‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 42 sur 62 · LETTRE DE L’ABBÉ DE CHAULIEU A HAM1LTON · texte numérisé non relu

LETTRE DE L’ABBÉ DE CHAULIEU A HAM1LTON

Nous vous devons un compliment Pour nous avoir sur le Parnasse Accordé si bénignement Une très-honorable place ;

Mais très-bien nous serions passés Des brocards qu’avec la fleurette Votre muse , en fine coquette ,

Tout doucement nous a glissés ‘ .

Bien loin d’en être courroucés ,

C’est peu pour une muse anglaise Qu’un léger petit coup de dent :

Elle qui , ne vous en déplaise ,

Aime le carnage et le sang.

Sur la Tamise Melpomène

LETTRES

Ne veut qu’horreur et que combats , Et la cruelle ne craint pas Souvent d'ensanglanter la scène.

Pour vous , dont le cœur, amolli Par les doux accords de Thaiie , Nous fait voir un esprit poli Dans les vallons de Tltessalie ,

Sous ces beaux arbres toujours verts Vous apprîtes, dès votre enfance ,

Et l'harmonie et la cadence Du dieu qui nous dicte les vers ; Mais c'est peu d’une politesse Qui pourrait empêcher la Grèce De regretter Anacréon ;

Vous savez , sur un plus haut ton , Faire leçons de politique,

Et plus sagement que Platon Établir une république.

Je sais quelles seraient ses lois ;

Mais laissons la chose publique A traiter pour une autre fois ,

Et trêve de panégyrique.

Souvenez-vous bien seulement Que vous devez à maître Clément Réparation authentique ,

Pour avoir fort injustement Traité sa muse de gothique ,

Elle qui , dans son enjoûmeut ,

Sans être obscure ni caustique , Saurait bien faire une réplique Aux rébus de vos campagnards, Qu’on voit, à leur style rustique , N’avoir rien lu que des Ronsards ; Jamais rien de ce badinage De Chapelle et de Sarasin ,

Qui répandaient sur leur ouvrage Tout ce qu'ils eurent de divin.

Pour moi, de mon libertinage

ET KP1TRES

Qui toujours ai fait vanité,

Dans des vers qui m'ont peu coûté J’ai quelquefois, sur ma musette, Chanté les amours et le vin ;

El si j'étais moins libertin,

Je serais plus mauvais pocle.

LETTRE A M. DE MIMÜRE.

A Sceaux, le 1" juillet 1705.

Mimure, qui dans la carrière Où vous ont engagé l'honneur et le devoir,

D’une constance singulière ,

Bravez du matin jusqu'au soir La mort, la crotte , ou la poussière :

Vous , qu'il fait souvent si beau voir,

Dans l’oubli de toute glacière ,

Apaiser votre soif guerrière Sur le bord de quelque abreuvoir.

De quelque bourbeuse rivière ,

Ou bien de quelque réservoir ;

Qui passez mainte nuit entière Sans vous coucher, sans vous asseoir.

Sans avoir fermé la paupière , .

Et le matin sur la bruyère ,

Animé du flatteur espoir D'une rencontre meurtrière ,

Sans buffet, sans nappe, ou salière.

Mangez bénignement un morceau de pain noir.

Oh ! combien nous portons d’envie A tous ces travaux glorieux !

Nous, qu’une fainéante vie ,

Nous, qu'un repos délicieux,

Près d’iris, Aminte,ou Sylvie,

Tiennent enchantés dans ces lieux.

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LETTRES

Car enfin l'équitable Histoire ,

Quand vous serez expédiés ,

Vous autres , qui vers l’onde noire M’allez jamais qu’estropiés ,

De vos noms partout publiés Saura conserver la mémoire ,

En volumes bien reliés,

Tandis qu’au temple de la Gloire Les nôtres seront oubliés.

11 est trop vrai , grâce à l’envie ,

Que chez les injustes humains Le nom des nouveaux écrivains Ne dure pas plus que leur vie ;

B...., à peine enseveli,

Parut aux bords de l’onde noire,

Et de ses vers enorgueilli ,

Tenant encor son écritoire Et ses Idylles de Marly,

Voulut passer l'eau sans en boire :

Mais Caron , ayant recueilli Tous les fragments de cette histoire,

Jeta dans les flots de l'Oubli Ce frivole appui de sa gloire ,

Et de cet ouvrage aboli Il n’est plus ici de mémoire.

Dieu garde de tout mal dans cette vie ceux qui sont menacés d'un pareil destin dans l’autre! mais cela ne nous regarde pas. IN'ous qui rimons pour rire , et pour faire rire les autres, ne trouvons point mauvais qu’on nous prenne pour ce que nous sommes. Au reste, je vous écris d’un lieu où l’air est si épuré, que, si je valais quelque chose , il ne me serait pas possible de vous dire des pauvretés; on les a toutes bannies du commerce des lettres :

Car le sonnet à bouts rimés,

Avec ses agréments postiches ,

ET ÉPITKES.

