DE CHAPELLE
ET
DE BACHAUMONT
NOTICE
Rien ne met mieux à découvert les changements qui s’opèrent dans l’esprit des peuples et le développement de nouveaux besoins moraux et littéraires dans les nouvelles générations, que l’impression que nous éprouvons aujourd'hui à la lecture du charmant Voyage de Chapelle et de Bachaumont. Nous concevons à peine que deux hommes d'une organisation parfaite, d’une éducation très-cultivée , et qui, s’il faut en juger par leurs passions, ne manquaient ni de sensibilité ni d'enthousiasme, courent jusqu’aux limites de la France sur le plus grand rayon de Paris, sans y remarquer autre chose que les perdreaux de Jonzac et les ortolans de Fontrailles. S'ils s’arrêtent à Montpellier, dans la ville du savoir, et sous le ciel le plus doux de l’Europe, c’est pour flétrir d'une affreuse calomnie la réputation d'un poète aventurier, plus digne de pitié que de haine. S'ils gravissent cette montagne austère de Notre -Dame-de-la Garde, dont le point de vue embrasse la vieille ville des Phocéens , avec ses mille bastides , une mer immense et des lies pittoresques , c’est pour attacher une épigramme aux portes de la forteresse in partibus du matamore Scudéry. Cette manière de voir les choses n'est pas celle de notre temps , qui ne vaut peut-être pas mieux. 11 s’est mêlé quelque chose de grave et de religieux dans le jugement que nous portons des objets plus ou moins sérieux de nos recherches et même de nos distractions. Ce genre de voyage qu’on appelle sentimental, et dont je suis loin d’approuver Yafféterie niaise , laisse toutefois quelque souvenir dans le coeur. Celui de Chapelle et de Bachaumont ne laisse à la mémoire qu’un petit nombre de mots fins et un madrigal délicieux ; mais l’esprit français y brille tout entier ; il n’a rien produit de plus
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facile , de plus gracieux , de plus délicat. Le suffrage de deux siècles l’a consacré, et ce badinage est un monument.
Le Voyage de Chapelle et de Bachaumont n’avait pas été écrit pour devenir un livre. Aussi son exiguïté l’a classé parmi ces pièces qu’il faut chercher dans des recueils, et qui n'ont presque jamais obtenu l'honneur d’une publication spéciale. Il nous aurait été facile de suivre l’exemple des éditeurs qui nous ont précédés , et de renforcer le léger volume que nous offrons aux bibliophiles de quelques improvisations qu’a laissé échapper la veine paresseuse de Chapelle à Bàville ou chez Créuet. De ce nombre sont ces tristes épitres au duc de Nevers, où, suivant l’usage du temps , il a épuisé sans goût et , si on osait le dire, sans esprit ces rimes en ime et en if, qui n’ont pas même le mérite de la difficulté ; car il n’y a point de difficullé quand on a le privilège de faire des mots. Que dironsnous de la plupart des pièces que Saint-Marc est parvenu à y joindre, sinon que le talent de Chapelle l’a trahi toutes les fois qu’il a oublié l’heureux instinct qui lui avait inspiré ces vers :
Tout bon fainéant du Marais Fait des vers qui ne coûtent guère «
Pour moi c'est ainsi que j’en fais ;
Et si je les voulais mieux faire.
Je les ferais bien plus mauvais
1 Saint-Marc ajoute dans son édition ces deux vers, que la tradition n'a pas conservés, et dont la terminaison masculine décèle ou une supposition malhabile, ou, ce qui est raille fois plus probable, une improvisation étourdie ;
Mais pour notre ami Despréaux ,
Il en compose de plus beaux,
Le même éditeur a trouvé dans une édition de Dcspréaux une parodie assez grossière de l'innocent impromptu de Ciupellb :
Tout bon ivrogne du Marais Fait des vers que l’on ne lit gnère ;
Il les croit pourtant fort bien faits;
Et quand il cherche à les mieux faire,
11 les fait encor plus mauvais.
Cette polémique en venituleit est certainement d'un ton détestable, mais elle suggère à Saint-Marc une observation piquante. U croit
Il était animé par celte muse heureuse quand il disait à son ami Boileau :
Qu’avccque plaisir du haut style Je te vois descendre en quatrain !
Bon Dieu ! que j'épargnai de bile Et d'injures au genre humain ,
Quand , renversant ta cruche à l'huile ,
Je te mis le verre à ia main !
Voici un rondeau plus célèbre encore que ces jolies boutades de la plus spirituelle gaieté ; et ou ne nous pardonnerait pas de l’oublier, quoiqu’un philologue maladroit l’ait disputé à Chapellb , sur la foi de je ne sais quel imprimeur do Hollande ; Chapblle n’y est pas méconnaissable, et on pouvait se passer, pour le nommer, de l’autorité de La Monnaye :
A la fontaine où Ton puise cette eau Qui fait rimer et Racine et Boileau,
Je ne bois point ou bien je ne bois guère.
Dans un besoin , si j’en avais affaire.
J'en boirais moins que ne fait un moineau.
Je tirerai pourtant de mon cerveau Plus aisément, s'il le faut, un rondeau Que je n’avale un plein verre d'eau claire A la fontaine.
De ces rondeaux un livre tout nouveau A bien des gens n'a pas eu l'heur de plaire s Mais, quant à moi, j'en trouve tout fort beau,
Papier, dorure, images, caractère,
Hormis les vers, qu'il fallait laisser faire A La Fontaine.
Ce dernier sixain est d’une finesse exquise , qui l’a rendu presque proverbial. On nous pardonnera de n’avoir pas accordé la même importance aux moindres vers de Chapelle,
que ce qui a irrité Boileau dans l’impromptu de Chapelle, c’est l'opposition du mot J a ire et de ses dérivés, quatre fois répété en quatre vers, avec le mot composer, qui se rapporte à Boileau, et qui marque toute la distance du travail à l'invention Cela est un peu fin, surtout pour Chapelle , qui plaisantait durement.
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dont nous n’aimons à conserver que ce qui peut justifier sa réputation passée aux yeux d’un avenir plus difficile. Nous nous conformons cependant à la plus grande partie des éditions du dix-huitième siècle en plaçant après le Voyage la Description de Saint-Lazare, qui s’y trouve ordinairement réunie, et qui, malgré les incorrections et les hiatus dont elle est semée, ne manque pas de grâce et de poésie.
On a écrit partout que Claude-Emmanuel Luii.lier était fils naturel de François Luillier et de Marie Chanut, et qu’il naquit en 1G26, au village de La Chapelle, entre Paris et Saint- Denis. Il mourut à Paris, en 1G8G, au mois de septembre, ir nom de Chapelle ou La Chapelle lui resta, et il s’en est si peu soucié de son vivant, qu’on ne sait pas quel est celui qu’il a préféré. La postérité l’appellera Chapellb; et il ne pensait pas à la postérité l'homme qui écrivait ces vers, assez médiocres mais très-caractéristiques :
Je sens dans mon cœur s'introduire Cet bonnête et sage désir Pour la campagne et son loisir.
Dieu veuille encor qu’il me relire
Des lieux où je verrais moisir