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deux cent mille écus ; elle étoit fille unique. Mais, occupé de l'amour que j'avois pour M""® de ***, je ne songeois point à cet établissement. Que je m'en suis repenti depuis !
Pendant mon séjour à Paris, j'appris la funeste catastrophe arrivée au pauvre M. de la Boulaye, commandant du fort d'Exilles. Cet officier, instruit par ses amis des discours fâcheux que le maréchal de Villars tenoit sur son compte, demanda la permission au duc de Savoie d'aller en France pour se justifier, et, pour ce, de vouloir bien qu'il fût échangé pour un autre officier de ses troupes. On prétend que ce prince, connoissant le mérite et la valeur de M. de la Boulaye, fit au monde tout ce qu'il put pour l'engager d'entrer dans son service, et qu'il lui offrit un très bon parti, en lui disant qu'il devoit craindre le maréchal de Villars, à qui il falloit une victime lorsqu'il n'avoit pas réussi dans une entreprise, afin qu'on ne lui en imputât point la faute, mais que M. de la Boulaye lui avoit répondu, après lui avoir fait mille remerciements, que, sa réputation et son honneur étant attaqués, il étoit obligé de se justifier, non seulement par rapport à la cour de France, mais aussi par rapport au public. M. de Savoie, entrant dans ses raisons, lui permit enfin de se rendre à Paris, après l'avoir échangé. Il n'y fut pas plus tôt, qu'il se mit de lui-même à la Bastille et qu'il demanda vivement qu'on le mît au conseil de guerre, ce qui lui fut accordé. On le transféra à Grenoble. Le conseil de guerre assemblé, le comte de Médavy, commandant dans le Dauphiné, y présidant, il fut condamné à être conduit sur un échafaud pour être dégradé des armes, et
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ensuite à une prison perpétuelle*. Dans le temps qu'on l'y conduisoit, il ne faisoit que répéter ces mots de la comédie : « Tu l'as voulu, Georges Dandin, » se ressouvenant apparemment, dans ce moment, des offres que le duc de Savoie lui avoit faites. Le major de la ville de Grenoble, qui fut chargé de le dégrader, fut si honteux et si mortifié de cette triste commission, et d'avoir paru ainsi devant le public, qu'il en mourut de chagrin huit jours après. M. delà Boulaye, ne pouvant survivre à son malheur et vivre déshonoré, mourut au bout de deux mois, dans sa prison^. Pendant tout le temps que cet officier avoit été au service, il s'étoit acquis une grande réputation de valeur; il étoit tout couvert de blessures. S'il en a
1. Une partie des pièces relatives au procès de M. de la Boulaye se trouvent à la bibliothèque de l'Arsenal, dossier Bastille 10586, et M. Ravaisson a publié, en outre, quelques-unes de celles du Dépôt de la guerre dans les Archives de la Bastille (t. XI, p. 439-450). Sur l'ordre de Chamillart, M. d'Angervilliers fît une première enquête, dont les résultats sont consignés dans les Mémoires militaires (t. VIII, p. 606-608). M. de la Boulaye, connaissant les bruits qui couraient sur son compte, écrivit au ministre pour se justifier. Echangé et entré de luimême à la Bastille, comme le dit noti'e auteur, le lieutenant de police d'Argenson lui fît subir huit interrogatoires, du 15 janvier au 28 février. Renvoyé devant un conseil de guerre, il quitta la Bastille le 12 mars et fut transféré d'abord à Grenoble, tandis que se faisaient de nouvelles informations, puis à Briançon, où se réunit le conseil de guerre. Ce fut seulement en décembre 1709 que le jugement fut rendu; M. de la Boulaye fut condamné à la dégradation, à la détention perpétuelle et à la confiscation de ses biens.
2. C'est une erreur. M. de la Boulaye, enfermé à Pierre- Encise, où il resta jusqu'en décembre 1714, fut ensuite exilé à Chaumont-en-Bassigny ; on ignore l'époque de sa mort.
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manqué en se rendant trop tôt, le proverbe espagnol est donc vrai, qui dit : Tel homme a été brave dans cette action ; voulant dire par là qu'on n'est pas brave toujours dans toutes les actions de guerre, qu'on l'est plus ou moins^
Je fis pendant l'hiver une très belle recrue, que j'envoyai en Flandres joindre le régiment qui venoit d'y arriver de Dauphiné. Je faisois toujours faire mes affiches pour la cavalerie, non pour tromper, mais pour faire venir les personnes chez moi, à qui je disois sur-le-champ que c'étoit pour l'infanterie. Quelquesuns ne vouloient pas s'engager, et d'autres, voyant ma bonne foi, s'engageoient avec plaisir. C'est ce qui m'arriva à l'égard du fils d'un milord, jeune homme de vingt-deux ans fait à peindre. Lui ayant dit que c'étoit pour l'infanterie, et que je lui donnerois la même paye, et plus, qu'il ne recevroit étant cavaher, et qu'il auroit un cheval de moins à panser, il accepta volontiers ma proposition. Je lui donnois quatre sols par jour de mon argent, sans la paye du Roi. Il me fut recommandé par un seigneur de la cour de Saint- Germain. Il étoit officier dans un régiment anglois qui étoit en Espagne au service de l'Archiduc ; il avoit eu une affaire d'honneur contre un officier de son régiment, qu'il avoit tué : ce qui l'obligea d'abandonner l'Espagne et de se réfugier en France. Étant à Paris et n'ayant point d'argent, il fut obligé de s'engager.