L’anagramme et les acrostiches Du bourgeois toujours estimés,

Ctiez le bourgeois sont renfermés Parmi ses effets les plus riches ,

Et dans cette cour supprimés ,

Vont sous campagnardes corniches Sécher dans les poudreuses niches De quelques recueils enfumés.

Après cette réforme heureuse ,

Ne croirait-on pas que dans Sceaux Le bon sens dût être en repos,

Loin de l’habitude ennuyeuse Du rébus et des jeux de mots ?

Cependant il nous reste un certain volontaire Qui me fait mourir de chagrin ,

Enfant de la table et du vin ,

Difficile et peu nécessaire,

Vif, entreprenant, téméraire,

Etourdi , négligé , badin ,

Jamais rêveur , peu solitaire ,

Quelquefois délicat et tin ,

Mais tenant toujours de son père.

Ce n’est point une énigme du Mercure que je vous propose , quoique ce portrait en ait assez l’air ; je parle d un monstre, qui vulgairement s’appelle Impromptu ; nous avons ici des gens qui ont le secret de l’apprivoiser, et de lui faire dire les plus jolies choses du monde. Mais pour moi,

Au seul aspect de l’Impromptu Je me sens troubler la cervelle ; ,

La rime , indomptée et rebelle ,

Me fuit , et Bacchus, plus bourru Qu’il n’est dans sa saison nouvelle,

Au lieu de m’échauffer, me gèle ;

Interdit , morne, confondu ,

En vain je m’excite et l’appelle,

LETTBES

Jamais il ne m’a répondu.

Kt dans cette route nouvelle Mon esprit rétif, abattu ,

N’a pour rimer ni force ni vertu ;

Non que d’une vulgaire audace Je ne pusse , le verre en main ,

Par un effort plat et soudain ,

Sans rien emprunter du Parnasse ,

Chanter Iris et le bon vin ,

Et mettre leurs feux à la glace ,

Dans quelque languissant refrain.

Tels couplets ferait le poète Qui rime aux Petites-Maisons ,

Ou bien ces gentils compagnons Qui , les fêtes à la guinguette Regalant facile grisette ,

Avec trois maudits violons ,

Pour Toinon , Nicole , ou Perrette ,

A bon marché font des chansons.

Mais je regarde avec surprise Que , sur mille sujets divers ,

On fasse sur-le-champ des vers Que le dieu des vers autorise ,

Kt qui soient dignes des concerts Qu’il inspire ou qu'il favorise :

Facilité qui n’est permise Qu’à Malézieu, Genest, Mayercron, ou Nevers.

Je garde donc un respectueux silence dans ces occasions, et je ne brille guère plus dans les autres : attentif à recueillir ce que la vivacité d’esprit répand ici de tous côtés , il n’est question de moi que lorsque je puis me parer de ce que j’entends dire :

De tant d’heureux originaux Froid et misérable copiste ,

Mon esprit près d’eux ne subsiste Qu’à mettre à profit leurs bons mots.

ET ÉPITBES.

Ainsi, confus d’ennuyer ici tout le monde sans jamais pouvoir m’y ennuyer, je vais m’égarer dans les plus belles promenades qui soient dans l’univers ;

Dans ces beau x lieux où la nature Au milieu des secours de l’art ,

Parait simple , innocente et pure ,

Étale sans pompe et sans fard L’éclat naissant de sa verdure ,

Et semble devoir au hasard Les agréments de sa parure ;

Là, dans scs paisibles canaux , ^

Coule à peine l’onde tardive Que nourrissent mille ruisseaux ,

Ét là , sur leur féconde rive ,

On voit les amours en repos Essayer leur puissance oisive Sur les poissons ou les oiseaux ;

Car quoique cette cour abonde En nymphes brillantes d'attraits, lueurs cœurs, dans une paix profonde ,

Sont tous à l’épreuve des traits De ces petits tyrans du monde.

Ce fut dans une de ces promenades que trois figures fort extraordinaires interrompirent la rêverie où je m’étais abandonné : c’était une femme et deux hommes, que je pris d’abord pour quelques-uns des masques du dernier carnaval, qui n’avaient pu se résoudre à quitter de si beaux lieux. La dame surtout me parut mise d’une façon toute nouvelle :

Son habit d’une étoffe antique ,

Sur des falbalas en portique ,

Offrait d’équivoques couleurs ;

On avait tracé les neuf Sœurs ,

Et les instruments de musique Qui servent à remplir leurs chœurs ,

LETTRES

Sur une jupe magnifique De la façon fie ses brodeurs,

Et son visage allégorique Était enjolivé de fleurs ,

De fines fleurs de rhétorique ;

Quatre riches expressions,

Trois hyperboles en losanges ,

Une métaphore en fontange ,

Au lieu de cornette et rayons ,

Composait sa coiffure étrange;

Et l’antithèse mise en frange Bordait un voile des plus longs.

