RÉPONSE A M. DE LA CHAPELLE
Que maudits soient les deux Gascons Qui se sont avisés décrire Les fatigants brimborions Que chacun est si las de lire ; tandis que, malgré les raisons D'un protecteur qui les admire ,
On ne peut s'empêcher de rire De leur ouvrage et de leurs noms !
Quoi ! tant que la journée est longue ,
Ou croira, sans Cire importun ,
Pouvoir présenter l’Espalongue ,
Et relire cent fois Peyrun !
C'est ainsi que leur secrétaire ,
Car vous voulez que je le sois ,
S’est récrié toutes les fois Que quelque lecteur eu colère Ou que le copiste aux abois L’avaient touché de leur misère.
Mais, monsieur, il n'est plus question de tout cela , et nous respirons depuis l’arrivée de votre lettre ; elle est venue délivrer le public d’une oppression manifeste. On ne présente plus l’autre comme une estocade à tous venants ; car on vient arracher la vôtre des mains du comte de Grammont, pour la lire et pour la copier.
Elle est si charmante d’elle-même, et si flatteuse pour moi , que j’y ai d’abord été pris ; et j’ai cru de bonne foi que vous pensiez une partie des choses que vous disiez à mon avantage, sans faire réflexion que c’était pour vousmême que vous aviez eu la bonté d’étaler ce qu’il y a de plus gracieux dans le tour et l'harmonie des vers , et ce qu’il y a de plus élégant , de plus pur et de plus noble dans l'autre genre.
Le comte de Grammont en est si transporté , que mes-
ET KPITRF.S.
sieurs de la Garonne ne lui sont plus de rien : mais perinettez-moi de vous dire que je me suis révolté contre le penchant qui nous entraîne toujours, lorsque des louanges, tout outrées qu’elles puissent être , nous viennent d'une bonne main.
Vous parlez dignement du comte de Grammont ,
De son mérite et de sa race ;
Mais à moi , de me dire en face Que j'habite le sacré mont , lit que je suis de la côte d'Horace !....
Épargnez vos amis , de grâce ;
Ils savent trop bien ce qu’ils sont ,
Pour avoir seulement l’audace De regarder Saint-Évremond.
J’ai fait la première lecture de votre lettre au comte , selon votre intention ; cela n’a point fait de tort à l’éclaircissement des faits ; car, quoiqu'il n’ignore rien , comme vous savez , le peu de commerce qu’il a depuis quelque temps avec les Romains dont vous faites mention les avait un peu déguisés dans son esprit ; et il a été bon de lui donner une idée un peu plus particulière que vous ne faites des gens à qui vous le comparez. Au reste, il vous sait si bon gré de ce que vous venez de faire poiir lui, qu’il est bien résolu de ne vous donner ni paix ni trêve que vous n’ayez tenu la première parole que vous lui avez donnée. 11 est ravi de voir, par cet échantillon, qu’il n’y a que vous qui soyez capable de le mettre dans un beau jour. Il trouve, par votre lettre, que Mécène et lui se ressemblent comme deux gouttes d’eau , principalement par la confiance et la faveur du maître. Il n’a pas si bien compris par quel endroit ils étaient tous deux d’extraction royale ; et j'ai été obligé, pour l’en éclaircir, de lui dire en propres termes :
Mœce nas , atavis édité regibus >
LETTRES
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après quoi il l’a compris sans difficulté. Il s'en tient donc à cette ressemblance , et fait un cas infini du premier ministre d’Auguste, parce qu’il aime et qu’il honore tous les ministres.
Mais, quant à votre ami Pétrone ,
Il dit que c’était un vaurien ,
Et que dans ce siècle chrétien ,
Où veuves ne bougent du prône Et se montrent femmes de bien ,
On aurait brûlé sa matrone.
Il estime infiniment l'agréable et brillante peinture du dernier adieu que ce Romain fit au monde; mais il trouve qu’un homme qui voulait se donner du bon temps à l’article de la mort n’avait pas rassemblé tout ce qu’il faut pour cela dans les plaisirs que vous marquez :
Car vainement vous prétendez Que sa fermeté fut si grande Pour les fausses tranquillités Qu’il affecta dans ces extrémités Que chaque mortel appréhende.
On jouait, dites- vous , chaconne et sarabande ;
Rébecs et violons tendrement accordés
Faisaient aux doux plaisirs pour lui dernière offrande ;
Il invoquait Pbébus, à qui vous commandez;
Et , recueillant des fleurs qu’ici vous répandez ,
Il s’en faisait une guirlande ;
Mais ses destins en vain se virent retardés Par cette harmonieuse bande :
Il n’avait ni cartes ni dés.
Ainsi le comte de Grammont tient qu’un païen qui est mort si pauvrement n’avait jamais su vivre. Il tient aussi qu’il est à propos de faire à présent un mystère des
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véritables auteurs de nos deux lettres -, et je crois que voici pourquoi :
Comme dans ces écrits on a quelque raisou De ne pas exposer son nom A la critique ou bien à l’injustice Des confrères en Apollon ;
Le comte , heureux en artifice ,
Dit, pour éloigner tout soupçon ,
Que la première est d’un Gascon ,
Et que la seconde est d’un Suisse ,
Mais Suisse du premier canton.
Je ue vous fais point d’excuse de n'avoir pas répondu plus tôt à votre lettre ; car, quoiqu’il y ait plusieurs jours que vous me l’avez adressée , je ne l’ai que d’avant-hier. Je suis, monsieur, très-sincèrement votre très-humble, etc.