‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 43 sur 62 · RÉPONSE DE M. DE MIMURE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. DE MIMURE

Au camp sous Louvain, le 22 juillet 1703.

Je suis charmé, monsieur, de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et je ne puis assez vous dire combien je me tiens glorieux d’un souvenir comme le vôtre. Quoique votre lettre soit datée du premier de ce mois, on ne me l’a rendue que le seize au matin ; je me tourmentai comme un beau diable ce jour-là et le lendemain pour essayer de faire une réponse telle quelle. J’avais presque fini ce misérable ouvrage; et tout pitoyable qu’il eût été, je vous l’aurais envoyé diligemment,

LETTRES

n'était l'aventure du dix-huit, qui a changé la face de nos affaires. Ce que je vous aurais mandé pour lors ne cadre plus à notre situation présente, et il serait même ridicule à moi de paraître m'amuser de jeux d’esprit dans un temps où nous avons des occupations si sérieuses, et où le badinage est hors de saison ; il viendra peut-être un temps plus tranquille, où je payerai mieux mes dettes. Je vous supplie seulement, monsieur, s’il arrive faute de moi, que mon âme n’en soit point en peine : ce que je puis vous dire pour le présent est qu’il n’y a rien de plus gracieux et de plus ingénieux que cette lettre aimable; je l’ai lue cent fois, et je la saurai par cœur : elle est meilleure à retenir que tous les dictons du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur. Permettez-moi de vous charger de mille respects pour madame de Stafford, et soyez bien persuadé, monsieur, qu’il n'y a personne en France qui ait un désir si naturel de mériter quelque part à l’honneur de vos bonnes grâces et de votre estime ; qui soit plus touché d’une sensible reconnaissance pour les bontés dont il me parait que vous m’honorez, et qui soit enfin avec plus de goût pour vous et vos enfants tout nouveau-nés, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, v"* ■r0*lt?^':^îvy

Mimuhb.

LETTRE AU DUC DE BERWICK ( en Flandre).

Saint-Germain , le 30 mai.

J’arrivai hier matin; je reçus votre lettre l’après-dinée, et j’y fais réponse aujourd’hui; ce n’est point perdre de temps ; cependant je ne doute pas que vous ne ni accusiez de paresse , car il y a trois ou quatre jours que

ET ÉPITBES.

votre lettre m’attend ici. Je vais, mon cher duc, satisfaire à toutes vos questions. En premier lieu, je conviens que vous avez gagné la pistole ; mais vous conviendrez qu’elle est destinée par notre traité à régaler les dames ; ainsi vous n'en tâterez qu’à votre retour. Nous avons quelques morts, mais point de mariages depuis votre départ ; votre belle-sœur, soi-disant , n’a pas encore ri que l’on sache; mais elle est fort engraissée. A l’égard de Riva, comme il s’est lassé de faire le malade sans faire pitié, il a fait semblant de vouloir se pendre devant les dames pourles faire pleurer ; mais cela n’a pas eu de suite. Il faut à présent vous satisfaire sur les alarmes de nos beautés, et vous jugerez par ce que j’en vais dire si les Allemandes ou les Flamandes s’intéressent le plus vivement aux batailles.

Vous êtes fort incommodes, vous autres gens de guerre, qui vous rendez si terribles à vos ennemis et si chers à vos femmes ; vous ne sauriez croire la peine qu’elles nous donnent en votre absence. A chaque mouvement que font les armées nous les voyons tout éperdues ; elles s’imaginent qu’on ne marche que pour se battre, et qu’on n’en veut qu’à leurs maris ; notre rhétorique ne fait que blanchir auprès de leur frayeur; et le seul expédient que nous ayons trouvé pour étourdir leurs tendres inquiétudes est de faire diversion par de petites parties de plaisir, purement à vos intentions. Le sieur Cuzac, pour cet effet, leur donna la première collation dans le jardin du château neuf.

Ce fut justement ce jardin Où jadis la troupe adorable De nos nymphes de Saint-Germain Nous trouva l’air si misérable ,

Si morfondu, si pitoyable,

Lorsque nous revenions du bain.

