‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 51 sur 62 · DE CHAPELLE · texte numérisé non relu

DE CHAPELLE

ET

DE BACHAUMONT

C'est en vers que je vous écris ,

Messieurs les deux frères nourris Aussi bien que gens de la ville;

Aussi voit-on plus de perdrix

En dix jours chez vous qu’en dix mille

Chez les plus friands de Paris.

Vous vous attendez à l'histoire De ce qui nous est arrivé Depuis que , par le long pavé

Qui conduit aux rives de Loire, ,

Nous partîmes pour aller boire

Les eaux dont je me suis trouvé

Assez mal pour vous faire croire

Que les destins ont réservé

Ma guérison et cette gloire

Au remède tant éprouvé,

Et par qui , de fraîche mémoire.

Un de nos amis s’est sauvé Du bâton à pomme d’ivoire.

Vous ne serez pas frustrés de votre attente, et vous aurez , je vous assure, une assez bonne relation de nos aventures ; car M. de Bachaumont , qui m’a surpris comme j’en commençais une mauvaise, a voulu que nous la Gs-

VOYAGE DR CHAPELLE

sions ensemble; et j'espère qu’avec l’aide d’un si bon second elle sera digne de vous être envoyée.

Chapelle.

Contre le serment solennel que nous avions fait M . Chapelle et moi d’être si fort unis dans le voyage que toutes choses seraient en commun , il n’a pas laissé, par une distinction philosophique , de prétendre en pouvoir séparer ses pensées ; et, croyant y gagner, il s’était caché de moi pour vous écrire. Je l’ai surpris sur le fait, et n’ai pu souffrir qu’il eût seul cet avantage ; ses vers m’ont paru d’une manière si aisée , que, m’étant imaginé qu’il était bien facile d’en faire de même ,

Quoique malade et paresseux ,

Je n’ai pu m’empêcher de mettre Quelques-uns des miens avec eux :

Ainsi le reste de la lettre Sera l’ouvrage de tous deux.

Bien que nous ,ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous avez traité notre absence, et si vous mé* ritez le soin que nous prenons de vous rendre ainsi compte de nos actions , nous ne laissons pas néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s’est passé dans notre voyage si particulier, que vous en serez assurémentsatisfaits. Nous ne vous ferons pas souvenir de notre sortie de Paris , car vous en fûtes témoins, et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne toir sur nos visages que des marques • d’un médiocre chagrin. Il est vrai que nous reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté , et nous parûmes sans doute bien philosophes

Dans les assauts et les alarmes Que donnent les derniers adieux :

ET DE BACHAUMONT

Mais il fallut rendre les armes En quittant tout de bon ces lieux ,

Qui pour nous avaient tant de charmes ;

Et ce fut lors que de nos yeux Vous eussiez vu couler des larmes.

Denx petits cerveaux desséchés n’en peuvent pas fournir une grande abondance : aussi fu rentoiles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le Bourg-la-Reine d’un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent et que notre appétit s’aiguisa. Mais l’air de la campagne l’avait rendu si grand dès sa naissance, qu’il devint tout à fait pressant vers Antoni, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de passer outre sans l’apaiser auprès d’une fontaine, dont l’eau paraissait la plus claire et la plus vive du monde.

Là deux perdrix furent tirées D’entre les deux croûtes dorées D’un bon pain rôti, dont le creux Les avait jusque-là serrées ;

Et d'un appétit vigoureux Toutes deux furent dévorées ,

Et nous firent mal à tous deux.

Vous ne croirez pas. aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides : voilà pourtant, en vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés jusques à Saint-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ , sans qu’il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Boyer, dont tous les jours nous espérions l’arrivée , en fut la cause. Des gens qu’on oblige d’attendre , et qu’on tient si longtemps en incertitude , ont apparemment de méchantes heures ; mais nous trou-

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vâmes moyen d’en avoir de bonnes dans la conversation de M. l’évêque d’Orléans , que nous avions l’honneur de voir assez souvent, et dont l’entretien est tout à fait agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c’est un des plus honnêtes hommes de France ; et vous en serez entièrement persuadés quand nous vous apprendrons qu’il a

L’esprit et l’âme d’un Delbène ,

C’est-à-dire, avec la bonté ,

La douceur et l’honnêteté D une vertu mâle et romaine Qu’on respecte en l’antiquité.

