I.ui dit : Ma chère , en vérité
C’est dommage que dans Paris Ces messieurs de l'Académie ,
ET DE- BACH A U MONT
Tous ces messieurs les beaux esprits ,
Soient sujets à telle infamie.
L’envie de rire nous prit si furieusement, qu’il nous fallut quitter la chambre et le logis pour en aller éclater à notre aise dans l’hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde à passer dans les rues , è cause de l’affluence du peuple.
Là, d’hommes on voyait fort peu ;
Cent mille femmes animées ,
Toutes de colère enflammées ,
Accouraient en foule en ce Heu Avec des torches allumées.
Elles écumaient toutes de rage ; et jamais on n’a rien vu de si terrible : les unes disaient que c’était trop peu de le brûler ; les autres, qu’il fallait l’écorcher vif auparavant ; et toutes, que si la justice le leur voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin
L’on aurait dit, à voir ainsi Ces bacchantes échevelées ,
Qu’au moins ce monsieur d’Assouci ' Les aurait toutes violées;
et cependant il ne leur avait jamais rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis , où nous apprîmes en arrivant qu’un homme de condition avait fait sauver le malheureux; et quelque temps après on nous vint dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une sédition , et qu’elles avaient déjà déchiré deux ou trois personnes , pour être seulement soupçonnées de connaître d’Assouci. Cela nous fitune très-grande frayeur en vérité ;
Et, de peur d’étre pris aussi Pour amis du sieur d’Assouci ,
VOYAGE DE CHAPELLE
Ce fut à nous He faire gille :
Nous fûmes donc assez prudents Pour quitter d'abord cette ville,
Et cela fut d'assez bon sens.
Nous nous sauvons donc, comme des criminels, par une porte écartée , et prenons le chemin de Massillargues, espérant de pouvoir arriver avant la nuit à une demi-lieue de Montpellier. Nous rencontrâmes notre d’Assouci avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous conta ses disgrâces ; aussi n’avions nous pas le loisir d’écouter un long discours ni de le faire. Chacun donc s’en alla de son côté, lui fort vite, quoiqu’à pied, et nous assez doucementà cause que nos chevaux étaient fatigués. Nousarrivâmes avant la nuit chez M. deCauvisson, qui pensa mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin , par sa bonne chère et par ses bons lits , de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne pûmes , étant si proches de Nîmes , refuser à notre curiosité de nous détourner pour aller voir
Ces grands et fameux bâtiments Du pont du Gard, et des Arènes,
Qui nous restent pour monuments Des magnificences romaines, lis sont plus entiers et plus sains Que tant d’autres restes si rares Échappés aux brutales mains De ce déluge de barbares Qui furent les fléaux des humains.
Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de Provence par cette grande prairie de ileaueaire, si célèbre pour sa foire ; et le même jour nous vîmes de bonne heure
Paraître sur les bords du Rhéne Ces murs pleins d'illustres lwurgeois ,
ET DE BACHAI! MONT. 439
Glorieux «l’avoir autrefois • Eu chez eux la cour et le trône De trois ou quatre puissants rois.
On y aborde par
Cette heureuse et fertile plaine ,
Qui doit son nom à la vertu Du grand et fameux capitaine Par qui le fier Danois battu Reconnut la grandeur romaine.
Nous vîmes , pour vous parler un peu moins poétiquement , cette belle et célèbre ville d’Arles, qui par son pont de bateaux nous fit passer de Languedoe en Provence. C’est assurément y entrer par la plus belle porte. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays , et les daines y sont propres , galantes, et jolies, mais si couvertes de mouches qu’elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes aux cours où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir, avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus; et, sans vanité, uous pouvons dire qu’en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires , et que nou3 fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, où l’on nous traita plus favorablement encore : mais, avec tout cela, ces belles ne purent obtenir de nous qu’une nuit, et le lendemain nous en partîmes et traversâmes avec bien de la peine
La vaste et pierreuse campagne Couverte encor de ces cailloux Qu’un prince revenant d’Espagne Y lit pleuvoir dans son courroux^
C’est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusques à Salon , petite ville , et qui n’a point
VOYAGE I>E CHAPELLE
d’autre rareté que le tombeau de Nostradamus. Nous y couchâmes, et nous n’y dormîmes pas un moment, à cause des hauts cris d'une comédienne, qui s’avisa d’accoucher cette nuit, proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous fit monter à cheval de bon matin , et cette diligence servit à nous faire considérer plus à notre aise , en arrivant à Marseille, cette multitude de maisons qu’ils appellent bastides , dont toute la campagne voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement ce serait répéter les mêmes choses , et peut-être vous ennuyer.