LETTBES

Mais cette fois tout y était galamment ordonné; une table de douze couverts, la vaisselle que vous savez, une profusion de tartes cheese cakes \ sellibots , et de toutes sortes de liqueurs, se présentait à la vue, et bientôt madame la grande duchesse et la belle Clarice , à cause de leurs cruels déplaisirs, ne buvaient d’abord que de l’hydromel ; madame Nugent et Mamzelle , après avoir dépêché deux ou trois tartes, et s’en être jeté deux ou trois autres à la tête, se levèreut de table pour jouer au colin-maillard avec Leybourne. Un jambon parut, et les ramena; les beautés affligées en mangèrent sans savoir ce qu'elles faisaient, mais elles burent trois ou quatre coups, parce qu’elles en avaient mangé. Vous savez comme le vin est amusant : elles se mirent de bonne humeur ; et tandis que la santé des époux absents suspendait les alarmes qu’on avait pour eux , un traître de sack-posset * parut, qui les lit entièrement oublier. Mais en récompense il fit bien souvenir de l’aventure du bonnet de nuit et des cornettes, qui avait tant diverti la compagnie la veille de votre départ. On mourait d’envie de voir répéter la même scène; la belle Nauette tourna les yeux de côté : j’étais résolu de m’offrir pour votre rôle, si elle eût trouvé ce qu’elle semblait chercher, car cela m’avait paru tout à fait plaisant ; mais on avait oublié la toilette, ne croyant pas qu’elle dût être d’aucun usage dans un jardin ; il ne manquait pourtant que cela.

Car un lit de gazon tout frais,

Ombragé d'un naissant feuillage,

Semblait se présenter exprès ;

Mais, comme il fallait l’équipage Des cornettes et des bonnets,

1 Talmouscs.

2 Breuvage fortifiant , composé de vin sec, de crème , de muscade d'œufs et de sucre, battus ensemble.

ET tfPITUES.

Le Cuzac gronda ses valets,

Et l'on ne fit rien davantage.

A quelques jours de là le chevalier de La Salle se mit sur les rangs; mais sa magnificence ordinaire n’eut pas les applaudissements qu’il attendait; un orage imprévu fit porter l’appareil du junket dans son appartement du château ; le couvert avait été mis dès le grand matin, au jeu de boule ; la symétrie fut dérangée par la précipitation dont on déménagea ; quelques pièces de l’ambigu se perdirent en chemin ; on servit tout de travers, et le vin manqua. Les dames firent tout de leur mieux pour le consoler de tant de disgrâces; mais Cuzac, pour troubler la fête , se mit à parler des sièges et des batailles qu’il y aurait cette année du côté de l’Allemagne. 11 n’en fallut pas davantage pour faire venir les larmes aux yeux de madame Clare : vous savez comme elle est susceptible d’alarmes, et qu’il n’y a qu’à faire attention à sa coiffure poursavoir ce qui se passe au delà du Rhin; par exemple :

Quand le Bade mal à propos Eut fait, par un pénible ouvrage ,

Retrancher partout ce passage Que devaient forcer nos héros,

Et qu’on manda que leurs chevaux,

Ennuyés d’être sans fourrage,

Revenaient en gras pâturage Se remettre de leurs travaux ,

La belle Clarice, en repos Sur les alarmes du veuvage ,

Orna l’éclat de son visage De mille et mille attraits nouveaux.

Mais, quand, par avis de gazette ,

Pont Lindscy lui tient un recueil,

On sut que, la jonction faite,

Villars allait tout d’une traité pomptcr l’impérial orgueil

LETTRES

Par quelque nouvelle défaite,

La belle à corps perdu se jette Entre les bras de son fauteuil ;

Sa beauté se met en grand deuil :

Adieu les rayons, la cornette ;

Ses divins appas en retraite Ne sortent plus du battant-l œil,

Quoique la belle et tendre

De crainte ait le coeur pénétré,

Et que son àme désolée

Tremble pour le fidèle A

L’image affreuse des combats Ne change rien à ses appas.

Madame la grande duchesse se ctintentait au commencement de regarder en pitié leurs inquiétudes, et, comme le mal paraissait éloigné pour elle, ne faisait que convenir des inconvénients de la guerre en général, sans s’arrêter au détail des douleurs particulières ; car vous ne faisiez encore que ravauder en Flandre , outre que nous l’assurions fort que le commencement de votre campagne se passerait à cueillir des fraises et la fin à manger des campines ’ : cela même leur paraissait rude pour vous. Mais quand on eut le vent de votre expédition de Tongres, je crus qu’elles n’en reviendraient jamais : ce fut l’officieux Lindsey qui leur en porta la nouvelle, avec un compliment par avaqce sur la gloire dont vous alliez vous couvrir. La belle Nanette et la prudente Mamzelle ne songeaient à rien moins qu’à cette alarme, quoiqu’elles songeassent à vous justement dans ce moment; car

L’une et l'autre, en tapisserie,

Achevaient certain marmouset,

Travaillé par telle industrie Qu’on l’eût pris pour votre portrait,

1 Espèce de petite poularde Bne.

ET EPITRES

Avec 1 amoureuse effigie Que vous aviez étant brochet De cette figure attendrie On devait faire un tabouret ,

Pour être mis en symétrie Dans quelque coin du cabinet.