Nos soirées se passaieut le plus souvent sur les bords de la Loire; et quelquefois nos après -dinées, quand la chaleur était plus grande, dans les routes de la forêt qui s’étend du côté de Paris. Un jour pendant la canicule , à l’heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes bien surpris d’y voir arriver une manière de courrier assez extraordinaire ,

Qui sur une mazette outrée ,

Bronchant à tout moment , trottait :

D’ours sa casaque était fourrée Comme le bonnet qu'il portait ;

Et le cavalier rare était Tout couvert de toile cirée,

Qui , fondant partout , dégouttait.

Ainsi l'on peint dans des tableaux Un Icare tombant des nues.

Où l’on voit, dans l’air épandues,

Ses ailes de cire en lambeaux ,

Par l’ardeur du soleil fondues,

Choir autour de lui dans les eaux.

i La comparaison d’un homme qui tombe des nues avec un qui court la poste vous paraîtra peut-être bien har-

ET DE BACHA U MONT

die; mais si vous aviez vu le tableau d’un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une hôtellerie , cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la receviez, elle ne vous saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la figure de ce cavalier, qui était par hasard notre ami d’Aubeville. Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n’osâmes pourtant pas nous hasarder de l’embrasser en l’état où il était ; mais sitôt

Qu’au logis il fut retiré,

Débotté , frotté , déciré ,

Et qu’il nous parut délassé ,

Il fut comme il faut embrassé.

Nous écrivîmes en ce temps là, comme après avoir attendu l’homme que vous savez inutilement; nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il fallut avoir recours à Ëlavet pour notre voiture, n’eu pouvant trouver de commode à Orléans. Le jour qu’il nous devait arriver un carrosse de Paris , nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous assurait qu’il viendrait dedans , et que ce soir-là nous souperions ensemble. A près donc avoir donné les ordres nécessaires pour le recevoir, nous allâmes au-devant de lui. A cent pas des portes parut le long des grands chemins une manière de coche fort délabré , tiré par quatre vilains chevaux , et conduit par un vrai cocher de louage.

Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être que ce que nous cherchions; et nous en fûmes bientôt assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant reconnu nos livrées, firent arrêter :

Et lors sortit avec grands cris Un béquillard d’une portière,

VOYAGE DE CHAPELLE

Fort basané , sec , et tout gris r Béquillant de même manière Que Boyer béquille à Paris.

A cette démarche, qui n’eût cru voir M. Boyer? Et cependant c’était le petit duc avec M. Potel. Ils s’étaient tous deux servis de la commodité de ce carrosse, l'un pour aller à la maison de M. son frère auprès de Tours, et l’autre à quelques affaires qui l’appelaient dans le pays. Après les civilités ordinaires , nous retournâmes tous ensemble à la ville, où nous lûmes une lettre d’excuse qu’ils apportaient de la part de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre qui l’avait pris malheureusement cette nuit-là, il n’eût pas laissé de partir avec eux comme il l’avait promis , si son médecin, qui se trouva chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l’en eût empêché. Nous crûmes sans beaucoup de peine que puisqu’il ne venait pas , après tant de serments, il était assurément

Fort malade et presque aux abois ,

Car on peut , sans qu’ou le cajole ,

Dire pour la première lois Qu’il aurait manqué de parole.

Il fallut donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes d’abord un peu fâchés, mais, avec sa permission , en peu de temps consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à sa place, el le lendemain tous ensemble nous allâmes coucher à Blois. Durant le chemin la conversation fut un peu goguenarde ; aussi étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Etant arrivés, nous ne songeâmes d’abord qu’à chercher M. Colomb. Après une si longue absence, chacun mourait d’en-

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vie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M. le président Le Bailleul, faisant si bien l’honneur de la ville, qu’à peine nous put-il donner un moment pour l’embrasser. Mais le lendemain à notre aise nous renouvelâmes une amitié qui , par le peu de commerce que nous avions eu depuis trois années , semblait avoir été interrompue. Après mille questions faites toutes ensemble , comme il arrive ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont point vus depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, la curiosité d’apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,

Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot ,

Et ses moindres discours , et sa moindre pensée.

La douleur nous défend d’en dire plus d’un mot ;

Il fit tout ce qn’i) fit d’une âme fort sensée.

Enfin, ayant causé de beaucoup d’autres choses qu'il serait trop long de vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse Royale ; et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le Bailleul.

Là , d’une obligeante manière ,

D’un visage ouvert et riant ,

Il nous fit bonne et grande chère.

Nous donnant à son ordinaire Tout ce que Blois a de friand.

Son couvert était le plus propre du monde. 11 ne souffrait pas sur sa nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes de figures, brillaient sans nombre sur sou buffet , et la glace était tout autour en abondance.

