Henri-Éléonor Hurault, marquis de Vibraye, était lieute
[Sept. 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 201
deux coups de fusil à l'officier général qui étoit à la tête de cette colonne ; je suis persuadé que le second porta : je le vis se laisser aller sur le pommeau de sa selle.
Dans le temps que nous nous retirions assez lentement, je m'aperçus qu'un soldat qui marchoit devant moi avoit une branche verte à son chapeau ^ Je lui demandai de quel régiment il étoit; sa réponse fut en allemand. Cet homme, qui étoit gris, s'imaginoit être avec les siens. Je lui fis ôter seulement son fusil ; je ne sais ce qu'il est devenu depuis.
Comme je me retirois avec une partie du régiment du côté de Lucento (car je n'aurois pas voulu suivre l'autre partie, qui se précipita dans la Doire pour se sauver, où il y eut plusieurs de nos soldats de noyés, aimant mieux périr d'un coup de feu que par l'eau), je vis un régiment irlandois, je crois que c'étoit Berwick, dont les soldats, fâchés de notre manœuvre, hurloient contre nous; ils avoient quelques raisons; mais, un moment après, je m'aperçus que, pendant que les soldats de la gauche de ce régiment se mettoient en bataille, les soldats de la droite défiloient et fuyoient encore plus vite que nous. Je ne pus m'empêcher de rire. Auparavant d'arriver à Lucento, je trouvai un lieutenant des grenadiers du régiment,
nant général depuis octobre 1704; il avait servi en Flandre jusqu'au commencement de 1706, où il passa en Italie. Il avait épousé la fille du premier mariage du comte de Grignan, et sa mère était cette Polyxène Le Coigneux dont il est tant question dans le tome VI des Lettres de A/™® de Sévigné.
1. On a vu ci-dessus, p. 47, que les alliés adoptaient ce signe de ralliement, et les troupes françaises la cocarde blanche.
202 MÉMOIRES [Sept. 1706]
nommé Cavalier, qui étoit couché sur le ventre ; il avoit un coup de fusil dans la cuisse qui l'empêchoit de marcher. Dès qu'il me vit, il se mit à crier : « Monsieur le « chevalier, ayez pitié de moi ! Faites-moi , je vous « prie, emporter. » Je priai et menaçai soldats et grenadiers de lui faire ce plaisir ; mais mes prières et mes menaces ne servirent de rien : tant il est vrai qu'aussitôt que la terreur panique s'est emparée de l'esprit du soldat, il n'a plus ni oreilles, ni yeux, ni cœur. Je fus obligé de le prendre entre mes bras et de marcher ainsi l'espace de deux cents pas en le traînant ; car il ne pouvoit point du tout se soutenir. Il avoit la veine cave cassée; son sang sortoit de sa cuisse à gros bouillons. Il mourut entre mes bras en arrivant à Lucento. Je le mis dans une baraque de vivandiers ; je n'ai plus entendu parler de lui ; car je fus blessé un moment après, et voici comment.
Le village de Lucento étoit bien retranché ; il flanquoit une partie de nos mauvaises lignes. Je montai sur le retranchement pour examiner ce que faisoient nos ennemis ; nous étions pêle-mêle, officiers, soldats, grenadiers et dragons. Je n'y fus pas plus tôt, qu'un officier du régiment, qui étoit Gascon et qui avoit l'épée à la main, se mit à crier : « Gadédis ! est-ce « que nous laisserons approcher ces coquins-là (en « parlant des ennemis) si près de nous? Il faut les faire « repentir de leur témérité. » A ce discours, je vis partir officiers, grenadiers, dragons et soldats, qui se précipitèrent du haut du retranchement dans le fossé et qui, après l'avoir monté, marchèrent comme des furieux aux ennemis. Je ne fus pas longtemps sans les joindre. Il est à remarquer que le Gascon qui
[Sept. 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 203
occasionna cette action resta ferme sur le retranchement et qu'il nous laissa faire la besogne. Nous étions environ cent cinquante. Nous donnâmes sur un bataillon qui nous prêtoit le flanc, que nous culbutâmes, et qui entraîna avec lui un autre bataillon. Ce fut dans ce moment que je reçus un coup de fusil dans le bras droit. La balle, après avoir jeté un bouton de mon habit et deux boutons de ma veste, qui étoient de cuivre doré, par terre, perça ma chemise et ma cravate, qui étoit entortillée dans ma chemise, et ensuite cette balle pénétra mon bras au-dessus du coude jusqu'à l'os. Je crus mon bras cassé ; un demi-doigt de plus, j'étois tué. Je ne laissai pas de continuer à suivre nos ennemis. Il est certain que, si nous avions été suivis, peut-être aurions-nous fait changer la fortune; car souvent il ne faut qu'un rien pour ramener la victoire. Mais, comme il n'y avoit aucun officier général resté à Lucento pour faire marcher des troupes à notre secours, nous fîmes notre retraite sans être suivis.