Il serait difficile de représenter les funestes effets que causa cette nouvelle. Le travail fut interrompu d’une manière à donner de la compassion aux tigres , et aux beautés de notre cour, qui sont encore plus sauvages. La grande duchesse fit un cri qu’on entendit à Nanterre ; Corydon se mit à hurler, et le chat grimpa jusqu’au plancher :

De Mad'moiselle les appas Prirent une pâleur soudaine ;

De pleurs elle arrosa sa laine,

F.t trempa tout son canevas.

Nous laissâmes couler ses larmes ;

Mais, craignant des transports nouveaux,

On crut qu’il était à propos De laisser sa douleur sans armes,

Et nous lui priment scs ciseaux.

Je m'approchai de madame sa sœur pour tâcher de la remettre par le bon sens, après l’avoir quelque temps abandonnée aux mouvements de S3 douleur ; je lui dis que vous en seriez peut-être quitte pour un bras, une jambe, ou peut-être même pour un œil; qu’au pis-aller, si vous succombiez devant la ville, M. le maréchal de Villeroi, qui est de vos amis , vengerait hautement votre mort , c’est-àdire, comme Sarrasin dit que Mars célèbre celle des héros :

Par de sanglantes funérailles,

Par cent combats fameux, par cent Oères batailles,

Par la chute de cent murailles.

- 1 S oui de société donné au duc de Berwick.

LETTRES

J’ajoutais ce que la princesse Iphigénie dit en pareille occasion à son Achille, et je disais de votre ami :

Il ira dans ces murs vides de leurs bourgeois

Faire pleurer sa mort aux veuves des Tongrois 1 .

Je lui disais encore, mais d'un style plus naturel, que si c’était la volonté du ciel qu’elle fût veuve, il y avait encore des maris au monde ; mais que, se laissant mourir de douleur, il n’y avait plus de Nanette pour elle ni pour nous. Comme elle a des sentiments et beaucoup de goût pour la raison, ces réflexions commencèrent à calmer son désespoir; et l’éloquent chevalier de La Salle, la voyant ébranlée , offrit de parier trois pistoles que vous seriez encore en vie à la fin du mois prochain. Riva ne voulut pas parier par respect pour vous ; mais, pour faire voir que les dangers de la guerre font plus de peur que de mal, il se mit à nous conter que, dans les vieilles guerres d'Italie, cinquante mille Guelphes s’étaient battus tout un jour contre cinquante-trois mille Gibelins, et qu’il n’y avait eu qu'un mort et deux blessés de part et d’autre. Tout cela fit son effet pour cette fois ; mais c’est toujours à recommencer. La lettre qu’elle reçut hier au soir l’a fait pleurer pendant deux heures; vous avez eu beau l’assurer qu’il n’y aurait rien, il suffit que vous ayez mandé qu’on voyait rfe camp des ennemis du vôtre , et que vous aviez mis votre gauche où était votre droite, c’est assez pour que nous ne sachions plus ici ce que nous faisons. Que ne vous tenez-vous en repos, pour nous y laisser ? Pour moi, je n’en puis plus, et les alarmes que vous nous donnez sont si fréquentes, que mes consolations sont épuisées. Ayez donc pitié de nous, mon cher duc ;

• Parodie de ces vers de Racine dans Iphigénie :

Allez, et dans ces murs vides de citoyens Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens.

ET ÉPI TRES

ne nous écrivez qu’après coup, afin qu’en apprenant les circonstances du péril nous apprenions en même temps que vous en êtes glorieusement sorti. Je vous demande bien pardon de la longueur de cette lettre : les questions que vous me faites dans la vôtre en sont cause ; et je ne, sais par quel hasard l’envie de rimer me prend toutes les fois que vous me demandez des nouvelles de Saint-Germain.

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