Eu ce lieu seul nous bûmes frais :

Car il a trouvé des merveilles

VOYAGE DE CHAPELLE

Sur la glace et sur les banquets ,

Et pour empôcher les bouteilles D'être à la merci des laquais.

Sa salle était parée pour le ballet du soir, toutes les belles de la ville priées , tous les violons de la province assemblés; et tout cela se faisait pour divertir madame Le Bailleul.

Et cette belle présidente Nous parut si bien ce jour-là ,

Qu elle en devait être contente.

Assurément elle elTaça

Tant de beautés qu’à Blois on vante.

Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient , ne purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise devait être notre couchée; et comme il était déjà tard , nous n’eûmes que le temps qu’il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s’y passa fort mélancoliquement, dans le déplaisir de n’avoir plus à voyager sur la levée et sur la vue de cette agréable rivière

Qui par le milieu de la France ,

Entre les plus heureux coteaux ,

Laisse en paix répandre ses eaux,

Et porte partout l’abondance Dans cent villes et cent châteaux Qu’elle embellit de sa présence.

Depuis Amboise jusqu’à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de lire les incommodités de quatre méchants gîtes , et à nous le chagrin d’un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M de Lussans ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu’il aimait si tendrement. Mais, nonobstant la

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beauté de sa maison et sa grande chère, il n’aura que les cinq vers que vous avez déjà vus :

Ni les pays où crott l’encens ,

Ni ceux d’où vient la cassonnade ,

Ne sont pas pour charmer les sens ,

Ce qu'est l’aimable Fontallade Du tendre et commode Lussans.

Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui , il voulut encore nous accompagner jusqu’à Blayes. Nous nous détournâmes un peu de notre chemin , pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le marquis de Jonsac, son beau-frère. Un compliment de part et d’autre décida la visite , et de toutes les offres qu’il nous fit , nous n’acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous fut assez nécessaire, comme vous allez voir :

Car entre Blayes et Jonsac,

On ne trouve que Croupignac :

Le Croupignac est très-funeste.

Car le Croupignac est un lieu Où six mourants faisaient le reste De cinq ou six cents que la peste Avait envoyés devant Dieu ;

Et ces six mourants s’étaient mis Tous six dans un même logis.

Un septième , soi-disant prêtre ,

Plus pestiféré que les six,

Les confessait par la fenêtre ,

De peur, disait-il , d’être pris D’un mal si fâcheux et si traître.

Ce lieu si dangereux et si misérable fut traversé brusquement ; et n’espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur l’herbe, où les perdreaux et le pain

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tendre de M. Jonsac furent d’un grand secours. Ensuite . d’un repas si cavalier, continuant notre chemin, nous arrivâmes à Blayes , mais si tard, et le lendemain nous en partîmes si matin, qu’il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu’avec la clarté des étoiles. Le montant , qui commençait de très-bonne heure, nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à Lussans , et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une petite chaloupe et voguâmes longtemps avant le jour.

Mais sitôt que par son (lambeau La lumière nous fut rendue,

Rien ne s’offrit à notre vue Que le ciel, et notre bateau,

Tout seul dans la vaste étendue D'une affreuse campagne d'eau.

La Garonne est effectivement si large depuis qu’au bec des landes d’Ambesse elle est jointe avec la Dordogne , qu’elle ressemble tout à fait à la mer ; et ses marées montent avec tant d’impétuosité , qu’en moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire ,

El vîmes au milieu des eaux Devant nous paraître Bordeaux ,

Dont le port en croissant resserre Plus de barques et de vaisseaux Qu’aucun autre port de la terre.

Sans mentir, la rivière était alors si couverte , que notre felouque eut bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire , qui se devait tenir dans peu de jours , avait attiré cette grande quantité de navires et de mar-

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chands, quasi de toutes sortes de nations, pour charger les vins de ce pays;

Car ce fâcheux et rude port En cette saison a la gloire De donner tous les ans à boire Presque à tous les peuples du Nord.

