Le marquis de Quincy
288 MÉMOIRES [Nov. i707]
« ment que de consulter mon lieutenant-colonel. » Belle disposition pour devenir un grand homme! Revenons à la demande du marquis de Sailly : quel régiment j'avois? Mon frère lui dit que j'étois seulement capitaine dans le régiment de Bourgogne, mais que je sollicitois pour en avoir un, lorsqu'il vaqueroit. M. de Sailly lui dit sur-le-champ : « Ne perdez point « de temps à parler au ministre. J'apprends dans le « moment, poursuivit-il, que M. de Barville^ colonel « d'un régiment portant son nom^, vient d'être assas- « sine. » Il n'eut pas plus tôt achevé, que M. de Chamillart sortit de son cabinet. Mon frère lui dit de quoi il étoit question. « Apportez-moi un mémoire cette « après-dînée, lui repartit ce ministre; j'en parlerai « au Roi auparavant de travailler avec lui. » Nous ne manquâmes point de nous trouver à la porte de son cabinet dans le temps qu'il en sortit pour aller chez S. M. Dès qu'il nous aperçut, il tendit la main pour
1, André-Jules, comte de Barville, d'abord colonel d'un régiment d'infanterie de son nom qu'il avait formé en 1695 et qui fut licencié en 1698, avait le régiment de Soissonnais depuis août 1705 et avait été fait brigadier à la suite de la levée du siège de Turin. Devenu maréchal de camp en 1718, il mourra en 1731. Son régiment avait concouru à la défense de Toulon avec celui de Bourgogne.
2. Le général Susane, dans son Histoire de V infanterie, tout en disant que M. de Barville eut le régiment de Soissonnais de 1705 à 1716, lui attribue encore, de 1704 à 1710, un régiment de son nom, levé en 1702 par M. de Richebourg, et qui aurait aussi fait la campagne de 1707 en Provence, comme celui de Soissonnais; mais le général Pelet, dans les Mémoires militaires, ne cite jamais le régiment de Barville dans les tableaux des troupes en ligne ou en quartiers.
[Dec. 1707] DU CHEVALIER DE QUINCY. 289
recevoir mon mémoire. Quel plaisir de me voir enfin colonel ! Mais ce plaisir ne dura pas longtemps ; car le ministre, en sortant de chez le Roi, nous dit : « Mes- « sieurs, on s'est trompé; ce n'est point M. de Bar- « ville le colonel qui a été assassiné, mais son frère « le capitaine^. Ainsi, chevalier, en m'adressant la « parole, consolez-vous en attendant une autre occa- « sion, que je serai charmé de trouver pour vous faire « plaisir. »
L'amour et les amusements de Paris ne m'occupèrent guère pendant cet hiver; l'ambition seule faisoit tous mes plaisirs. Qui n'auroit pas cru, étant parent et ami comme j'étois du ministre de la guerre et de la finance, que je ferois une fortune brillante? Cependant, mes frères et moi, nous restâmes, pour ainsi dire, dans le bourbier 2 : il y a des familles que la fortune abandonne entièrement, malgré les circonstances qui pourroient leur être favorables. Je passois donc la plus grande partie de mon temps à Versailles, afin d'être toujours à portée de faire ma cour, et d'être averti lorsqu'il y auroit quelque régiment vacant; mais, malheureusement, il n'y en eut point. Ainsi, il fallut partir pour le Dauphiné, où le régiment avoit passé son quartier d'hiver. Je partis de Paris le 20 avril 1708 pour m'y rendre, comme je le rapporterai dans la suite.
Touchant les convulsions du chevalier de Folard. — Dans le temps que les convulsions régnoient si fort à
1. Bertrand, chevalier de Barville, capitaine dans le régiment de Soissonnais et commandant du château vieux de Perpignan.
2. Sauf le marquis de Quincy, qui était lieutenant général de l'artillerie.
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Paris ^ le chevalier de Folard s'y abandonna comme beaucoup d'autres personnes; je ne sais dans quelle vue et dans quel dessein. Le chevalier se donnoit en spectacle tous les jours chez lui; hommes, femmes et filles de toutes sortes d'espèces se rendoient dans son appartement, curieux de voir cabrioler un tel Don Quichotte. En attendant les convulsions, le chevalier faisoit servir galamment du café aux spectateurs, et, de temps en temps, il regardoit sa montre, et il leur disoit : « Dans une heure, dans une demi-heure, « dans un quart d'heure, les convulsions vont me « prendre. » Un moment auparavant qu'il les sentoit venir, il avoit la prudence d'ordonner à son laquais de mettre de bons oreillers sur le parquet ; car il craignoit, sans cette précaution, de se casser la tête et de se briser les côtes. L'heure venue. Monsieur le chevalier se mettoit doucement sur ses carreaux, et ensuite, pendant une heure, il s'élançoit en l'air et cabrioloit le mieux du monde. Les uns regardoient comme un miracle les mouvements extraordinaires du personnage, et les autres, avec plus de raison, en rioient sous cape.
