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Le 30 novembre

[Janvier 1709] DU CHEVALIER DE QUINCY. 321

veille des Rois, revenant de souper hors de chez moi à deux heures après minuit, je sentis un froid bien âpre, qui ne fît qu'augmenter les jours suivants; et enfin il devint si violent et il dura si longtemps, qu'on a nommé l'hiver de 1708 à 1709 le Grand hiver ^ La plupart des arbres, tant fruitiers qu'autrement, les oliviers en Provence, en Languedoc, en Italie et en Espagne, périrent; les blés et les légumes furent gelés : ce qui mit dans ce royaume une famine presque générale, et par conséquent une misère affreuse. Les usuriers, qui tâchent de profiter toujours du malheur public, poussèrent leurs usures au plus fort. On ne donnoit à l'officier que des billets pour leurs appointements, qu'on appeloit billets de subsistance, sur lesquels nous perdions quatre-vingt-trois livres pour cent; reste dix-sept francs. Un jour (c'étoit quelque temps avant de partir pour l'armée), je fus voir un de ces Messieurs usuriers. Je lui demandai à combien de perte étoient les billets de subsistance. « Je n'en « sais rien. Monsieur, » me répondit-il. — « Et la « raison pourquoi vous ne le savez pas? » lui répliquai-je. — « Monsieur, ajouta-t-il, il est dimanche « aujourd'hui ; je ne travaille point les fêtes et les « dimanches. » Quelle conscience timorée, le bon apôtre ! C'étoit un des plus grands fripons de Paris.

1. Saint-Simon [Mémoires, éd. 1873, t. VI, p. 311 et suiv.) et bien d'autres ont raconté la rigueur de ce terrible hiver, la famine et la misère qui suivirent. On en trouvera les détails, ainsi que l'indication des mesures prises par les intendants pour atténuer la disette, dans la Correspondance des contrôleurs généraux, t. III, n°^ 87, 137, 155, 202, 234, 237, 313, 316, 324, 338, 344, etc.

322 MÉMOIRES [Février 1709]

Malgré la misère du temps et le peu d'argent qu'on voyoit paroître, je me fis faire deux habits magnifiques, dont un d'un beau drap bleu, les manches, la veste et la culotte d'un bel écarlate, avec un bordé de trois doigts brodé en or, les manches de l'habit et de la veste, aussi bien que les pattes, en plein. Il faut que la parure fasse infiniment effet sur l'esprit des dames. La première fois que je mis cet habit, je fus chez M. le comte de Truzzi, envoyé du duc de Mantoue à la cour de France*; il y avoit jeu, concert et bal. Dès que j'y arrivai, je me vis suivi par trois dames de qualité; elles me suivoient partout, et enfin elles m'attaquèrent de conversation. La connoissance fut bientôt faite; elles me prièrent toutes trois d'aller les voir. Un galant homme ne refuse point de telles propositions ; je les voyois très souvent, et surtout une, dont je devins amoureux ; son frère a été un de mes meilleurs amis.

J'allois quelquefois aussi souper chez M. de ***, avec qui nous avions fait le voyage de Lyon à Paris ^. Mademoiselle sa fille, qui devenoit de jour en jour plus aimable, me faisoit des reproches de ce que je la négligeois. Nous allions souvent aux bals d'après-dîner ensemble; sa mère nous y menoit. J'aurois dû m'y attacher plus sincèrement, j'aurois pu l'épouser : elle y consentoit, et sa mère ; c'étoit un parti au moins de

1. Joseph, comte Truzzi, ancien secrétaire du duc et son envoyé extraordinaire depuis 1702, avait conservé ce poste même après que son maître eut été détrôné par les Impériaux. Il avait épousé en 1705 la fille d'un ancien gouverneur des pages de Monseigneur, et resta à Paris jusqu'à sa mort, en 1726.

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