Tout le monde sait que Marseille Est riche , illustre, et sans pareille Pour son terroir et pour son j>ort ;
Mais il vous faut parler du lort ,
Qui sans doute est une merveille :
U’est Notre-Dame de la Garde ,
Gouvernement commode et beau ,
A qui suffit pour toute garde Un Suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.
Ce fort est sur le sommet d’un rocher presque inaccessible, et si haut élevé que, s’il commandait à tout ce qu’il voit au-dessous de lui, la plupart du gemre humain ne vivrait que sous son plaisir.
Aussi voyons-nous que nos rois ,
En connaissant bien l’importance ,
Pour le confier ont fait choix Toujours degcns de conséquence ,
De gens pour qui dans les alarmes . Le danger aurait eu des charmes ,
ET DE BACHAUMONT
Des gens prêts à tout hasarder,
Qu’on eût vus longtemps commander,
Et dont le poil poudreux eût blanchi 60us les armes.
Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place nous donna !a curiosité de l’aller voir. Nous grimpâmes plus d’une heure avant que d’arriver à l’extrémité de cette montagne , où l’on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement. de peur de la jeter par terre ; et après avoir heurté longtemps , sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
Des gens, qui travaillaient là proche ,
Nous dirent : Messieurs , là-dedans On n’entre plus depuis longtemps :
Le gouverneur de cette roche ,
Retournant en cour par le coche ,
A depuis environ quinze ans Emporté la clef dans sa poche.
La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire , surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le temps l’avait presque effacé.
Portion de gouvernement A louer tout présentement
Plus bas en petit caractère :
Il faut s’adresser à Paris ,
Ou chez Conrart le secrétaire ,
Ou chez Courbé, l’homme d’affaire De tous messieurs les beaux esprits.
Croyant après cela n’avoir plus rien de rare à voir en ce pays, nous le quittâmes sur-le-champ, et même avec em-
VOYAGE DE CHAPELLE
pressement, pour aller goûter des muscats à la Cioutat. Nous n’y arrivâmes pourtant que fort tard, parce que les chemins sont rudes , et que, passant par Cassis , il est bien difficile de ne s’y pas arrêter à boire. Vous n’êtes pas assurément curieux de savoir de la Cioutat
Que les marchands et les nochers La rendent fort considérable ;
Mais pour le muscat adorable Qu’un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers ,
Vous en aurez , frères très-chers ,
Et du meilleur, sur votre table.
Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, vers le midi, nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation admirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes élevées jusques aux nues , qui rendent son port le plus grand et le plus sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui par sa charge, par son mérite , et par sa dépense , est le premier et le plus considérable du pays. '
C’est ce Paul , dont l’expérience Gourmande la mer et le vent ;
Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France A tous les peuples du Levant.
Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais en vérité , quoiqu’elle ait quelque chose de sombre , il ne laisse pas d’être commode , doux , et tout à fait honnête. II nous régala dans sa cassine , propre et si bien enlendue qu’elle semble un petit palais enchanté. Nous n’avions trouvé jusque là que des orangers de médiocre grandeur, et dans des jardins. L’envie d’en voir de gros comme des
ET DE BACHAUMONT
chênes , et dans le milieu des campagnes , nous fit aller jusques à Hières. Que ce lieu nous plut ! qu’il est charmant ! et quel séjour serait-ce que Paris sous un si beau climat !
Que ccst avec plaisir qu’aux mois Si fâcheux en France et si froids On est contraint de chercher l’ombre Des orangers , qu’en mille endroits On y voit, sans rang et sans nombre,
Former des forêts et des bois !
Là jamais les plus grands liivers M’ont pu leur déclarer la guerre :
Cet heureux coin de l’univers
Les a toujours beaux , toujours verts ,
Toujours fleuris en pleine terre.
Qu’ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés et les mieux gardés ne doivent pas être en comparaison appelés des orangers;
Car ces petits nains contrefaits ,
Toujours tapis entre deux ais Et contraints sous des casemates,
Ne sont , à bien parler, que vrais Et misérables culs-de-jattes.
Nous ne pouvions terminer notre voyage par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu’à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu pour aller à la S .mte-Baume. C’est un lieu presque inaccessible , et que l’on ne peut voir sans effroi. C’est un antre dans le milieu d’un rocher escarpé , de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément par miracle; car il est bien aisé de voir que les hommes •
N’y peuvent avoir travaillé ;
Et l’on croit , avec apparence ,
444 VOYAGE DE CHAPELLE
Que les saints esprits ont taillé Ce roc , qu’avec tant de constance La sainte a si longtemps mouillé Des larmes de sa pénitence.
