‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 50 sur 62 · I-c peu d’esprit qu'on a cru luire · texte numérisé non relu

I-c peu d’esprit qu'on a cru luire

Dans quelques brouillons, qu’à vrai dire

Personne ne m’a vu choisir

Ni pour réciter ni pour lire,

Et que le vin et ie plaisir M'ont à peine permis d'écrire.

Ce qu’il y a de plus remarquable dans la renommée de Chapelle, homme de mauvaise compagnie s’il en fut jamais, c'est qu’elle nous est parvenue comme une tradition de la meilleure compagnie de l’époque, soit que les mœurs fussent alors plus libérales, soit que le talent eut alors plus de privilèges. Il étaitl’ami du comte du Lude, du marquis de Jonsac, du duc de Saint-Aignan , du duc de Nevers, du duc de Vendôme, de la duchesse de Bouillon. Il eut une gloire plus réelle, celle d’étre le maitre'dc Chaulieu , qui lui doit son abaudon,

sa philosophie épicurienne , ses libertés de style , la licence de ses pensées et de ses vers, et qui l’avoue avec grâce dans ce passage, où il faut plus s’attacher au sens qu’à la rime, et au sentiment qu’à l’expression :

Là , dans l'instant fatal que le sort m'aura mis ,

J’espére retrouver mes illustres amis i La Fabe avec Ovidb, et Catulle et Lesbie ,

Voulant plaire à CoBirms ou caresser Julie;

Chapelle au milieu d’eux ; ce maitre qui m'apprit Au son harmonieux des rimes redoublées L’art d'enchanter l'oreille et d'amuser l'esprit Par la diversité de cent nobles idées 1 .

Ces vers classiques ne sont pas très- bons; mais Chaulieu est souvent revenu sur la meme pensée, et il faut lui tenir compte au moins d’une reconnaissance fort rare en littérature. Il a dit ailleurs :

Chapelle, par hasard rencontré dans Anet ,

S'en vint infecter ma jeunesse De ce poison fatal qui coule du Permesse Et cache le mal qu'il nous fait En plongeant l'amour-propre en une douce ivresse.

Cet esprit délicat, comme moi libertin.

Entre le tabac et le vin ,

M'apprit, sans rabot et sans lime,

L’art d'attraper facilement ,

Sans être esclave de ta rime.

Ce tour aisé, cet enjoûment Qui peut seul faire le sublime K

Mais son admiration pour Chapelle ne lui a rien suggéré d’aussi ingénieux que cette jolie épigramme sur l'homonymie de son ami et d’un écrivain de la même époque, avec lequel un l’avait confondu :

Lecteur, sans vouloir t'expliquer Sur cette édition nouvelle

1 Épttre au chevalier de Bouillon.

* Épitre au marquis de La l'are.

NOTICE

Ce qui pourrait t'alambiqucr Entre CfiAPKLLget Là CiIapkllk,

Lis leurs vers , et dans le moment Tu verras que celui qui si maussadement Fit )>arler Catulle et Lesble N’est point cet aimable génie Qnl fit ce Voyage charmant,

Mais quelqu'un de l'Académie.

La Chapelle était cependant un écrivain fort élégant, qui ne mérite pas l'oubli où il est tombé ; mais Chaulieu avait été repoussé par l’Académie , et le dépit inspire des vers comme l’indignation. Ceux-ci sont excellents.

Voltaire, brillant héritier de cette école du Marais que ses poésies fugitives, à jamais inimitables, ont fait oublier, a consacré les noms de Chapelle et de Bachaumont dans une des éclatantes bluettes qui préludaient de loin à son immense gloire. Il parle dans le Temple du Gotit de notre Chapelle et de cet autre esprit aimable

Dont il sc servit pour second Dans le récit de ce Voyage Qui du plus charmant badinage Est la plus charmante leçon.

C’est par lui, et sur la foi d'une tradition qu’il ne nous a pas révélée, que nous reconnaissons Bachaumont 1 pour l’auteur de ces vers, plus gracieux que tendres , qui rappellent Tibulle et qui ont inspiré Parny :

Sous ce berceau qu'amour exprès, etc.

Je ne sais où Voltaire a puisé ce renseignement ; mais , jaloux de toutes les gloires sur lesquelles il avait des droits, il cherchait à les éparpiller pour les perdre. Bien supérieur à

1 Fkançois Lb Coionecx, seigneur de lUctunworr, né en 1624 et mort en <702. Il n’cst connu que par le Voyage , et une ridicule querelle littéraire avec Ménage, qui aima mieux avoir affaire il lui qu’à Ciiapellk, et qui avait scs raisons. Hacuacuont ue répondit pas.

Chaulieu , bien supérieur à Chapelle dans leur genre même , il avait peur de tout le monde, et il se trouve heureux de faire rejaillir sur un nom qu’on nomme à peine la plus grande partie de la gloire qui entoure un nom consacré. On oserait lui opposer Chapelle dans la poésie fugitive, et il le dépossède pour Bachaumont, dont les travaux sans célébrité ne vivront dans l’avenir qu’à la faveur d’une célébrité auxiliaire. Les pièces de Bachaumont que Saint-Marc a recueillies ne justifient guère l'hypothèse de Voltaire. A part un triolet polisson, qui ne serait pas désavoué par Marigny, elles méritent tout au plus une place dans le recueil de Loret.

La vie d’un homme aussi insouciant que Chapelle ne pouvait pas être fort riche en événements. Tout le monde connait l’histoire du souper d’Auteuil , si souvent répétée , et qui a fourni à nos auteurs dramatiques de petites compositions pleines d’esprit. On me saurait mauvais gré peut-être de ne pas emprunter à Saint-Marc quelques anecdotes du même genre, qu’il raconte avec trop de sel et d’agrément pour qu’il soit permis de le citer autrement qu'en le copiant.

