‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 117 sur 183 · On a vu ci-dessus, p. 228, l'explication de ce terme · texte numérisé non relu

On a vu ci-dessus, p. 228, l'explication de ce terme

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dit à nos prières ; il y avoit de quoi le faire pendre. Le pauvre diable, échappé de ce malheur, n'étoit plus en état de se rendre à son régiment : nous en eûmes pitié, La Bussière et moi ; nous lui offrîmes de venir avec nous, ce qu'il accepta bien vite. Pendant tout notre voyage, il nous servoit d'aide de camp. Il nous dit qu'il y avoit très longtemps qu'il servoit et que, lorsqu'il étoit à la tète des lieutenants et le premier à avoir une compagnie, il avoit l'imprudence de faire quelques sottises, ce qui le faisoit casser; ensuite, par ses amis, il obtenoit une sous-lieutenance dans un autre régiment; et que, depuis qu'il étoit au service, de sous-lieutenant il devenoit lieutenant, et de lieutenant sous-heutenant ; beau moyen de s'avancer! Dès qu'il arrivoit dans une hôtellerie (le drôle étoit paillard comme un chien d'ermite ^) , il ne faisoit que caresser les servantes.

Il lui arriva une aventure assez tragique à Gosne, où il y a une hôtellerie des plus renommées. On y est bien servi ; vous y voyez toujours cinq ou six servantes bien jolies et fortes comme des Turcs ^. Il n'y fut pas plus tôt arrivé, qu'il ne cessoit de les fatiguer, de les empêcher de faire leurs ouvrages et même de nous servir à table. Une, outrée et excédée de ses poursuites, fit semblant de se rendre à sa proposition. Elle lui donna un rendez- vous une heure après que tout le monde se seroit mis au lit ; elle exigea d'avance du galant un gros écu, qu'il lui donna, seul argent peut-être qu'il possédoit. A deux heures

1. Locution pi'overbiale que les dictionnaires ne donnent pas.

2. Le Dictionnaire de Furetière (1694) citait déjà cette expression, qui est certainement bien plus ancienne.

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environ après minuit, nous fûmes réveillés par un tintamarre épouvantable, et, quelque temps après, nous entendîmes quelqu'un qui se glissoit dans notre chambre. Nous criâmes précipitamment : « Qui est « là! » — « C'est moi, nous répondit le petit Rago- « tin d'une voix entrecoupée ; j'ai une si violente « colique que j'ai été obligé de me lever, et, en reve- « nant, j'ai trouvé ce chien de baquet dans lequel tout « le monde va pisser; j'ai pensé m'y noyer. » Nous sentîmes dans le moment une odeur de pissat si violente, que nous le priâmes très fort d'aller coucher dans une autre chambre, ce qu'il fît, et par là il laissa nos pauvres nez en repos. Le lendemain, nous apprîmes la scène qui s'étoit passée; la voici. L'homme à bonne fortune fut très exact au rendez -vous ; il s'étoit levé, et il étoit sorti de notre chambre sans faire aucun bruit. La servante s'y étoit aussi rendue; et, dans le temps que le drôle commençoit à la caresser, les autres servantes, de concert, se jetèrent sur lui, l'enlevèrent comme un corps saint ^ et, après l'avoir couché proprement au milieu du baquet, elles s'enfuirent au plus vite dans leurs chambres, et elles s'y barricadèrent. Le petit homme, qui n'avoit pas laissé que de boire, après avoir nagé quelque temps, sort enfin de ce bain odoriférant. Il court après les femelles ; mais, comme il étoit hors de lui-même et qu'il n'y avoit point de lumière, il trouva malheureusement l'escalier, et il se précipita du haut en bas, en criant comme un aveugle qui a perdu son bâton. Par bon-

1. On peut voir dans le Dictionnaire de Trévoux, aux mots Corps et Caorcin, et dans celui de Littré, à Corps 6°, et à Corsin, la curieuse étymologie de cette locution.

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heur pour lui, l'escalier n'étoit pas haut. C'est ce grand bruit qui nous réveilla, La Bussière et moi. Un peu remis de sa chute, le petit bonhomme remonte l'escalier, et il regagne la chambre le plus doucement qu'il put, d'où nous le renvoyâmes coucher ailleurs. Le lendemain, il ne fut pas plus tôt réveillé et habillé, qu'il chercha partout les servantes pour se venger de leur mauvais procédé; mais elles, prudentes, s'étoient cachées dans la maison voisine de leur hôtellerie, et elles ne parurent que lorsque le petit Ragotin en sortit à cheval. Dès qu'elles le virent, celle du rendezvous se mit à crier d'une fenêtre haute : « Monsieur, « n'y a-t-il rien pour les servantes ? d — « Ah ! malce heureuse, lui répliqua l'homme à bonne fortune, « en s'élevant sur ses étriers, je ne t'ai que trop « donné; mais tu me l'as bien rendu. » Il voulut ensuite descendre de cheval; mais nous l'en empêchâmes. Il n'en fut pas encore quitte; car, pendant plusieurs jours, nous le badinâmes touchant sa bonne fortune. Il en badinoit lui-même; il prenoit fort bien la chose.

Pendant notre voyage, il ne nous arriva plus rien d'extraordinaire. Seulement, en soupant à Guillestre, nous entendîmes un beau concert qui se faisoit dans la chambre à côté de la nôtre. Nous nous y rendîmes sur-le-champ. Nous trouvâmes une trentaine de musiciens, parmi lesquels il y avoit de très belles voix. Nous apprîmes, par un officier du régiment de Pontdu-Château * qui avoit été soldat dans notre régiment,

1. Ce régiment venait d'être formé en février 1706 pour servir en Dauphiné ; son premier colonel fut Denis-Michel de Montboissier-Beaufort-Canillac, baron de Pont-du-Château.

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qu'il avoit eu l'adresse d'engager soldats dans son régiment tous les musiciens de l'Opéra de Marseille en état de porter les armes, et même celui qui battoit la mesure. Tous les soirs, pendant sa route, cet officier se donnoit le même plaisir. Ces pauvres musiciens avoient pris ce parti parce qu'ils mouroient de faim à Marseille.

Le surlendemain, nous nous rendîmes dans la vallée de Queiras"^, où nous trouvâmes notre régiment cantonné à Ristolas^, village à trois lieues au delà du château de Queiras et à trois lieues en deçà de Lucerne, petite ville fortifiée qui appartient au duc de Savoie^ et qui n'est pas éloignée du mont Viso, montagne qui s'élève dans les nues en pain de sucre et où l'on trouve la source du Pô. C'étoit Pascal, capitaine de notre régiment*, qui commandoit dans le château de Queiras.

Gomme nous étions dans un poste ouvert, très proches des Piémontois et éloignés d'être secourus, nous étions très alertes. Par notre situation, nous étions à portée de nous rendre en Savoie, ou dans le Dauphiné, ou dans la Provence.

Nous restâmes un mois après notre arrivée de Paris dans cette vallée, sans savoir le parti que prendroit le duc de Savoie, qui devoit avoir une armée très supérieure à la nôtre ; elle étoit de quarante mille hommes. Outre cette armée, les Anglois et les HoUan-

1. C'est la vallée de la haute Durance, ou plutôt du Guille. Le fort de Queiras est sur le bord de ce torrent.

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