Le siège de Fenestrelle
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nous remîmes en marche, tous les officiers à pied, et même le comte de Muret (nous avions laissé nos chevaux avec le détachement de trois cents hommes), pour monter, ou plutôt pour grimper une montagne inaccessible jusqu'alors aux hommes. Certainement il n'y avoit que des chamois et des marmottes qui l'eussent fréquentée. Nous montions à quatre pattes, et souvent, au Heu d'avancer, nous reculions, nous glissions et nous faisions glisser avec nos derrières ceux qui nous suivoient, et par conséquent ceux-ci faisoient glisser toute la file. Il étoit risible de voir grimper ainsi six mille hommes, le général à la tête. Nous fûmes bien quatre heures pour gagner le sommet de la montagne.
Dès que nous y fûmes, nous reconnûmes que Monsieur le partisan en avoit imposé bien hardiment au maréchal de Villars. Le comte de Muret ne put pas s'empêcher de faire éclater sa colère contre lui, et de lui dire qu'il méritoit une punition exemplaire. « Avez- « vous, lui dit ce général, des ailes à donner aux sold dats pour aller jusqu'au camp de l'ennemi? » Du sommet de la montagne jusqu'en bas, où étoient campés les ennemis, il y avoit une bonne lieue ; elle étoit aussi escarpée que les tours de Notre-Dame de Paris. Ainsi, pour se rendre dans ce camp, il falloit s'y précipiter. Nous jetâmes pendant un demi-quart d'heure plusieurs grosses pierres, ce qui ne laissa pas d'y jeter du désordre : nous voyions les ennemis qui âbandonnoient leur camp précipitamment. Mais il fallut songer à la retraite bien vite, de crainte que le duc de Savoie n'envoyât une partie de son armée pour nous couper la retraite ; car nous n'en avions point d'autre que par
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le chemin où nous avions laissé nos trois cents hommes. Si le spectacle étoit plaisant de voir six mille hommes grimper une montagne, il l'étoit encore plus de les voir dégringoler. Nous nous mîmes tous sur nos derrières, et nous nous laissions ainsi aller à la pente rapide de la montagne. Nous allions beaucoup plus vite que nous ne voulions ; pour nous arrêter et prendre haleine, nous appuyions fermement nos deux mains sur le terrain. Nous eûmes beaucoup de têtes et de côtes cassées ; car, comme le terrain étoit rempli de cailloux, on en envoyoit sans le vouloir à ceux qui descendoient devant vous. Ce ne fut pas sans peine et sans une cruelle fatigue que nous arrivâmes en bas de la montagne. Nous avions tous nos pauvres derrières en sang, et nous nous rendîmes à notre armée presque tous sans culotte. J'étois si fatigué, que je n'eus pas la force de suivre le comte de Muret, lorsqu'il fut rendre compte au maréchal de son expédition. Je me rendis bien vite dans ma tente pour me coucher ; je dormis comme une marmotte : il n'y a pas de métier où l'on goûte le sommeil avec plus de plaisir. J'appris le lendemain que Monsieur le partisan avoit eu la tête bien lavée par M. de Villars; il le méritoit bien^.
C'est la dernière tentative que nous fîmes pour jeter du secours dans Fenestrelle, qui se rendit le 31 août. Une bombe, qui étoit tombée dans le magasin à poudre deux jours auparavant, fut la cause que le commandant demanda à capituler, et qu'il se rendit, lui et sa garnison, prisonniers de guerre. La garnison étoit composée de huit cents hommes, qui furent conduits
1. Les Mémoires militaires font mention de cette expédition (tome VIII, p. 267).
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à Turin, et de là dispersés dans plusieurs villes du Piémont.
Par la conquête de cette dernière place, le duc de Savoie mit ses États au delà des monts à couvert de toute insulte, et il nous ferma le passage pour entrer en Italie.
Dès que le maréchal fut informé de la prise de Fenestrelle, il fit décamper son armée, et, en deux jours de marche, elle fut camper au mont Genèvre, où elle resta huit jours, et ensuite elle vint camper aux environs de Briançon.
Pendant le temps que nous restâmes dans ce camp, je fis connoissance avec M"® de "*, âgée d'environ quinze ou seize ans. Cette demoiselle n'étoit point jolie ; mais, comme elle étoit fort bien faite et qu'elle avoit beaucoup d'esprit et une fort aimable voix, elle s'attiroit beaucoup de soupirants. Par le moyen de ma basse de viole (je l'appelois mon passe-partout), qui me suivoit toujours, j'eus bientôt l'entrée chez la demoiselle, et insensiblement, à force de l'accompagner de mon instrument, l'amour se glissa dans nos cœurs. Nous n'étions contents l'un et l'autre que lorsque nous étions seuls ensemble. Le père, qui aimoit sa fille à l'adoration (elle étoit fille unique et elle avoit perdu sa mère il y avoit six mois), avoit la complaisance de nous y laisser. Dans cette situation, la porte fut bientôt fermée aux autres amants, et même au comte de Muret; l'amour n'aime point la subordination. Les journées nous paroissoient s'évanouir bien vite. Nous ne faisions que concerter* ; de
1. « Tenir concert, faire un concert : on concerte souvent chez un tel. » [Dictionnaire de Trévoux.)