« Naturellement gai , dit-il , Chapelle ne se livrait guère au « sérieux qu’il ne fût ivre. Dans un souper qu’il St tête à tête « avec un maréchal de France, le vin leur rappela par degrés « diverses idées philosophiques et morales, et réveilla chez « eux des sentiments de christianisme. Ils réfléchirent pro- « fondément sur les malheurs attachés à la condition humaine « et sur l’incertitude des suites de cette vie.

« Ils convinrent que rien n’est plus dangereux que de vivre « sans religion ; mais ils trouvèrent comme impossible de « vivre pendant un grand nombre d’années dans le monde en « bon chrétien. Ils finirent par envier le bonheur des martyrs. « Quelques moments de souffrance leur ont valu le ciel. Eh « bien! dit Chapellb , allons en Turquie prêcher la foi. Nous « serons conduits devant un bâchât je lui répondrai comme « if contient ; tous répondrez comme moi , monsieur le marè- « chai ; on m'empalera , vous serez empalé : nous voilà saints.

« — Comment! s’écrie le maréchal en colère, est- ce à vous,

ROTICE

« petit compagnon, à me donner l’exemple? C’est moi qui par- « lerai le premier au bacha , qui serai martyrisé le premier, « moi maréchal de France et duc et pair! — Quand il s’agit « de la foi, réplique Chapelle en bégayant, je me moque du « maréchal de France et du duc et pair. Le maréchal lui jette « son assiette à la télé. Chapelle se jette sur le maréchal ; ils « renversent table, buffet, sièges; on accourt au bruit, ils « exposent leur différend ; et ce ne fut pas sans étouffer des « ris que le res|>ect empêchait d’éclater qu’on vint à bout de « les résoudre à s’aller coucher.

« Le vin n’avait pas toujours inspiré à Chapelle un aussi « grand mépris de la mort. Longtemps avaut le souper d’Au- « teuil, il assistait à l’hôtel de Bourgogne à la représentation « d’une pièce dans laquelle il se faisait un combat sur la scèue. « Jusqu’à ce moment les vapeurs de la digestiou du dîner n'a- « vaient pas permis d’être fort attentif à la pièce. Le cliquetis « et l’éclatdeg épées le tira de son assoupissement, la frayeur « le saisit; il sortit précipitamment, et s'enfonça dans le ca* « baret voisin , d’où l’on ne put le tirer qu’après qu’il eut , ■ dit celui qui raconte cette aventure , épuisé le tonneau que « l'on avait mis en perce pour le faire revenir de sa défail- « lance '.

« A peu près dans le même temps, il sortait seul et fort tard « d’un cabaret dans lequel il avait passé plusieurs heures, au « coin de la rue Tirechape. Il rencontre un homme qui portait « sous son manteau quelque chose que la peur lui représenta x comme propre à l’assommer. Aussitôt il lui jette sa casaque » à la tête, et d’une vitesse extrême il enfile les piliers des Halx les. L’homme, avec non moins de légèreté, court après, « lui crie , pour le rassurer, que ce qu’il porte est une guitare, « et le prie de s’arrêter pour reprendre sa casaque. Chapelle x n’en court qu’un peu plus vite.

x Voici l’exemple d’une tendresse de cœur assez singulière. « Chapelle était véritablement ami d’une mademoiselle

1 II faut rendre à chacun ce qui lui appartient. Cette hyperbole burlesque est de d’Assouci.

« Chouars, fille de condition, ayant de l’esprit et des con- « naissances. Comme on servait à sa table de très-bon vin, il « allait de temps en temps souper tète à tète avec elle, et son « cœur s’attendrissait à proportion de l’excellence du vin. Il « lui proposait quelquefois très - sérieusement de l'épouser. « Elle, qui le connaissait, écartait en riant cette idée, trop con- « tente d’avoir en lui la ressource d’un ami dont l’esprit lui « faisait passer quelques moments de la manière la plusagréa- « ble. Une fois qu’ils avaient tenu table assez longtemps, la « femme de chambre survint , et fut bien étonnée de voir sa « maîtresse en pleurs , et Chapelle accablé de tristesse. A « ses questions sur la cause de ce qu’elle voyait, Chapelle « répondit en soupirant qu’ils pleuraient la mort du poète « Pindare, malheureuse victime de l’ignorance des médecins, « qui l’avaient tué par des remèdes contraires à sa maladie. « Là-dessus, ample éloge du poêle, détails immenses de ses « belles qualités et de ses talents poétiques , sans oublier la •• vigueur de son tempérament, que les remèdes avaient dé- « truit. La bonne femme de chambre, pénétrée jusqu’au fond « du cœur, joignit ses pleurs à ceux de sa maîtresse, et tous « trois continuèrent à regretter, avec larmes et sanglots, qu’un « si grand homme eût péri aussi malheureusement. » Saint-Marc, qui contait si bien, est aussi un excellent philologue. C’est à lui que nous devons les meilleurs renseignements qui nous soient parvenus sur l’époque précise du Voyage de Chapelle aux eaux d'Encausse. La mort du baron de Blot et le voyage de d’Assouci dans le midi de la France , qui correspondent si exactement avec cet événement littéraire , sont les autorités de ce savant éditeur qui fixe le Voyage de Chapelle à l’année 1656. L’art de vérifier les dates a si peu de chose à faire dans cette question, qu’on ne pourrait la développer sans abuser de la patience du lecteur.

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