LETTRE DE M. DE LA CHAPELLE A HAMILTON
O toi qui surl’Hélicou voles,
Et qui, dans tes essors divers ,
Près de Muses , que tu cajoles ,
SOir de toi, jamais ne te perds ;
Toi qui , dans des aimables vers, Maître du sens et des paroles ,
Ne connais point les tristes fers Sous qui, dans des écrits frivoles Que tracent mille auteurs pervers.
De notre siècle les idoles ,
Gémit et marche de travers La raison sur des rimes folles , Apprends-moi l’art de badiner Sans ramper et sans me gêner !
De tes cadences accouplées Apprends-moi l’art miraculeux ; Comment eu rimes redoublées , Vingt fois avec un tour heureux A nos oreilles rappelées ,
Un vers court et pourtant nombreux Enferme un sens noble et nerveux.
Loin des expressions enflées ,
On voit dans tes plus simples jeux Toutes les grâces assemblées.
ET ÉPITRE8
De ce style vif et serré ,
Qu’on crut par la parque cruelle Avecque Chapelle enterré ,
L'honneur par toi se renouvelle.
Pour moi , qu'une muse rebelle A d’un autre vin enivré ,
Si , dans une route si belle ,
Sur les pas d’un guide fidèle ,
Je suivais le chemin montré ,
Bien loin d’aller jusqu'à Chapelle Dont la voix au sommet t’appelle ,
Je ne joindrais pas Bachaumont Dans les routes du sacré mont.
Les rimes redoublées sont de véritables routes pour moi; souffrez, monsieur, que j’en sorte, et que je me mette dans le chemin uni de la prose.
Vous savez que les deux auteurs des rives de la Garonne nesont pas les seuls à qui le hardi dessein d’écrire l’histoire du comte de Grammont soit venu dans l’esprit. Libre des occupations sérieuses auxquelles un devoir plus pressant m’attache, si j’avais eu
La main qui crayonna
L’âme du grand Pompée et l’esprit de Cinua ,
j’eusse voulu l’employer à peindre l’inimitable comte de Grammont,
Je doute encor que cette main Dans le caractère romain En traita excellents si fertile ,
Pour cet autre nouveau dessein Se fût trouvée assez habile.
Les grâces naïves, les actions sublimes, les merveilles du courage, les vivacités de l’esprit, les souplesses du courtisan, les hardiesses de l'amant, les entreprises du guer-
LETTRES
rier, les vues du politique, le jeu, l’intrigue de la cour, la galanterie, la guerre, occupations d'une très-longue vie, les fautes et les traverses souvent plus heureuses que les prospérités même et que la bonne conduite, les défauts aussi admirables que les vertus , un mélange de qualités opposées et d’aventures extraordinaires, forment dans le comte de Grammont un caractère rare et singulier, que je ne crois pas qu’il soit possible de bien représenter.
Vos auteurs gascons ont délibéré sur le choix du style dont il fallait se servir pour écrire cette surprenante histoire; pour moi, j'ai souvent songé à quel héros de l’antiquité on pourrait comparer ce héros de notre siècle.
Mécène s’est quelquefois présenté à mon esprit : l’amitié d’un autre Auguste plus grand que celui de Rome ; l’extraction presque pareille et comme royale en l’un et en l’autre; la prodigalité du Français, même quand il était pauvre, assez approchante de la libéralité du Romain ; un autre Horace en vous, digne assurément d’être comparé à celui de Mécène ; toutes ces ressemblances m’ont souvent frappé ; mais je trouve dans Mécène je ne sais quoi de trop sérieux pour le comte de Grammont. Je crois que Mécène était triste; c’était un philosophe plein de soucis, et toujours occupé de sa fortune ; il avait de l’esprit, !il disait de belles choses, il aimait les lettres , il était savant ; mais je ne crois pas qu'il fût vif et plaisant comme le comte de Grammont.
Ne serait-il point mieux de comparer le comte à Pétrone, cet homme né pour les plaisirs, qui vivait dans une volupté si spirituelle ;
Qui passait les jours à dormir,
Et les nuits à se divertir.
Quelqu’un dira que le comte de Grammont ne dort ni nuit ni jour ; mais il faut bien que le proverbe se vérifie, et que toute comparaison cloche eu quelque chose. Pétrone
ET El'ITBES.
était, comme le comte de Grammont, maître de la politesse et arbitre du bon goût, diseur de bons mots, railleur souvent dangereux. Vous savez comme il mourut.
Nul ennuyeux
N osa se montrer à ses yeux ;
Ses oreilles n’étaient pas faites Pour les entretiens sérieux.
Tranquille en d'aimables retraites,
Et dans sa mort délicieux ,
Se faisant lire des sornettes ,
Avec de douces chansonnettes , l’ardes concerts harmonieux Il fit au monde ses adieux.
Mais enfin il mourut, dira encore quelqu’un ; et le comte de Grammont, en cela bien différent de Pétrone, nous assure que pour lui il ne mourra jamais. La comparaison n’est pourtant pas si défectueuse en ce point ; car, quoique je commence à croire que véritablement le comte de Grammont vivra toujours, nous n’avons pas laissé de le voir déjà deux ou trois fois badiner avec la mort; nous l’avons vu , dans ces moments si tristes pour les autres hommes, toujours libre et enjoué; non que le comte de Grammont ne soit un très - bon chrétien , mais il n’en veut point faire les derniers devoirs prématurément.
Enfin, soit qu’il doive mourir un jour, soit que, comme il l’a résolu , il doive être éternel sur la terre, la postérité n’aura de lui, non plus que Pétrone, que des fragments.
Parmi ces fragments on lira avec bien du plaisir la lettre des deux écrivains de la Garonne ; je ne doute pas qu’on ne démêle aisément celui qui leur a servi de secrétaire, et qu’on ne pense, comme moi, que la Tamise fait une restitution à la Seine, et lui donne en vous un autre Saint- tëvremond. Je suis, monsieur, votre trèshumble, etc.
La ('.uaeelee.
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