Dès que M. de Barette, notre lieutenant-colonel, me vit (je rendois beaucoup de sang), il m'ordonna d'aller me faire panser; il me donna un sergent pour m' accompagner. Je repassai le pont de la Doire à Lucento. Gomme je ne trouvai point mes chevaux, je pris celui de Choart, capitaine du régiment. A un quart de lieue du pont, je trouvai le marquis de Maulévrier-Langeron, colonel du régiment d'Anjou, à la tête de sa brigade, à qui je dis : « Monsieur, vous « venez trop tard ; les ennemis ont pénétré jusqu'à « Turin. Plût à Dieu qu'il ne nous arrive que ce mal- « heur! » Après lui avoir fait un petit détail de la
204 MÉMOIRES [Sept. 1706]
bataille, et qu'il m'eut fait un compliment sur ma blessure, je le quittai pour chercher un chirurgien. Celui de son régiment étoit resté au camp. Je trouvai enfin derrière une haie le chirurgien-major de la Reine-infanterie^. Il se préparoit à panser le chevalier de Maulévrier-Colbert, maréchal de camp et inspecteur général de l'infanterie % qui avoit reçu un coup de fusil qui lui perçoit le bras. Pendant toute l'opération, il ne fit pas le moindre cri ; mais je lui voyois tomber du front des gouttes d'eau grosses comme le doigt. Il n'en fut pas de même de moi : je criai comme un diable, surtout lorsqu'il vint à faire une nouvelle ouverture, avec ses ciseaux, jusqu'à l'os, pour tirer la balle.
Dans le temps qu'on nous pansoit tous deux, un officier général vint où nous étions, non pour se faire panser, il n'en avoit pas besoin, mais pour se mettre en état de ne l'être point. Il fit le détail à M. de Maulévrier de tout ce qui s'étoit passé et de ce qu'il falloit faire. Cet homme parloit infiniment bien de la guerre. Il faut se méfier de ces claque-dents-là ^. Lorsqu'il fut parti, je dis à M. de Maulévrier : « En « vérité. Monsieur l'officier général devroit être bien « plutôt à la tête des troupes que de venir nous répé-
1. Régiment levé vers 1634, qui porta d'abord le nom de son colonel, puis prit en 1659 celui de Mazarin-français. En 1661, à la mort du cardinal, il fut donné à la reine Marie-Thérèse et conserva son nom jusqu'en 1790, chaque reine en étant colonel.
2. Henri Colbert, dit le chevalier de Maulévrier, neveu du grand ministre, était maréchal de camp depuis septembre 1704 et inspecteur de l'infanterie depuis août 1705.
3. Ce terme signifie « un braillard, un homme qui ne fait que parler sans savoir ce qu'il dit. » [Dictionnaire de Trécoujc.)
[Sept. 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 205
« ter une malheureuse affaire que vous savez mieux « que lui. » Nous entendions encore dans ce temps-là la mousqueterie, qui continuoit vivement. Combien y en a-t-il de ces messieurs, qui parlent si parfaitement bien et en si beaux termes de la guerre, qu'ils en imposent à la cour et à la ville? On les croit des Alexandre, des César, et, dans le fond, ils sont pires que des poules mouillées. Le nombre en est grand.
Après avoir été pansé, je me rendis au camp. Le régiment y étoit arrivé. Les tentes étoient encore tendues ; il sembloit que nous venions seulement de passer en revue. Aussitôt que je fus arrivé, j'envoyai demander à mon camarade Pina de ses nouvelles et quel ordre on avoit donné pour les officiers blessés. Sa réponse fut qu'ils avoient ordre de passer le Pô et que nous en recevrions de nouveaux au delà du pont qui étoit sur cette rivière. Il est nécessaire de faire attention à cet ordre par rapport au parti que Messieurs les officiers généraux prirent ensuite.
