‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 44 sur 62 · LETTRE A MADEMOISELLE B · texte numérisé non relu

LETTRE A MADEMOISELLE B

A Saint-Germain, le <2 août.

Que puis-je faire, mademoiselle, pour ne vous être plus insupportable? J’ai honte d’être encore en vie, après avoir mérité votre indignation , et après les assurances que je vous avais données dans ma dernière lettre , de ne vivre plus que quelques jours ; mais ce qu’il y a de plus extraordinaire à mon aventure , c’est que la violence du désespoir, qui fait chercher aux autres des solitudes pour gémir, des arbres pour se pendre , des rochers pour se précipiter, m’a conduit au beau lieu de Sceaux , le même jour que la danse, la comédie, la musique, les feux d’artifice, et toutes les beautés de l’univers, excepté celles de votre famille, s’y étaient rassemblées pour la fête deChâtenay. Je fus d’abord tenté d’en troubler la célébration par un événement tragique ; car, croyant bien que je ne trouverais jamais une plus belle occasion de me punir, et de signaler mon repentir, j’étais sur le point d’assembler la compagnie autour de moi , de leur dire que vous étiez la plus charmante personne du monde, et moi le plus grand coquin; et, après vous avoir nommée trois fois, avec trois horribles soupirs , de me donner trois coups

LETTRES

d’épée tout au milieu du cœur : mais, faisant réflexion que je suis à vous absolument , j’ai cru que je ne devais pas me tuer sans votre permission ; et qu’en attendant que vous eussiez la bonté de me l’accorder, je ne ferais pas mal de donner toute mon attention aux magnificences de cette fête, pour vous en faire une espèce de relation : mais comme ces récits demandent un peu d’ornement, et que je suis dans une situation trop déplorable pour la poésie française , trouvez bon , mademoiselle , que dans les endroits où il sera question de vers j’appelle quelque muse d’Angleterre à mon secours ; car, avant que de vous parler des préparatifs et du spectacle, il est bon de vous nommer les principaux de ceux qui s’étaient rendus à Sceaux pour y assister : c’étaient M. le duc, et mademoiselle d’Enguien, M. le comte d’Harcourt, autrefois abbé de ce nom, madame sa femme, madame la duchesse d’Albemarle, recommandable par son érudition, M. le duc et madame la duchesse de Nevers avec mademoiselle leur fille , madame la duchesse de La Ferté et madame de Mirepoix , madame la duchesse de La Feuillade , madame la duchesse de Quiutin , madame la comtesse de Dreux , madame de La Vieuville, madame la comtesse de Lussan, madame la marquise de Moras, madame la comtesse d’Artagnan, M. le duc de Coaslin, M. le président de Mesmes, M. le marquis de Lassay, M. le baron de Ricousse, M. Caryll, gentilhomme anglais, et M. deFimareon. Remarquez, s’il vous plaît, mademoiselle, que cette liste n’est qu’un très-petit dénombrement de ceux qui étaient priés, et que la cour ordinaire de madame du Maine , avec l’ordre entier de la Mouche, dont je ne parle point, était de la fête. Toute cette compagnie partit dimanche , neuvième du mois, à une heure après midi, pour se rendre à Chàteuay, distant de Sceaux environ de quinze stades; il se trouva des voitures toutes prêtes pour la compagnie

ET EPITRES

que je viens de nommer; madame la duchesse de La Ferté, qui par hasard m'aimait ce jour-là, me fit l’honneur de me mettre avec elle et madame de Mirepoix, dans une calèche ouverte où deux personnes des plus minces , dans la saison la plus froide, seraient en danger d’étouffer.