Je la considérais avec une merveilleuse attention , comme vous pouvez croire, lorsque, se jetant à terre , et m’embrassant les genoux ,

Généreux étranger, me dit-elle du ton

Dont l’Élégie en pleurs se plaint de quelque absence ,

Vous voyez à vos pieds la superbe Éloquence ,

La moderne Érudition ,

Et la gracieuse Élégance ,

Qui vient vous demander un don :

Et si vous n'étes pas le fils d’une tigresse ,

D’un léopard ou d’un lion ,

Ou si vous respectez mon nom ,

Touché du malheur qui me presse ,

Vous prendrez ma protection ,

Et j’en demande la promesse.

Quoi , lui dis-je , en la relevant ,- Me trouvez-vous donc la figure ,

Le geste, le port, ou l’allure,

L’oeil égaré , l’hahillement De quelque chevalier errant ,

Pour donner dans cette aventure ,

Et pour m’en prendre à tout venant.

Non, monsieur , me dit un de ses deux écuyers, ce n’est pas ce que madame vous demande ; je vais vous eu ins-

ET i PITRES.

traire, si vous n’aimez mieux l’apprendre de l’illustre sur qui elle s’appuie. Celui qui nie parlait était en petit eollet et en manteau noir ; et voyant que je regardais l’autre, et que j’étais en peine de savoir ce qu’ils étaient :

Nous sommes, dit-il, beaux esprits,

Maîtres passés en éloquence ,

Qui , pour certains doctes écrits Dont vous n’avez pas connaissance ,

Dans le beau milieu de Paris Chez cette dame avons séance ,

Je suis indigne successeur D'un rare et fameux orateur.

Pour ce cavalier qui la mène ,

Excellent versificateur.

Tout le connaît , c'est cet auteur Qui, pour me louer, prit la peine De crier à perte d’haleine Lorsqu'on m'initia docteur.

Pendant que je l’écoutais , cet illustre dont il venait de parler, et qui paraissait docteur d’épée, prit la parole , et me dit : Oui, monsieur, je présidais à sa réception ; mais il n’est pas question de cela maintenant : ce qu’on souhaite de vous est que vous ayez la bonté de vous déguiser en nain, pour présenter ce petit mot d’écrit à son altesse de notre part.

Tout s’était assez bien passé jusque-là; mais à l’air dont je reçus cette proposition , celui qui me l’avait faite ne put se contenir. Un grand éclat de rire interrompit la comédie au plus bel endroit, et j’en reconnus les acteurs ; c’étaient le petit G...., le chevalier de.... et notre ami l’abbé....

Ils me contèrent qu'ils avaient imaginé cette espèce de mascarade pour divertir madame la duchesse du Maine, et me demandèrent ce que j’en pensais. Je leur

LETTRES

dis assez franchement que le sujet ne m’en paraissait pas nouveau, et que je ne croyais pas que cela divertît extrêmement la compagnie; que cependant la manière dont ils avaient voulu représenter leur premier personnage avait au moins la grâce de la nouveauté; car voici comme ils s’y étaient pris pour exprimer les différentes figures de rhétorique dont ils avaient fagoté son déguisement : les riches expressions, par exemple, étaient signifiées par un morceau de papier où ils avaient écrit ces quatre vers de l'épitre de Despréaux sur le passage du Rhin :

Au pied du mont Adulte, entre mille roseaux,

Le Rhin, tranquille et lier du progrès de ses eaux ,

Appuyé d’une main sur son urne penchante ,

Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

1 Is en avaient pris deux autres de la métamorphose des yeux de Phyllis en astres, pour représenter l’antithèse; et les voici •

Comme elle eut pour un mort une flamme vivante ,

Et fut changée enfin , pour être plus constante.

Pour la métaphore en fontange, ils l’avaient renfermée dans ce seul vers de Brébeuf :

De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

Les hyperboles étaient imitées, tant bien que mal, de cet endroit de V Enéide où Virgile parle de la rapidité dont l’amazone Camille allait du pied , soit par mer, soit par terre; et voici comme ils avaient rendu ce passage :

Plus légère que n’est l'haleine Des tendres zéphyrs au printemps ,

Elle aurait volé par la plaine Sans courber le sommet des épis jaunissants :

De sa vitesse soutenue ,

Au milieu des flots suspendue,

EX F.PÏTRES.

On aurait vu ses pieds légers.

Ouvrant une route inconnue ,

Fouler la surface des mers Sans que l’onde en parût émue.

Tous ces fragments écrite sur des rouleaux de papier coupé en forme de ruban, voulaient dire, à ce qu’ils m’assurèrent, que la dame Éloquence était coiffée de figures ; mais je leur dis qu’une personne farcie de tous ces écriteaux paraissait plutôt l’emblème de quelque collège que la représentation d’une illustre société qui ne se reconnaît point à ces frivoles enseignes. Je me chargeai pourtant de leur plecet, qui est une pièce rare, et par laquelle je compris pourquoi ils voulaient absolumentque je fusse déguisé en nain pour cette expédition. Ils me quittèrent, peu satisfaits de mes applaudissements, et reportèrent apparemment à la friperie l’habit qu’ils m’avaient préparé. Au premier ordinaire je vous ferai part de la lettre qu’ils m’ont laissée; car je crois que vous n’en demandez pas davantage pour le présent.

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