Pendant que nous dînerons (nous en eûmes le temps), parlons un peu de ce que les ennemis firent après que les lignes furent abandonnées.
Après notre petit combat (je parle de celui où je fus blessé), les ennemis étant maîtres de tous nos retranchements depuis la Doire jusqu'à la Sture, ils ne perdirent point de temps à marcher droit à Turin, après avoir laissé une ligne d'infanterie et une ligne de cavalerie pour masquer nos troupes, qui s'étoient retirées à Lucento. En chemin faisant, ils trouvèrent que les troupes de notre droite s'étoient ralliées et qu'elles formoient une bonne ligne. Cela les obligea de s'arrêter pour attendre du canon; il ne leur en
206 MÉMOIRES [Sept. 1706]
manquoit point : nous leur en avions déjà abandonné une quarantaine, qui étoient répandues ^ le long de nos lignes, entre la Sture et la Doire. Dès qu'ils en eurent assez, ils marchèrent à notre ligne, qui fut obligée de se retirer derrière quelques redoutes et quelques cassines, où il y avoit le second bataillon du régiment Dauphin, qui favorisa sa retraite; et de là une partie de cette ligne gagna le pont de la Sture, où elle passa cette rivière pour se retirer à Ghivas, et l'autre partie, après avoir passé le Pô au Pilon ^, fut joindre les troupes qui étoient sur la hauteur des Capucins aux ordres de M. d'Albergotti.
Il est temps de parler de cet officier général qui commandoit ce poste, qui étoit la partie la mieux retranchée de toute la circonvallation. Il avoit quarante bataillons. Le comte de Santena^ avoit un corps de dix mille hommes, dont plus des deux tiers étoient composés de milice, avec lequel il s'approcha de nos lignes. Il fit plusieurs mouvements, qui en imposèrent si fort à M. d'Albergotti, qu'il crut à tout moment d'être attaqué. Le duc d'Orléans et le maréchal de Marcin,
1. Ce féminin se rapporte au mot pièces de canon, sousentendu par l'auteur.
2. Le pont du Pilon, avec une chapelle dédiée à la Vierge, se trouve sur le Pô, en aval et au nord de Turin. Les Français l'avaient fortifié, et c'était, avec le pont de Cavoretto, au sud, la seule communication qu'il y eût entre les postes des Capucins et de la rive droite, commandés par Albergotti, et le gros de l'armée qui attaquait Turin vers l'ouest.
3. C'était un Piémontais, fils du marquis de Tana, qui avait rendu Montmélian en 1705 à M. de la Fare. Les Broglie étaient alliés à sa famille, et plusieurs d'entre eux avaient même porté le titre de comte de Santena.
[Sept. 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 207
enfin convaincus que le dessein des ennemis étoit absolument de nous attaquer du côté de Lucento, lui envoyèrent aides de camp sur aides de camp pour lui ordonner de leur envoyer vingt bataillons : il ne voulut jamais envoyer, non seulement les vingt bataillons, mais pas un seul ^ . Ne peut-on pas rejeter sur lui la perte de l'Italie par la manœuvre qu'il fit, au commencement de la campagne, près de Salo et à la Ferrare 2, et à son opiniâtreté de n'avoir jamais voulu secourir le duc d'Orléans d'un seul bataillon? Cependant, il auroit été à souhaiter que M. d'Albergotti eût été avec M. le duc d'Orléans pendant la bataille. Il faut lui rendre justice : c' étoit un très bon second; mais, le plus souvent, lorsqu'il commandoit en chef, la tête lui tournoit, comme il lui arriva dans cette occasion. Vingt bataillons, bien retranchés comme ils étoient, certainement étoient capables de résister à dix mille hommes dont les deux tiers étoient de milice. Les autres vingt bataillons nous auroient bien servi.
Assurés de leur victoire, le duc de Savoie et le prince Eugène, au lieu de songer à nous suivre dans notre retraite, firent leur entrée dans Turin. Quelle joie pour ce peuple de se voir délivrer d'un long et pénible siège par leur souverain, tout couvert de lauriers ! Aussi la fit-il bien éclater par des acclamations continuelles. La première action que fit M. de Savoie, après son entrée dans sa capitale, fut d'aller à la
1. Saint-Simon (t. XIV, p. 52) accuse la Feuillade d'avoir empêché Albergotti d'obéir aux ordres du prince.