Il faut avouer que les faveurs du beau sexe seraient bien précieuses si elles étaient plus durables ; les dames qui m’avaient distingué par cette préférence s'en repentirent apparemment , car elles direut que j’avais été de très-mauvaise compagnie pendant le voyage. Si je voulais vous mander en détail ce qu’il y avait de rare et de magnifique dans la célébration de cette fête , je n’aurais jamais fait. Imaginez-vous que le premier spectacle qui se présenta lorsque tout le monde fut arrivé fut une galerie de plain-pied au jardin , dans laquelle il y avait une table de vingt-cinq couverts , où vingt-cinq dames, plus belles les unes que les autres, se placèrent dans la même galerie ; une autre table, de dix-huit ou viugt couverts, fut servie, en même temps pour M. le duc, M. le duc du Maine, et pour une partie des hommes. Mais il faut voir de quelle magnificence, de quelle profusion , et de quelle délicatesse tout cela fut servi !

C’est la vérité , mademoiselle , car il ne faut pas vous imaginer qu’il n’y ait que vous autres Anglaises qui ayez des yeux brillants et des teints fleuris. Toutes ces dames paraissaient autant de déesses qui s’étaient mises à la table pour prendre une tasse de nectar et quatre doigts d’ambroisie; à la droite de son altesse était madame de Nevers , à sa gauche madame de La Feuillade.

Si je louais chacune de ces divinités autant qu’elle le mérite, je ferais un poème au lieu d’une lettre; disons pourtant quelque chose de mademoiselle de JNevers , digne héritière de l’esprit de monsieur son père et des charmes de madame sa mère

LETTRES

( On a omis ici quelques vers anglais à la louange de cette demoiselle. )

Les autres beautés me pardouneront si je n’en dis rien de particulier; ce n’est pas qu’elles ne le méritent, mais il faut du tour et de la délicatesse pour rendre les louanges agréables , et c’est ce que je n’ai pas.

Au sortir de la table on se mit à jouer pendant que tout se préparait pour la comédie. La salle où elle fut représentée était au milieu du jardin ; c’était un grand espace couvert et environné de toiles , où l’on avait élevé un théâtre dont les décorations étaient entrelacées de feuillages verts fraîchement coupés , et illuminées d’une prodigieuse quantité de bougies. La pièce, en trois actes, est de M. de Malézieu ; elle était mêlée de danses , de récits et de symphonies; et, afin que vous ne puissiez douter qu’elle ne fût représentée dans toute sa perfection, vous saurez que madame la duchesse du Maine y jouait ; mademoiselle de Moras, M. de Malézieu, M. Crom , M. Landais , M. Dampierre, M. Caraman , et un officier de l’artillerie, dont j’oublie le nom, en étaient les acteurs : pour les intermèdes, c’étaient Balon, Dumoulin, et les Allards qui formaient les entrées : les paroles du prologue et des récits étaient de M. de Nevers pour l’italien, et de M. de Malézieu pour le français , excellemment mises en musique par Matair ; et le tout exécuté par les voix et les instruments de la musique du roi. Le spectacle dura trois heures et demie, sans ennuyer un moment ; il est vrai qu’il fut interrompu vers le milieu de la représentation , par un laquais de madame d’Albemarle, qui pendant qu’on était le plus attentif, et qu’on suait à grosses gouttes , fit lever tout le monde pour porter une coiffe et une écharpe à sa maîtresse , de peur du serein ; Dieu sait les bénédictions qu’on donnait à son laquais et à la délicatesse de son tempérament! Le souper fut encore plus magnifique que

ET ÉP1TRES

le premier repas; les dames s’y présentèrent avec les mêmes charmes, et quelque chose de plus. Les applaudissements fournirent les premiers entretiens ; on se mit de bonne humeur. Les faiseurs d 'impromptus ajoutèrent quelques plats de leur façon à ceux de l’entremets ; M. de Nevers commença; un homme qu’on prit pour moi poursuivit, et ne fit rien qui vaille. Je ne vous envoie pas ces ouvrages, parce que vous avez assez mal reçu ceux que je vous ai déjà envoyés. Après le souper on tira force fusées, et à une heure après minuit le bal commença ; je ne vous dirai point à quelle heure il finit, car je me retirai à la petite pointe du jour, qu’on ne faisait que commencer les contre-danses. Je regagnai Sceaux, j’y dormis deux heures ; et quand j’en suis parti, je ne doute pas qu’on ne dansât encore à Châtenay. Voilà, mademoiselle, le récit abrégé d’une fête que vous trouverez beaucoup plus circonstanciée dans le premier Mercure.