Ces messieurs emportent de là tous les ans une effroyable quantité de vins; mais ils n’emportent pas les meilleurs. On les traite d’Allemands ; et nous apprîmes qu’il était défendu, non-seulement de leur vendre les meilleurs pour les enlever, mais même encore de leur en laisser boire dans les cabarets. Après être descendus sur la grève et avoir admiré quelque temps la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau rouge, où M. Taleman nous vint prendre aussitôt qu’il sut notre arrivée. Depuis ce moment, nous nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à Bordeaux, pour y coucher. Les journées se passaient tout entières le plus agréablement du monde chez M. l’intendant : car les plus honnêtes gens de la ville n’ont point d’autre réduit que sa maison. Il n’y a pas un homme dans le parlement qui ne soit ravi d’être de ses amis. Il a trouvé même que la plupart étaient ses cousins, et on le croirait plutôt premier président de la province que l’intendant. Enfin , il est toujours le même que vous l’avez vu, à cela près que sa dépense est plus grande. Mais pour madame l’intendante, nous vous dirons en secret qu’elle est tout à fait changée.

Quoique sa beauté soit extrême ,

Qu’elle ait toujours ce grand œil bleu,

Plein de douceur et plein de feu ,

Elle q’est pourtant plus la même :

Car nous avons appris qu’elle aime Et qu'elle aime bien fort le jeu.

VOYAGE DK CHAPELLE

Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenaut les nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues joueuses pour lui plaire : elles viennent régulièrement chez elle pour la divertir; et qui veut voir une belle assemblée n’a qu’à lui rendre visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal partagés. C’est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la belle façon de parler.

Mais cette agréable du Pin ,

Qui dans sa manière est unique ,

A l’esprit méchant et bien fin ;

Et si jamais Gascon s’en pique,

Gascon fera mauvaise (in.

Au reste , sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, puisque Gascons y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque risque , et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. Voyez pourtant quel malheur, nous nous sauvons de Bordeaux pour douner deux jours après dans Agen !

Agen, cette ville fameuse ,

De tant de belles le séjour ;

Si fatale et si dangereuse Aux coeurs sensibles h l’amour;

Dès qu’on en approche l’entrée,

On doit bien prendre garde à soi :

Car tel y va de bonne foi Pour n’y passer qu’une journée ,

Qui s’y sent par je ne sais quoi Arrêté pour plus d’une année.

Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans en pouvoir sortir. Le fabuleux pa-

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lais d’Armide ne fut jamais si redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc, arrêté depuis six mois , Nort depuis quatre années , et Dortis depuis six semaines ; et ce fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut absolument nous faire voir les enchanteresses de ce lieu. Il pria donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa dans ce magnifique repas nous fit bien connaître que nous étions dans un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu’elles nous surprirent dans leur premier abord; et tant d’esprit, qu’elles nous gagnèrent dès la première conversation. 11 est impossible de les voir et de conserver sa liberté; et c’est la destinée de tous ceux qui passent en ce lieu-là , s’ils ont la permission d’en sortir, d’y laisser au moins leur cœur pour otage d’un prompt retour.

Ainsi donc qu'avaient fait les autres Il fallut y laisser les nôtres.

Là, tous deux ils nous furent pris :

Mais, n’en déplaise à tant de belles,

Ce fut par l’aimable Dortis ;

Aussi nous traita-t-il mieux qu’elles.

Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui envièrent point cette conquête ; et, nous jugeant apparemment très-infimes , elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs charmes pour nous retenir. Aussi le lendemain de grand matin trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres : de sorte que rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de Chameraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à Agen. C’est de ce véritable ami qu’on peut assurer

Et dire, sans qu’on le cajole.

Qu’il sait bien tenir sa parole.

VOYAGE DB CHAPELLE

Ëncosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté ses eaux, qui sont admirables pour l’estomac, rien ne s’y rencontre. Il est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit ruisseau, qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel endroit , et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur les bords , assis sur l’herbe, et que nous ressouvenant des hautes marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche , nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et reflux sortit tout d’un coup d’entre les roseaux les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés : c’était

Un vieillard tout blanc, pâle et sec,

Dont la barbe et la chevelure Pendaient plus bas que la ceinture.

Ainsi l’on peint Mclchisédec ,

Ou plutôt telle est la figure D’un certain vieux évêque grec ,

/ Qui , faisant le salamalec ,

Dit à tous la bonne aventure ;

Car il portait un chapiteau Comme un couvercle de lessive ;

Mais d’une grandeur excessive ,

Qui lui tenait lieu de chapeau :

Et ce chapeau , dont les grands bords Allaient tombant sur ses épaules ,

Était fait de branches de saules ,

Et couvrait presque tout son corps.

Son habit, de couleur verdâtre,

Était d’un tissu de roseaux.

Le tout couvert de gros morceaux D’un cristal épais et bleuâtre.