Mais si d'une adresse admirable L’ange a taillé ce roc divin ,
Le démon , cauteleux et fin ,
En a fait l’abord effroyable ,
Sachant bien que le pèlerin Se donnerait cent fois au diable Et se damnerait en chemin.
Nous y montâmes cependant avec bien de la peine par une horrible pluie, et par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot. Mais nous n’y fûmes pas plus tôt arrivés qu’il nous prit une extrême impatience d’en sortir, sans savoir pourquoi. Nous examinâmes doue assez brusquement la bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des religieux , de leur ordre , de leur coutume, et de leur manière de traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.
L’on n’y mange jamais de chair.
L’on n’y donne que du pain d’orge Et des œufs qu’on y vend bien cher.
Les moines hideux ont de l’air Des gens qui sortent d'une forge ;
Enfin ce lieu semble un enfer.
Ou pour le moins un coupe-gorge.
L’on ne peut être sans horreur Dedans cette horrible demeure ,
Et la faim , la soif et la peur Nous en firent sortir sur l'heure.
Bien qu’il fît presque nuit , et qu’il fît le plus vilain temps du monde , nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes que de demeurer à la Sainte-
ET DE BACHAUMONT. 445
Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver à l’aide d’un guide, sans nous être égarés, mais non pas sans être mouillés. Aussi le lendemain , la matinée s’étant passée tout entière en dévotion , c’est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints et à mettre d’assez grosses pièces à tous les troncs , nous allâmes nous enivrer d’excellente blanchette de Negreaux, et de là coucher à Aix. C’est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables ; mais en récompense belle et assez bien bâtie , et de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins, et le jour d’après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle, en bonne compagnie; elle n’était point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu;
Car, bien qu’elle ait l’âme assez tendre Pour tout ce qu elle aurait chéri ,
On aurait peine à la surprendre Sur le tombeau de son mari.
Avignon nous avait paru si beau , que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l’examiner plus à loisir. Le soir que nous prenions le frais sur les bords du Rhône, par un beau clair de lune , nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous semblait avoir l’air du sieur d’Assouci; son manteau, qu’il portait sur le nez, empêchait qu’on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude , nous prîmes la liberté de l’accoster et de lui demander :
Est-ce vous , monsieur d’Assouci ?
— Oui , c’est moi , messieurs, me voici ,
ss
VOYAGE DR CHAPEIXE
R ayant plus pour tout équipage Que mes vers , mon luth et mon page.
Vous me voyez sur le pavé ,
En désordre, malpropre et sale :
Aussi je me suis esquivé Sans emporter paquet ni malle ;
Mais enfin me voilà sauvé ,
Car je suis en terre papale.
Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu’il se sauva de Montpellier, et que l’obscurité nous avait empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c’était que ce petit-garçon, et quelle belle qualité l’obligeait à le mener avec lui : nous le questionnâmes donc assez malicieusement , lui disant :
Ce petit garçon qui vous suit ,
Et qui derrière vous se glisse ,
Que sait-il? en quel exercice,
En quel art l’avez-vous instruit?
— Il sait tout , dit-il ; s’il vous duit ,
Il est bien à votre service.
Nous le remerciâmes lors bien civilement , ainsi que vous eussiez fait , et ne lui répondîmes autre chose ,
Qu’adieu , bonsoir, et bonne nuit :
De votre page qui vous suit ,
Et qui derrière vous se glisse ,
Et de tout ce qu’il sait aussi ,
Grand merci , monsieur d’Assouci !
D’un si bel offre de service ,
Monsieur d’Assouci , grand merci.
Notre lettre finira par un bel endroit, quoiqu’elle soit écrite de Lyon : ce n’est pas que nous n'ayons à vous mander bien des choses des beautés du Pont-Saint- Esprit, des bons vins de Condrieux et de Côte-Rôtie ; mais, en vérité,
ET DE BACHAUMONT. 447
nous sommes si las d’écrire , que la plume nous tombe des mains , outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir lorsque nous aurons le plaisir de vous revoir : cependant ,
Si noos allions tout vous déduire ,
Nous n’aurions plus rien à vous dire ;
Et vous saurez qu'il est plus doux De causer buvant avec vous ,
Qu’en voyageant de vous écrire.
Adieu , les deux frères nourris Aussi bien que gens de la ville ,
Que nous aimons plus que dix mille Des plus aimables de Paris.