‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 127 sur 183 · Aujourd'hui chet-lieu de canton du Var, sur le Riotord · texte numérisé non relu

Aujourd'hui chet-lieu de canton du Var, sur le Riotord

280 MÉMOIRES [Sept. 1707]

putent cette origine, ou plutôt leur maison est très peu de chose ^ Ce bourg est éloigné de Toulon de quinze lieues.

Grasse. — Nous séjournâmes à Grasse. Cette ville est bien située, riche et peuplée. Les environs sont beaux. Elle dépend de la haute Provence; il y a un évèché suffragant d'Embrun. La justice est subordonnée au parlement d'Aix.

Nous fîmes plusieurs doubles séjours. Je ne sais à quoi pensoit le maréchal de Tessé, qui, pendant notre marche, qui fut des plus lentes pour nous rendre en Dauphiné, s'en alla à Aix, afin de jouir du plaisir de s'entendre louer par des chansons qui se chantoient dans les rues de cette ville, au lieu de précipiter notre marche pour tacher d'arriver à Suse auparavant l'armée du duc de Savoie. Cette négligence, ou plutôt cette affectation, me fait toujours présumer qu'il y avoit une convention entre le duc de Savoie et la cour de France afin que Toulon ne tombât point entre les mains des alliés, et que, par compensation, nous donnerions la facilité au duc de Savoie de faire la conquête de Suse, comme cela arriva.

Castellane. — Auparavant d'entrer dans le Dauphiné, nous séjournâmes à Castellane, ville qui a donné le nom à une très ancienne maison de Provence^.

1. Si leur descendance des comtes de Marseille n'est en effet rien moins que cei'taine, du moins il faut reconnaître que la filiation des comtes de Vintimille semble établie depuis le xn* siècle.

2. Les Castellane sont en effet une des plus anciennes et des plus illustres familles de Provence. M. de Grignan, gendre de ]\jme (jg sévigné, en descendait ; un de ses ancêtres avait pris

[Sept. 1707] DU CHEVALIER DE QUINCY. 28!

Pendant notre séjour, nous fûmes rendre visite à M. de Soanen, évêque de Senez^ qui faisoit sa résidence à Castellane, où il avoit fait bâtir une assez belle maison. Ce prélat avoit été un célèbre prédicateur pendant qu'il étoit Père de l'Oratoire-. Nous trouvâmes qu'il étoit bien triste à un si grand homme d'être, pour ainsi dire, enseveli dans un désert, au fond d'une province ; car le séjour de la ville de Castellane n'est pas aimable. Elle est située dans une vallée assez étroite, environnée de montagnes, sur la rivière du Verdon. Elle est du diocèse de Senez, suffragant d'Embrun; elle a titre de baronnie. Ces deux villes sont éloignées l'une de l'autre de deux lieues ; comme le séjour de Senez est encore plus triste que celui de Castellane, les évêques font leur résidence dans cette dernière ville. M. de Soanen est mort exilé dans l'abbaye de [la Chaise-Dieu^], âgé de [quatre-vingt-treize ans]^. Le concile d'Embrun, où présidoit M. de Ten-

au XVI® siècle le nom et les armes d'Adhémar de Monteil, par suite d'une substitution.

1. Jean Soanen, né en 1647, petit-neveu du P. Sirmond, était évêque de Senez depuis le mois de septembre 1695 ; ayant refusé de recevoir la constitution Unigenitus, il fut relégué en 1727 à l'abbaye de la Chaise-Dieu, où il mourut en 1740.

2. M. Soanen avait été admis en 1661 dans la congrégation de l'Oratoire, dont le P. Quesnel était alors directeur. Il avait prêché devant le Roi les carêmes de 1686 et de 1688.

3. Abbaye bénédictine du diocèse de Clermont, fondée au XI® siècle. — Les mots entre crochets sont en blanc dans le manuscrit.