ET DE BACHAUMONT

A cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre le vieillard extraordinaire , dont l’abord fut tout à fait gracieux , et qui nous parla fort civilement de cette sorte :

Messieurs, je ne suis point surpris Que de ma rencontre imprévue Vous ayez un peu l’âme émue ;

Mais lorsque vous aurez appris En quel rang les destins ont mis Ma naissauce, à vous inconnue,

Et le sujet de ma venue ,

Vous rassurerez vos esprits.

Je suis le dieu de ce ruisseau ,

Qui, d’une urne jamais tarie Qui penche au pied de ce coteau ,

Prend le soin dans cette prairie De verser incessamment l’eau Qui la rend si verte et fleurie.

Depuis huit jours matin et soir Vous me venez réglément voir,

Sans croire me rendre visite.

Ce n’est pas que je ne mérite Que l’on me rende ce devoir :

Car enfin j’ai cet avantage Qu’un canal si clair et si net Est le lieu de mon apanage.

Dans la Gascogne un tel partage Est bien joli pour un cadet.

Aussi l’avez- vous trouvé tel ,

Louant mes bords et ma verdure :

Ce qui me platt , je vous assure ,

Plus qu'une offrande ou qu'un autel;

Et tout à l’heure , je le jure ,

Vous en serez, foi d’immortel ,

Récompensés avec usure.

VOYAGE DE CHAPELLE

Dans ce petit vallon champêtre Soyez donc les très-bien venus :

Chacun de vous y sera maître;

Et puisque vous voulez connaître Les causes du (lux et reflux ,

Je vous instruirai là-dessus.

Et vous ferai bientôt parattre Que les raisonnements cornus De tout temps sont les attributs De la faiblesse de votre être ;

Car tous les dits et les redits De ces vieux rêveurs de jadis Ne sont que contes d’Amadis.

Même dans vos sectes dernières.

Les Descartes , les Gassendis , Quoiqu’en différentes manières ,

Et plus heureux et plus hardis A fouiller les causes premières.

N’ont jamais traité ces matières Que comme de vrais étourdis.

Moi , qui sais le fin de ceci ,

Comme étant chose qui m’importe, Pour vous mon amour est si forte , Qu’après en avoir éclairci Votre esprit de si bonne sorte Qu’il n’en soit jamais en souci.

Je veux que la docte cohorte Vous en doive le grand merci.

Il nous prit lors tous deux par la main , et nous fit asseoir sur le gazon à ses côtés. Mous nous regardions assez souvent sans rien dire , fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve. Mais tout d’un coup

Il se moucha, cracha , toussa ,

Puis en ces mots il commença :

Lorsque l’onde en partage échut Au frère du grand dieu qui tonne.

ET DE BACHAUMONT

L’avénement à la couronne De ce nouveau monarque fut Publié partout , et fallut Que chaque dieu fleuve en porsonnc Allât lui porter son tribut.

Dans ces rencontres la Garonne Entre tous les autres parut,

Mais si brusque et si fanfaronne,

Que sa démarche lui déplut ;

Et le puissant dieu résolut De châtier cette Gasconne Par quelque signalé rebut :

De fait , il en fit peu de cas ;

Quand elle lui vint rendre hommage , Il se renfrogna le visage ,

Et la traita de haut en bas.

Mais elle , au lieu de l’apaiser,'

Ayant pris soin d’apprivoiser Avec la puissante Dordogne.

Mille autres fleuves de Gascogne , Sembla le vouloir offenser.

Lui d’une orgueilleuse manière , Comme il a l’humeur fort altière , Amèrement s’en courrouça ,

Et d’une mine froide et fière Deux fois si loin la repoussa ,

Que cette insolente rivière Toutes les deux fois rebroussa»

Plus de six heures en arrière.

Bien qu’au vrai cette téméraire Se fût attiré sur les bras Un peu follement cette affaire ,

Les grands fleuves ne crurent pas Devoir en un tel embarras Se séparer de leur confrère,

Ni l’abandonner ; au contraire ,

Ils en murmurèrent tout bas , Accusant le roi, trop sévère.

VOYAGE DE CHAPELLE

Mais lut, branlant scs cheveux blancs,

Tout dégouttants de l'onde amère :

Taisez-vous , dit-il, insolents ,

Ou vous saurez en peu de temps Ce que peut Neptune en colère.

Sur-le-champ, au lieu de se taire,

Plus haut encore on murmura :

Le dieu lors en furie entra ,

Son trident par trois fois serra ,

Et trois fois par le Styx jura :

Quoi donc ! ici l’on osera Dire hardiment ce qu’on voudra?

Chaque petit dieu glosera Sur ce que Neptune fera?