ÉPITRE A M. DESPRÉAUX , PAR HAMILTON , AU NOM DU COMTE DE GRAMMOÎTr.

De Maintcnon.

Des bords de la rivière d’Eure,

Lieux où , pour orner la nature ,

L’art fit jadis quelque fracas ;

De ces lieux , aujourd'hui brillants de mille ap|>as. Gens qui n'estiment point Voiture M’ont engagé dans l’embarras D’un nouveau genre d’écriture Dont vous ferez fort peu de cas ,

Et que l’écrivain du Mercure ,

Pour grossir le recueil de ses galants fatras , Trouverait d’un style trop bas :

LETTRES

On veut que je vous prouve en rime ,

Moi qui n'en suis qu'à l’alphabet ,

Que, pour ces lieux charmants où chacun vous estime , Vous devez pour un temps et quitter le sublime Et vous arracher à Babet ' ,

En vain je m’en défends , on ne veut point d'excuse : Écrivez, me dit-on; peut-on être en défaut Quand du gentil Voiture on révère la muse Et les prologues de Quinault?

Révolté contre l’ironie ,

Je soutiens par dépit, en termes absolus,

Que j’aime l’auteur d’Uranie Jusque dans ses Lenturelus;

Que ses rondeaux sont au-dessus De laTaurique Iphigénie1 Et des vacarmes rebattus Que vient faire , dans sa manie ,

La beile-fdle d’Égyptus1.

Mais, par ce discours inutile Ayant attiré leur courroux,

D’une manière plus docile ,

Je leur dis : A quoi songez-vous?

L’art de rimer pour moi fut toujours un mystère ;

Et , dans mes efforts superflus ,

Inspirez-moi des vers que je ne sais point faire ,

Ou permettez-moi de me taire,

Sans prendre , en dépit de Phébus ,

Une route si téméraire ;

Assez d’idylles , de rébus ,

De bouts-rimés et d’impromptus Excitent partout sa colère :

Est-il pour vous si nécessaire De renchérir sur ces abus?

1 Sa gouvernante.

! Oreste cl Pylade, tragédie de La Grange Chancel.

* Hypermnestre , tragédie de Longepicrre, alors dans la nouveauté ainsi qu 'Iphigénie.

ET É PITRES

Ce n’est qu’aux lieux où l’indolence,

Dans la retraite et dans l’aisance ,

Ignore jusqu’aux moindres maux ;

Ce n’est qu’aux lieux où , dans un plein repos ,

Le jugement et l’élégance,

Du bon goût tenant la balance,

P 'sent le choix de tous les mots ;

Ce n’est , enfin , que parmi ces coteaux Où Phébus à longs traits répand son influence,

Que l’irarmonieuse cadence Fait naître la rime à propos ;

Et cet art n’a de résidence Que chez l’illustre Despréaux.

Chez nous , chétifs rimeurs , le dieu des vers , de glace, N’échauffe qu’en pointe de vin ,

Ou bien, quand un couplet malin Pe’nt quelque Iris à triste face;

Mais sur Auteuil , comme au Parnasse ,

11 épanche son feu divin ;

C’est là que près de lui tient la première place Cet élève fameux qui chanta le Lutrin ,

Qui le premier ouvrit tous les trésors d’Horace ,

Qui des replis obscurs du grec et du latin Démêla J u vénal, développa Longin,

Déguisé sous l’ignoble crasse *

Des traducteurs de chez Barbin.

Tels chantres ont le goût tiop fin Pour espérer qu’ils fassent grâce A des vers qui sont de la classe Des madrigaux de Trissotin.

Nous donc qu’un même sort menace ,

Pour éviter même disgrâce A nos sornettes mettons fin ;

Notre Pégase est un roussin Que la moindre traite embarrasse,

Et qui , bronchant dès la préface ,

Est rétif à moitié cliemin.

LETTRES

Page 1