Depuis
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passer le pont pour se sauver : ainsi il fallut défiler entre ces équipages. Je vis des officiers généraux qui certainement ne prenoient pas le chemin où se faisoit l'attaque ; ains au contraire, ils tournoient le cul à la mangeoire''. Nos soldats leur reprochoient assez haut, surtout à un, dont ils nommoient le nom. En sortant de Lucento, nous rencontrâmes M. de la Feuillade paré comme s'il alloit au bal : il avoit un habit d'écarlate brodé en or sur toutes les coutures, ses cheveux étoient bien poudrés, il montoit un beau cheval gris. Avec plus de raison, il auroit du porter un habit noir; car ce fut le dernier jour de son règne. Dès qu'il vit la tête de la brigade : « Pressez, Messieurs, votre « marche, nous dit-il ; il y a longtemps que nous vous « attendons. » Nous passâmes entre les chevaux des dragons, qui avoient mis pied à terre pour border les lignes du côté de Lucento. Dans le temps que nous arrivions, nos troupes repoussoient vigoureusement les ennemis pour la seconde fois ; tous nos soldats et nos dragons jetoient leurs chapeaux en l'air pour en marquer leur joie. Je remarquai avec plaisir M. de la Bussière^, lieutenant-colonel du régiment de Bretagne, dont la brigade étoit à notre droite, qui étoit monté sur le retranchement pour encourager ses soldats; il avoit l'épée à la main et il n'avoit qu'une veste de chamois. Le feu que nous fîmes en arrivant sur les ennemis fut des plus vifs ; nous en couchâmes beau-
1. Figurément et proverbialement, pour dire qu'un homme fait tout le contraire de ce qu'il devrait faire [Dict. de Trévoux).
2. D'une famille poitevine, dont plusieurs membres étaient au service; il ne faut pas le confondre avec M. de la Bussière, capitaine au régiment de Bourgogne (ci-dessus, p. 188).
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coup par terre. Ils se rallièrent à la portée du fusil de nous, soutenus par leur cavalerie, qui étoit en bataille sur deux lignes. J'eus, dans ce temps-là, la manche de mon habit percée d'une balle de fusil d'un de nos soldats de recrue.
Les ennemis s'étant ralliés, ils marchèrent quelque temps après en avant, et ils s'arrêtèrent à la demiportée de fusil de nous. Nous leur faisions un feu continuel de mousqueterie et de canon. Dans le temps que nous croyions qu'ils nous viendroient attaquer pour la troisième fois, nous vîmes un officier général qui fit faire aux deux lignes de leur infanterie à gauche et les fît marcher précipitamment. Voici la cause de ce mouvement. Une de leurs colonnes ayant attaqué les troupes de notre droite, elle les fît pher. Rien n'étoit plus facile ; car il y avoit si peu de troupes de ce côté-là, que les soldats étoient sur un seul rang derrière notre mauvais retranchement. Le maréchal de Marcin fut blessé dans ce moment d'un coup de fusil qui lui cassoit les reins, en faisant tout ce qu'il pouvoit pour arrêter les soldats. Apparemment que son cheval avoit été tué sous lui ; car, lorsqu'il passa derrière le régiment pour se retirer, il étoit monté sur le cheval d'un dragon. Il nous demanda où étoit M. le duc d'Orléans, qui avoit été blessé au bras droit, un peu au-dessus du poignet. Le maréchal mourut le lendemain, et on l'enterra au couvent des Capucins de la plaine, situé du côté où s'est donné ce combat^.
1. Notre auteur ne dit pas que Marcin fut pris parles Impériaux et mourut prisonnier. Saint-Simon paraît croire que la capture du maréchal fut simultanée avec sa blessure; il semble au contraire, puisque notre chevalier le vit passer derrière le
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Pour en revenir à la colonne des ennemis qui avoit pénétré notre ligne et qui poursuivoit nos troupes vivement, elle fut bientôt obligée de se retirer précipitamment; car nos carabiniers la chargèrent si à propos et avec tant de valeur, qu'ils la firent repasser le retranchement bien plus vite qu'elle ne l'avoit passé. Nos carabiniers ne se contentèrent pas de l'avoir chassée en delà de nos lignes ; ils les passèrent eux-mêmes pour la poursuivre. Cette action hardie fut la cause de notre malheur ; car le prince Eugène, attentif à profiter des fautes que nous ferions, jugeant par la manœuvre des carabiniers que nos retranchements étoient bien foibles, puisqu'ils les avoient passés à cheval, fit marcher sur-le-champ toute l'infanterie de Brandebourg, qui n'avoit point encore donné et qui formoit une grosse colonne. Nos généraux n'avoient pas pu l'apercevoir parce qu'elle étoit dans un fond. Elle fit un si grand feu sur nos carabiniers, qu'ils furent obHgés de se retirer dans nos lignes. Les ennemis les suivirent et passèrent nos retranchements, qu'ils aplanirent pour faire un passage à leur cavalerie. Ensuite ils marchèrent, toujours en colonne, sur leur droite, le long et en deçà de nos retranchements. A mesure qu'ils avançoient, ils faisoient pUer notre infanterie, et insensiblement ils gagnèrent notre brigade, qui fut obligée aussi de faire comme les autres, malgré tout ce que nous pouvions faire, le marquis de Vibraye^ et nous, pour arrêter le soldat. Je tirai
régiment pour se retirer, qu'il ne fut pris que plus tard, dans la cassine où on l'avait mené, lorsque les ennemis, ayant forcé les lignes, pénétrèrent dans le camp français.