prenne pas. Tandis qu’on parlait ainsi de lui , le malheureux s’était réfugié dans l’autre bois, où, s'étant fait battre quelque temps , il eut enfin recours à sa dernière ressource, qui était de chercher à se lancer dans quelque rivière :
Mais , hélas ! par un sort fatal ,
Dans ce pays cruel, où les chiens sont barbares ,
Les rivières sont assez rares ,
Ët bien loin était tout canaL
Il sortit pourtant pour la dernière fois des lieux qui l’avaient vu naître, et où il avait si doucement passé ses premières années ; mais comme il en sortit par un endroit opposé à celui où nos dames l’attendaient, la chasse s’éloigna sans qu’elles s’en fussent aperçues ; et, n’entendant plus le cri des chiens, elles firent plusieurs raisonnements sur la destinée du pauvre cerf. Les unes espéraient qu'il s’était sauvé; les autres, jugeant qu’il avait fini ses jours dans le bois , plaignirent tendrement ses malheurs , ravies de n’avoir pas été témoins de sa misérable destinée; mais elles ne laissèrent pas de trouver mauvais que les chasseurs ne les y eussent pas appelées.
Sur ces entrefaites un courrier, dépêché par ces mêmes chasseurs, vint leur annoncer qu’il était aux abois auprès d’un petit ruisseau, à l’entrée du prochain village. À cette nouvelle, leur parti fut bientôt pris; la pitié fit place à l’ardeur de la chasse; le cocher eut ordre de les mener à toute bride ; et dès que le terrain ne permit plus d’avancer en carrosse, les voilà à sauter à terre sans l’aide de leurs écuyers, et à faire les plus merveilleuses enjambées qu’on vit jamais; et cela par un terrain marécageux, où jamais divinités n’avaient mis le pied avant elles , et où celles-ci étaient souvent dans la boue jusqu’à mijambe :
Nouvelles (leurs, selon l’usage,
Allaient naître dessous leurs pas ;
Mais elles ne voulurent pas S’arrêter un moment pour ce nouvel hommage ,
Dont elles firent peu de cas ,
Et coururent vers le village Pour goûter le plaisir sauvage De voir le cerf à son trépas.
Ce fut là qu’elles trouvèrent ce noble animal , la tête haute, quoique blessé de deux grands coups d’épée dans
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les flancs, d’où le sang coulait à gros bouillons. Il était au milieu d’une infinité de chiens acharnés à sa perte , qui criaient comme des possédés, mais dont le plus hardi n’osait pourtant mettre la main sur lui. Ce fut là , dis-je, que, tournant noblement la tête de tous côtés , sans voir un seul ami dans cette multitude de spectateurs, il envisagea la mort d’un œil ferme, aussi bien qu’une multitude d'hommes, de femmes et de petits enfants à qui jamais il n'avait fait aucun déplaisir, et qui semblaient pourtant aussi animés à sa perte que s’il eût été le plus grand scélérat de l’univers. Le spectacle était touchant; aussi eussiez-vous vu nos dames accablées de douleur et d’attendrissement : aux unes le cœur battait de pitié, aux autres les genoux tremblaient de saisissement , enfin elles fondaient toutes en larmes ; mais pas une ne voulut détourner les yeux d’un spectale si touchant et si digne de toute leur compassion.
Mais , quoique le cas soit étrange ,
Ce n’est pas une nouveauté ;
Car de tout temps chaque beauté ,
Et qu’il soit dit à sa louange,
Eut dans le fond du cœur un bizarre mélange,
De tendresse et de cruauté.
Elles en avaient donc la plus grande pitié du monde; mais elles avaient encore une plus grande envie de le voir expirer au milieu des tourments qu’on lui fit souffrir; et elles eurent bientôt contentement. Cependant c’est un récit qu’il est bon d’épargner au lecteur, qui ne pourrait s’empêcher de donner quelques larmes aux circonstances dont les prodiges de valeur et les derniers soupirs du pauvre cerf furent accompagnés ; mais nous ne saurions nous dispenser d’ajouter à ce récit quelques réflexions qu’un des assistants fit dans cette occasion.
HELATIONS DE DIFFÉRENTS
Un personnage à face blême ,
Que les destins ont rendu cerf D'une indifférente qu’il aime ,
En soupirant dit en lui-même :
Hélas ! ce misérable cerf De mes souffrances est l’emblème.
Tous les maux que lui font les chiens ,
Éternellement sur sa voie ,
Et dont il doit être la proie ,
Si vous les compare* aux miens,
Ne sont que des sujets de joie.
Car jusqu’à ce funeste jour,
Où la fortune par caprice ,
Et les chiens courants par malice ,
L’ont persécuté tour à tour,
Sultan des forêts d’alentour,
Jamais biche , pour son supplie» ,
Ne s'arma de rigueurs dont la fière Clarice Répond à mon fidèle amour.
Oui , quelle que soit votre peine ,
Pauvre cerf ! dans ce sort fâcheux ,
Jadis au récit de vos feux Votre maîtresse fut humaine ;
J’en connais de plus malheureux.
Dans ces moments impitoyables Vous n’avez repos ni demi ;
Destins pour vons sont implacables ;
Beautés , hommes et chiens , tout vous est ennemi ;
Mais vous avez joui de cent jours agréables ,
Et les nuits vous avez dormi :
J’en connais déplus misérables.
C’est ici que finit la relation de l’académicien de Clermont. Il serait à souhaiter que la même plume eût été employée à faire le récit des fêtes et des divertissements qui, se succédant chaque jour, durèrent jusqu’au retour de ces
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illustres personnes à Saint-Germain. On aurait vu M. le maréchal, le 19 du mois, chassant autour de ses canaux, tuer deux carpes d’une prodigieuse grandeur d’un seul coup de fusil , au grand étonnement de la noblesse qui l’accompagnait, et principalement d’un seigneur de bel air, qui s’était depuis peu fait habiller à Clermont. Cet historien, fidèle jusque dans les moindres circonstances de ses récits, aurait particularisé dans ses relations l’incroyable pèche qui se Qt le lendemain dans les étangs , canaux et viviers de Fitz-James, où madame la maréchale, dans un char à la romaine tiré par certains animaux habillés en laquais, parut avec plus d’éclat qu’Amphitrite ou Thétis au milieu de leurs Néréides. Mais l’éloquence dudit académicien aurait triomphé dans le détail de la fête du jour suivant, 22 de ce mois. C’était une chasse au loup, où les dames , montées sur de nobles et légers coursiers, à cause de ces bêtes féroces, charmèrent ou plutôt éblouirent par leur bonne mine sept ou huit cents chasseurs armés de fusils, qui poursuivaient les hôtes furieux des bois d’alentour. On se contenta de faire mourir deux loups seulement, pour servir d’exemple aux autres, ayant ordonné d'en attacher les têtes au gibet, tant de la place publique de Fitz-James, que sur ceux des grands chemins entre Amiens et Clermont.
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