4. Soanen étant mort en 1740, cette partie des Mémoires de notre auteur a donc été rédigée postérieurement (voyez cidessus, tome I, p. 27, note 4), peut-être même après 1743 (cidessus,' p. 252 et 253, notes).

282 aiÉMOIRES [Sept. 1707J

cin, archevêque d'Embrun ^ le condamna à y passer le reste de ses jours ^. Il étoit accusé de jansénisme et de quesnellisme^.

Plus nous avancions du côté du Dauphiné, et plus nous trouvions un pays bien différent de celui des environs de Toulon : ce n'étoit que montagnes affreuses, précipices et torrents. Nous traversâmes la vallée de Queiras. Pascal, capitaine de notre régiment, qu'on avoit laissé commandant du château et de la vallée de ce nom, vint au-devant de nous; il nous donna un très bon dîner. Pendant le repas, il nous dit que, quatre jours auparavant. M""® la comtesse de Soissons, belle-sœur du prince Eugène*, y avoit passé; qu'elle venoit de Turin ; que quatre gardes du corps du duc de Savoie l'avoient conduite jusqu'à l'entrée de cette

1. Pierre Guérin de Tencin, frère de la célèbre marquise de Tencin, devint archevêque d'Embrun en 1724, cardinal en 1739, archevêque de Lyon en 1740, et mourut en 1758.

2. Ce concile provincial, réuni le 16 août 1727 par M. de Tencin, prononça la condamnation de Soanen le 20 septembre, et le déclara déchu de toute fonction sacerdotale et épiscopale. Soanen en appela au parlement de Paris et suscita une polémique très vive, à laquelle l'autorité royale mit fin en l'internant à la Chaise-Dieu.

3. Du nom du P. Quesnel, ce célèbre directeur de l'Oratoire, ami du grand Arnauld et auteur des Réflexions morales sur les Actes et les Épures des apôtres, qui avait dû se retirer à Bruxelles, comme janséniste, en 1685.

4. Uranie de la Cropte de Beauvais, mariée en novembre 1688 au comte de Soissons. « Belle comme le plus beau jour, » dit Saint-Simon, qui la prétend bâtarde, la passion du comte de Soissons et la « vertu inébranlable » de M"*^ de Beauvais firent cet « étrange mariage. » (Mémoires, éd. Boislisle, t. X, p. 261-262; voir surtout l'appendice XXI, où sont réfutées les allégations de Saint-Simon.)

[Sept. 1707] DU CHEVALIER DE QUINCY. 283

vallée ; qu'elle lui avoit demandé à dîner, qu'elle lui avoit dit que le duc de Savoie, fâché d'un discours qu'elle avoit tenu, lui avoit ordonné de sortir de ses États. Elle avoit eu l'imprudence de dire, dans le moment qu'elle apprit la levée du siège de Toulon : « Il faut espérer que nous aurons encore le plaisir de « voir Messieurs les François en Piémont. » Discours imprudent qui fut rapporté au Savoyard. Tout le monde sait que cette princesse étoit Françoise, fille d'un simple gentilhomme nommé Beauvais^ dont les terres sont en Périgord, que le comte de Soissons, frère aine du prince Eugène 2, avoit épousée par inclination^.

En arrivant à Briançon, le 19 septembre, nous apprîmes que les ennemis s'étoient emparés du Pasde-l'Ane*, qui couvroit Suse, des retranchements et des hauteurs qui dominoient et protégeoient cette ville ; que celui qui y commandoit l'avoit abandonnée pour se retirer dans la citadelle et dans la Brunette^, et que, les ennemis étant maîtres du défilé et des hauteurs de Chaumont^ il nous étoit impossible de secourir Suse.

1. François-Paul de la Cropte, baron de Beauvais, écuyer du grand Condé, mort en 1656, peu après la naissance de sa fille.

2. Louis-Thomas-Amédée de Savoie, né en 1657, tué devant Landau, en 1701, dans les rangs de l'armée impéinale.

Page 1