Per Dio , questo non sarà ,

Chacun d’eux s’en repentira ,

Et pareil traitement aura ;

Car deux fois par jour on verra Qu’à sa source on retournera ,

Et deux fois mon courroux fuira ;

Mais plus loin que pas un ira Celui qui par son malheur a Causé tout ce désordre-là ;

Et cet exemple durera Tant que Neptune régnera.

A ce dieu du moite élément Ces rebelles lors se soumirent ,

Et quoique grondants obéirent Par force à ce commandement.

Voilà ce qu’on n’a jamais su ,

Et ce que tout le monde admire :

Aussi avions-nous résolu

Pour notre honneur de n’en rien dire ;

Mais aujourd’hui vous m’avez plu Si fort que je n’ai jamais pu M’empêcher de vous en instruire.

Il n'eut pas achevé ces mots qu’il s’écoula d’eutrc nous

ET DE BACH AU MONT

deux ; mais si vite qu'il était à plus de vingt pas avant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes, et, voyant qu’il était impossible de l’attraper, nous lui criâmes plusieurs fois :

Hé, monsieur le fleuve! arrêtez;

Ne vous en allez pas si vite :

Hé ! de grâce, un mot ! écoutez.

Mais il se remit dans son gtte ,

et entra dans ces mêmes roseaux dont nous l’avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu’à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes : sa voix n’était plus

Qu’un murmure agréable et doux ;

Mais cet agréable murmure

N’est entendu que des cailloux ;

H ne le put être de nous ;

Et même, sans vous faire injure,

U ne l’eût pas été de vous.

Après l’avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur cette aventure. Notre esprit n’était pas entièrement satisfait de cet éclaircissement , et nous ne pouvions concevoir pourquoi , dans une sédition où tous les fleuves avaient trempé , il n’y en avait eu qu’une partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant que nous demeurâmes à Encosse, pour k y conjurer cet honnête fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d’heure de conversation ; mais il ne parut plus, et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s’en aller. Un carrosse, que M. le sénéchal d’ Armagnac avait envoyé, nous mena bien à notre aise chez lui à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie , qu’il était

VOYAGE DE CHAPELLE

aisé de juger que nos visages n’étaient point désagréables au maître de la maison.

C’est chez cet illustre Fontrailles ,

Où les tourtes , les ortolans ,

Les perdrix rouges, et les cailles.

Et mille autres vols succulents,

Nous firent horreur des mangeailles Dont Carbon et tant de canailles Vous affrontent depuis vingt ans.

Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la Vallée de misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c’est que la bonne chère; si vous vous y connaissez, et si vous l’aimez comme vous dites ,

Soyez donc assez braves gens Pour quitter enfin vos murailles ;

Et si vous êtes de bon sens ,

Allez , et courez chez Fontrailles Vous gorger de mets excellents.

Vous y serez bien reçus assurément , et vous le trouverez toujours le même : sans plus s’embarrasser des affaires du monde , il se divertit à faire achever sa maison , qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin ; mais les autres ne l’ont jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiesse, qui prit la peine de s’y rendre aussitôt qu’il fut averti de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse descendre chez M. l’abbé de Beauregard , qui nous attendait , et qui nous donna de ces repas qu’on ne peut faire qu’à Toulouse. Le lendemain M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir dans un dîner jusques où peut aller la splendeur et la magnificence, ou plutôt ,avec sa permission, la profit*

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sion et la prodigalité. Le festin du Menteur n’était rien en comparaison; et c’est ici qu’il faut redoubler nos efforts pour vous eu faire une description magnifique.

Toi qui présides aux repas ,

O muse , sois-nous favorable ;

Décris avec nous tous les plats Qui parurent sur cette table :

Pour notre honneur et pour ta gloire ,

Fais qu’aucun de tous ces grands mets Ne s’échappe à notre mémoire ,

Et fais qu’on en parle à jamais.

Mais comme notre esprit s’abuse De s’imaginer qu’aux festins Puisse présider une muse ,

Et qu’elle se connaisse en vins !

Non , non , les doctes demoiselles N’eurent jamais un bon morceau ,

Et ces vieilles sempiternelles Ne burent jamais que de l’eau.

A qui donc adresser ses vœux En des occasions pareilles?

Est-ce à vous , Bacchus , roi des treilles? Mais pour rimer Bacchus et Corne Sont des dieux de peu de secours ,

Et jamais de mémoire d’homme On ne leur fit un tel discours.