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temps en temps cependant, ma basse de viole et sa voix se reposoient. Je crois que nous aurions passé le reste de notre vie de cette manière, sans l'ambition qui me persécutoit toujours, et qui enfin m'obligea de partir pour Paris. Ce départ nous fit verser beaucoup de pleurs ; nous nous promîmes de nous aimer toujours et de nous écrire souvent. Mais les promesses des amants s'effacent aisément par l'absence. Notre commerce de lettres dura environ deux mois, après lequel temps nous nous sommes si fort oubliés, que je ne sais ce qu'elle est devenue.
Je partis de Briançon avec le marquis de la Fare\ colonel du régiment de Gàtinois^, un très aimable seigneur^, M. d'Avignon"^, commandant le second bataillon de Limousin, que le Roi venoit de nommer à la lieutenance de roi de la Bastille, Boisduval et Rouge-
1. Philippe-Charles, marquis de la Fare, fils de celui que nous avons vu ci-dessus, p. 213, avait le régiment de Gâtinais depuis 1704; il succéda à son père en 1712 comme capitaine des gardes du corps du duc d'Orléans, reçut la Toison d'or en 1722 à l'occasion d'une mission en Espagne, et l'ordre du Saint-Esprit en 1731, parvint en 1746 au grade de maréchal de France, et mourut en 1752. Ce fut un des roués du Régent.
2. Régiment créé en 1692, et qui fut incorporé en 1749 dans celui de Lorraine.
3. « C'est un fort aimable homme, de bonne compagnie, dit Saint-Simon. Sans blesser l'honneur et avec un esprit gaillard, mais fort médiocre, il a su... se faire beaucoup d'amis et faire ainsi peu à peu une très grande fortune, qui a dû surprendre, comme elle a fait, mais qui n'a fâché personne. » [Mémoires, t. VII de 1873, p. 326.)
4. Laurent d'Avignon, frère de l'aide-major des gardes du corps, obtint la lieutenance de roi de la Bastille le 20 novembre 1708; il mourut le 7 août 1710.
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mont, capitaines de notre régiment. Le voyage jusqu'à Lyon se fit le plus agréablement du monde. Nous restâmes quelques jours dans cette ville ; j'étois chargé par mes camarades de l'habillement du régiment, dont ils furent très contents. Nous étions logés dans la meilleure hôtellerie, qui est située dans le Terreau'', place de l'Hôtel-de-Ville. A dîner et à souper, nous avions toujours les violons. M., M°^ et M''® de *", qui revenoient de recueillir une succession à Grenoble, témoins de quelle manière nous passions le temps, nous envoyèrent un valet de chambre pour nous prier de souffrir qu'ils mangeassent avec nous. Nous ne fûmes point cruels, d'autant plus que M"® de ***, âgée de quinze ans, étoit une des plus aimables personnes que j'aie vues. Sur-le-champ nous allâmes tous pour les prier de vouloir bien nous faire cet honneur. Gomme nous apprîmes dans la suite qu'ils s'en retournoient à Paris, nous nous offrîmes, MM. d'Avignon, Boisduval, Rougemont et moi, de les accompagner pendant tout le voyage : ce qu'ils acceptèrent très volontiers. Nous prîmes la route de la Bourgogne. Jamais voyage ne m'a fait tant de plaisir; toujours les violons à dîner et à souper ; après souper, nous dansions jusqu'à temps que nous allions nous coucher. Nous faisions séjour et double séjour dans les villes qui nous plaisoient le plus. Enfin, il fallut nous séparer à Melun. M"^ de **' me fit promettre d'aller la voir souvent à Paris; je lui tins ma parole très exactement.
Je me rendis à Q[uincy], où je ne trouvai que ma
1. Le quartier des Terreaux, le plus central de la ville, dans la presqu'île entre le Rhône et la Saône.
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belle-sœur^; mon frère, qui commandoit l'artillerie en Allemagne, n'étoit point encore arrivé, et mon frère du [Plessis] et sa femme ^, n'ayant pu vivre avec elle, s'étoient retirés au V..., terre qui appartenoit à l'oncle de M"*® du [Plessis]. Ainsi, il faut l'avouer, j'étois fâché d'être parti si tôt du régiment ; car l'esprit inquiet, capricieux et non décidé de ma bellesœur ne me convenoit point du tout. J'étois cependant trop avancé pour m'en retourner : il fallut donc avaler la pilule de bonne grâce. Au bout d'un mois, mon frère arriva. Nous passâmes une grande partie de l'hiver dans cette terre. Je lisois beaucoup, et nous faisions un peu de musique; ma belle-sœur jouoit parfaitement bien du clavecin, mon frère du théorbe^ et de la guitare, et moi j'accompagnois à livre ouvert de la basse de viole. Nous y restâmes jusqu'au mardi gras, que nous nous rendîmes à Paris. Je n'y fus pas plus tôt, que je recommençai à aller à Versailles pour faire ma cour. Je la faisois très exactement à M. de Ghamillart ; je dînois souvent chez lui avec mon frère, qui y soupoit toutes les fois qu'il alloit à Versailles.
Vers la Saint-André ^ nous eûmes pendant sept ou huit jours un froid excessif; mais le temps se radoucit si fort, que nous étions persuadés que l'hiver étoit passé. Nous fûmes bien trompés dans nos idées. La
1. La marquise de Quincy, Geneviève Pecquot de Saint- Maurice.