On prétend que les convulsions venoient d'une liqueur que les personnes buvoient, et que ce fut un garçon maréchal-ferrant, qui avoit vécu quelque temps
1. C'est à partir de 1727 que se produisirent au cimetière Saint-Médard, sur la tombe du diacre Paris, et aussi chez des particuliers, les scènes de convulsions si connues. Carré de Montgeron publia, de 1737 à 1748, en trois volumes in-4°, la Vérité des miracles de Paris, et M. Mathieu a fait paraître en 1862 une Histoire des convulsionnaires de Saint-Médard et du diacre Paris.
avec les Quakers ou Trembleurs en Angleterre ^ qui en avoit apporté la recette.
Il y a plusieurs sortes de convulsions. En voici une autre, dont le chevalier de Folard s'occupoit aussi. Il s'étoit enlevé la peau de dessus Tos de l'une de ses jambes. Avec ses ongles, qu'il laissoit croître exprès, il se faisoit saigner, et ensuite il mettoit dessus de la terre qu'il faisoit prendre dans le cimetière où est enterré M. l'abbé Paris. Le sang disparoissoit sur-lechamp, et, un moment après, il se regrattoit de nouveau jusqu'au sang, car il ne pouvoit, disait-il, s'en empêcher, et ensuite il se remettoit de cette terre sur la plaie. Ainsi pendant un temps infini. Il passoit les nuits et les jours à cette belle occupation. Est-ce miracle? Est-ce imposture? C'est l'un ou l'autre.
Il ne faut pas s'étonner si le chevalier de Folard donnoit à plein collier dans les convulsions, lui qui a eu la témérité de critiquer les actions militaires des plus grands capitaines, et qui cependant n'avoit été que capitaine dans un bataillon de milice qui fut incorporé dans le régiment de Berry ^. Pendant la Régence, il extorqua un brevet de colonel réformé du duc
1. Notre auteur écrit Coacres. — Secte fondée vers 1647 par Georges Fox et transplantée en Amérique, en 1681, par William Penn, qui l'établit dans la nouvelle colonie de Pennsylvanie.
2. Le chevalier de Folard, sous-lieutenant dans le régiment de Berry en 1688, époque à laquelle il y eut une levée de milice, fit toutes les campagnes jusqu'à la paix de Ryswyk. Il ne fut nommé capitaine qu'en 1702, et grâce à Vendôme, qui l'estimait et le prit pour aide de camp. Il accompagna en 1706 ce général en Flandre et servit jusqu'en 1714. Plus tard, il se rendit auprès de Charles XII et y resta jusqu'à la mort de ce prince.
d'Orléans^. On sait que ce prince multiplioit les êtres^ très aisément^.
1. En 1718, il fut en effet nommé mestre de camp à la suite et fit en cette qualité la courte campagne de 1719.
2. C'est une allusion à cet axiome de logique à propos des entités ou êtres de raison : « Il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. » [Dictionnaire de Trévoux.)
3. Notre auteur avait dû certainement voir de près le chevalier de Folard en Italie; en effet, l'attaque de la cassine de la Bouline (ci-dessus, p. 95) fut faite d'après ses plans, et il était à Cassano auprès de Vendôme. Le caractère bizarre, entier et vaniteux à l'extrême de Folard avait indisposé tout le monde contre lui.
[Juin 1708] DU CHEVALIER DE QUINCY. 293
Quoique le maréchal de Villars fût général de l'armée du Roi en Dauphiné pendant la campagne de 1708, les événements cependant n'en furent nullement heureux pour la France, comme il se verra dans la relation suivante.
Nous partîmes, mon ami La Bussière et moi, de Paris le 8 mai, et nous arrivâmes, au commencement de juin, à Saint-Golomban, village dans la montagne, à une lieue et à la gauche d'Exilles\ fort qui est situé dans la vallée d'Oulx et éloigné de Suse de trois grandes heues. Nous y trouvâmes notre régiment campé sur une hauteur, presque vis-à-vis de la Brunette, à deux lieues de ce fort, qui étoit alors peu important, mais que les rois de Sardaigne ont rendu depuis une des places les plus fortes de l'Europe^. L'officier étoit logé bien à son aise ; l'air y étoit très bon, les promenades charmantes; il y avoit plusieurs fontaines dont les eaux étoient bien pures et bien fraîches, les vivres à très bon marché ; la chaleur y étoit modérée; nous y passions la vie agréablement. Pendant que nous y étions, nous vîmes un orage se