Tout nous manque au besoin , et de notre chef nous n’oserions entreprendre une si grande affaire : il faut donc nous contenter de vous dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru Toulouse, ce lieu si renommé par la bonne chère , épuise pour jamais de toute sorte de gibier, si un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le lendemain , dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige pour la quantité des

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belles choses qu'elle fournit. Vous devinerez aisément son nom quand nous vous dirons

Que c’est un de ces beaux esprits Dont Toulouse fut l’origine :

C'est le seul Gascon qui n’a pris Ni l’air ni l’accent du pays ;

Et l’on jugerait à sa mine Qu’il n’a jamais quitté Paris.

Enfin c’est l’agréable M. d’Osneville, dont l’air et l’esprit n’ont rien que d’un homme qui n’aurait jamais bougé de la cour.

Vous saurez qu'il est marié Environ depuis une aimée ,

Et qu’il est tout à fait lié Du sacré lien d’hyménée ,

Lié tout à fait , c’est-à-dire Qu’il est lié tout à fait bien ,

Et qu’il ne lui manque plus rien ,

Et qu’il atout ce qu’il désire.

L’épouse est bien apparentée ,

Et bien apparenté l’époux ;

Elle est jeune , riche , espritée ;

Il est jeune, riche, esprit doux.

Avec lui et dans son carrosse nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille, où M. le comte d’Aubijoux nous reçut fort civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu’il a fait bâtir au milieu de ses jardins , entre des fontaines et des bois, et qui n’est composé que de trois chambres bien peintes et tout à fait appropriées. 11 a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis , ou , quand il est seul , s’entretenir avec ses livres , pour ne pas dire avec sa maîtresse.

Malgré l'injustice des cours ,

Dans cet agréable ermitage

ET DE BACHA D MO NT

Il coule doucement ses jours ,

Et vit en véritable sage.

De vous dire qu’il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne serait vous apprendre rien de nouveau ; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que, faisant si grande chère, il 11e vivait que d’une croûte de pain par jour : aussi son visage était-il d’un homme mourant. Bien que son parc fût très-grand , et qu’il eût mille endroits tous plus beaux les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu’un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit et va mouiller le haut d’un berceau de grands cyprès qui l’environnent.

Sous ce berceau qu’Amour ci près Fit pour toucher quelque inhumaine L’un de nous deux un jour au frais,

Assis près de cette fontaine ,

Le cœur percé de mille traits,

D'une main qu’il portait à peine Grava ces vers sur un cyprès :

« Hélas! que l’on serait heureux « Dans ce beau lieu , digne d’envie ,

« Si , toujours aimé de Sylvie ,

« L’on pouvait , toujours amoureux ,

« Avec elle passer la vie ! »

Vous connaîtrez par là que dans notre voyage nous ne songions pas toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes , M. d’Aubijoux ne nous put tenir que trois jours, après lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de Penautier, qui nous mena chez lui à Penautier, à une lieue de Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois

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avec le cher ami Balzant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de nos divertissements assez grand , parce que la troupe n’était pas mauvaise, et qu’on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous en partîmes, M. de Penautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son carrosse pour aller à Narbonne, quoiqu’il y eût une grande journée. Le temps était si beau , que nous espérions le lendemain sur nos chevaux frais , et qui suivaient en main depuis Encosse , aller coucher près de Montpellier ; mais par malheur

Dans cette vilaine Narbonne Toujours il pleut , toujours il tonne :

Toute la nuit doneques il plut ,

Et tant d’eau cette nuit il chut , .

Que la campagne submergée Tint deux jours la ville assiégée.

Que cela ne vous surprenne point, quand il pleut six heures en cette ville , comme c’est toujours par orage , et qu’elle est située dans un fond tout environné de montagnes , en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu’il est impossible d’en sortir sans courir risque de se noyer. Nous le voulûmes pourtant hasarder ; mais l’accident d’un laquais emporté par une ravine , et qui sans doute était perdu si son cheval ne l’eût sauvé à la nage , nous fit rentrer bien vite pour attend re que les passages fussent libres. Des messieurs que nous trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être des principaux du pays , ayant appris notre aventure, crurent qu’il était de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d’abord dans l’église cathédrale , qu’ils prétendaient être un chef-d’œuvre pour la

ET DE BACHA II MONT

hauteur de ses voûtes ; mais nous ne saurions pas bien dire au vrai

Si l’architecte qui la fit

La fit ronde, ovale, ou carrée ;

, Et moins encor s'il la bâtit

Haute, large, basse, ou serrée :

Car, arrivés en ce saint lieu ,

Nous n’eûmes jamais autre envie Que de faire des voeux à Dieu De ne le voir de notre vie.

Ce qu’on y montre encor de rare Est un vieux et sombre tableau .

Où l’on voit sortir un Lazare A demi mort de son tombeau ;

Mais le peintre l’a si bien fait Sec, pâle , hideux , noir, effroyable ,

Qu’il semble bien moins le portrait Du bon Lazare que d’un diable.

Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles ; ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait , de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles qui tombaient en vérité de la vérole. Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis ,

Digne objet de notre courroux ,

Vieille ville toute de fange.

Qui n’es que ruisseaux et qu’égouls ,

Pourrais-tu prétendre de nous Le moindre vers à ta louange?

Va, tu n’es qu'un quartier d’hiver De quinze ou vingt malheureux drilles,

Où l’on peut à peine trouver

VOYAGE DE CHAPELLE

Deux ou trois misérables filles Aussi malsaines que ton air.

Va, tu n'eus jamais rien de beau ,

Rien qui mérite qu'on le prise;

Rien peu de chose est ton tableau ,

Ht bien moins que rien ton église.

L’apostrophe est un peu violente , ou l’imprécation un peu forte ; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin , qu’elle en est quitte à bon marché. Enfin, les eaux s’écoulèrent et nos chevaux n’en ayant plus que jusques aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un torrent qui s’était fait de l’égout des eaux , large comme une rivière, Béziers, cette ville si propre et si bien située , nous fit voir un pays aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain , ayant traversé les landes de Saint-Hubert et goûté les bons muscats de Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous environné de ces plantades et de ces blanquettes que vous connaissez. Nous y abordâmes à travers mille boules de mail ; car ou joue là le long des chemins à la chicane. Dans la grande rue des Parfumeurs, par ou l’on entre d’abord, l’on croit être dans la boutique de Martial ; et cependant ,

Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs,

Son terroir en muscat fertile Ne lui produit jamais de fleurs.

Cette rue si parfumée conduit dans une grande place où sont les meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés

De rencontrer en cette place Un grand concours de populace ; •

Chacun y nommait d Assouci.

ET DE BACHA U MONT

Il sera brûlé, Dieu merci ,

Disait une vieille bagasse;

Dieu veuille qu’autant on en fasse A tous ceux qui vivent ainsi.

La curiosité de savoir ce que c’était nous fit avancer plus avant ; tous le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de qualité. JNous y connûmes un des principaux de la ville qui nous fit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous apprîmes qu’effectivement on allait brûler d’Assonci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre , nous trouvâmes grand nombre de dames , qu’on nous dit être les plus polies , les plus qualifiées , et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, leur parler gras, et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c’était une assemblée des précieuses de Montpellier; mais, bien qu’elles Gssent dè nouveaux efforts à cause de nous , elles ne paraissaient que des précieuses de campagne , et n’imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Files se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce qu’elles valaient par le commerce qu’elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante :

Les unes disaient que Ménage Avait l’air et l’esprit galant;

Que Chapelain n’était pas sage ,

Que Costar n’était pas pédant.

Les autres croyaient M. de Scudéri

Un homme de fort bonne mine ,

Vaillant , riche , et toujours bien mis;

Sa soeur une beauté divine;

Et Pélisson un Adonis.

VOYAGE DE CHAPELLE

Elles en nommèrent encore une très-grande quantité , dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé de si beaux esprits , il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans XAlaric et dans le Moïse, on ne loua que le jugement et la conduite; et dans la Pucelle , rien du tout; dans Sarrasin , on n’estima que la lettre de M. Ménage, et la préface de M. Pélisson fut traitée de ridicule; Voiture même passa pour un homme grossier. Quant aHx Romains , Cassandre fut estimé pour la délicatesse de la conversation; Cyrus et Clélie, pour la magnificence de l’expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement la conversation tomba sur d’ Assouci, parce qu’il leur sembla que l’heure de l’exécution approchait. Une de ces dames prit la parole , et s’adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maitresse précieuse :

Ma bonne, est-ce celui qu’on dit Avoir autrefois tant écrit ,

Même composé quelque chose En vers sur la Métamorphose P 11 faut donc qu’il soit bel esprit.

Aussi l’est-il , et l’un des vrais ,

Reprit l’autre, et des premiers faits ;

Ses lettres lui furent scellées Dès leurs premières assemblées .

J'ai la liste de ces messieurs ,

Son nom est en tête des leurs ;

Puis d’une mine sérieuse ,

Avec certain air affecté ,

Penchant sa tête de côté ,

Et de ce ton de précieuse ,

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