‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 173 sur 183 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

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des Hollandois, qui nous attaquèrent. Il faut leur rendre justice : ce fut avec toute la férocité possible. Les deux tiers au moins de ces régiments furent couchés par terre. Dans le temps qu'ils s'ébranloient pour se retirer, le comte d'Aubigné, brigadier des armées du Roi\ sans en avoir reçu aucun ordre, fît sauter à sa brigade le retranchement et la fit marcher sur le flanc de ces régiments. Ce mouvement leur fit perdre bien du monde. Il les suivit quelque temps, et ensuite il se replia sur les troupes qui avoient fait plier les brigades de Picardie et de Lannoy, les chassa de ce poste et s'y établit : ce qui occasionna une dispute entre sa brigade et celle de Lannoy. Celle-ci prétendoit se remettre dans son ancien poste; le maréchal de Boufflers, pour ne point faire de la peine au régiment d'Alsace^, qui étoit de la brigade de Lannoy, pria M. d'Aubigné de céder le poste à celle de Lannoy : ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Il faut dire, à la louange du régiment, que je ne vis aucun de nos soldats tourner le dos aux ennemis pendant qu'ils étoient aux mains avec nous, et, dans le plus fort de l'attaque, qu'un seul, nommé Le Rouge. Il fut bien heureux ; car, l'ayant averti de se mettre dans son poste, il fit la sourde oreille, et il s'en alloit toujours. Je courus à lui, pour lui passer mon épée au travers du corps; je tombai, heureusement pour lui :

1. Louis -François d'Aubigny de Tigny (tome I, p. 170), d'une famille angevine que M™® de Maintenon avait essayé de rattacher à la sienne, était colonel du régiment Royal ; notre auteur se trompe en l'appelant brigadier : il n'eut ce grade que le 29 mars 1710.

2. Sans doute à cause de son colonel, de même maison que l'électeur de Bavière : ci-dessus, p. 301, note 9.

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cela lui donna le temps de se jeter dans sa compagnie. Il m'a juré depuis que, sa compagnie manquant de poudre, il alloit en chercher. Mais son excuse étoit mauvaise; car nous avions chargé les tambours seuls d'en aller chercher à mesure que les soldats en manqueroient. Il est de la dernière conséquence de ne laisser sortir aucun soldat de son rang pendant une action : il n'en faut qu'un pour faire glisser la terreur panique dans un régiment. Il faut tuer le premier qui fuit.

Dieu merci ! je ne fus qu'un peu blessé à la main droite. Un boulet de canon donna dans un arbre près de moi, qui m'envoya une branche, dont j'eus la main tout en sang.

Dès que les ennemis eurent disparu devant notre droite, M. d'Artagnan vint me demander ce qu'ils faisoient. Je lui dis que les troupes qui nous avoient attaqués s'étoient repliées sur leur centre, derrière le bois de haute futaie. Cet avis devoit lui donner une attention particulière de ce côté-là. Il étoit à présumer que notre victoire étoit certaine, et nous en étions si fort persuadés, que nous allâmes, mes camarades et moi, manger un gigot de mouton. Auparavant, nous avions fait mettre des sentinelles le long du régiment, pour empêcher nos soldats de s'abandonner à la dépouille des corps morts des ennemis, précaution nécessaire lorsqu'une action n'est pas finie.

Un moment après que les HoUandois eurent été chassés par notre droite, nous vîmes paroitre nos grenadiers à cheval, qui sortirent de nos retranchements; mais on les fit rentrer sur-le-champ. Peut-être que, si nous avions profité de la retraite précipitée

des ennemis en les suivant vivement, l'affaire auroit été décidée à notre avantage.

Notre repas dura une demi-heure, pendant lequel temps nous n'entendions ni canonnade ni mousqueterie. Au bout de ce temps, un grenadier, que nous avions posté sur un arbre afin de nous avertir de ce qui se passeroit, nous cria : « Alerte! » Nous nous remîmes dans nos postes. Nous aperçûmes un gros corps d'infanterie ennemie marcher précipitamment en colonne droit à notre centre; les soldats étoient habillés de rouge.

Les généraux des alliés, voyant que les HoUandois n'avoient pas pu non seulement entamer en aucune manière notre droite, mais qu'ils en avoient été repoussés avec une perte considérable de leurs soldats, et que notre gauche, après avoir été chassée du bois de Sars et après s'être ralliée à la sortie, avoit résisté à toutes les attaques que les Anglois avoient faites (ce fut dans ces attaques que le maréchal de Villars reçut une blessure considérable à un genou ^ qui l'obligea de se retirer au Quesnoy), ils firent habilement longer leur droite, à deux fins : l'une, pour tâcher d'envelopper notre gauche, et l'autre, afin d'occasionner un vide dans notre centre, pour y pouvoir pénétrer.

Nota-. — Si nous avions fait faire à notre droite le même mouvement, il est à présumer qu'ils n'auroient pas hasardé de s'éloigner de leur centre. Nous pou-

1. Un coup de mousquet lui fracassa l'os, au moment où il marchait aux ennemis à la tête des brigades du Roi, de la Reine et du Perche. [Mémoires militaires, t. VI, p. 195.)

2. Le paragraphe qui va suivre a été ajouté en marge dans le manuscrit.

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vions le faire, ce mouvement, d'autant plus aisément, que toutes les troupes qui la composoient, après avoir chassé les Hollandois, restèrent les bras croisés, inutiles spectatrices de ce qui se passoit au centre et à la gauche de notre armée. La grande science d'un général est de faire combattre toutes ses troupes dans une bataille, et de faire en sorte que son ennemi n'emploie qu'une partie des siennes. C'est ce qui nous arriva malheureusement; car beaucoup de nos régiments d'infanterie ne donnèrent point.

A mesure que les ennemis longeoient leur droite, nous étions obhgés de longer notre gauche, qui insensiblement s'éloignoit de notre centre : ce qui fit un vide très considérable, ce que le prince Eugène, qui commandoit les troupes de l'Empereur et de l'Empire, qui composoient le centre de l'armée des alliés et qui n'avoient pas encore donné, ayant aperçu, il les fit marcher rapidement sur le flanc gauche de la brigade des gardes, qui, après avoir fait une simple décharge, abandonnèrent sur-le-champ leur terrain. Les troupes ennemies, au lieu de les suivre, se contentèrent de se mettre sur nos retranchements, et, de là faisant un feu continuel sur la maison du Roi, elles obligèrent ce corps respectable de s'en éloignera Cette retraite leur donna le temps de faire plusieurs ouvertures pour faire passer leur cavalerie, que nous vîmes arriver au grand galop et se former en peu de temps en deçà de nos retranchements.

1. Le chevalier ne dit pas que, avant de se retirer, les troupes de la maison du Roi, gendarmes, mousquetaires, chevau-légers, gardes du corps, avaient chargé plusieurs fois les ennemis. [Histoire militaire, p. 197.)

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Ce fut alors qu'il se donna un combat de cavalerie des plus vifs et des plus opiniâtres, où les ennemis furent toujours repoussés; mais, comme ils se retiroient toujours sous le feu de leur infanterie, qui empêchoit notre cavalerie de pousser plus loin, et que leur cavalerie augmentoit continuellement, le maréchal de Boufflers jugea prudemment que toutes les charges que nous avions faites et que nous pouvions faire seroient inutiles, et que nous y perdrions bien du monde. Il prit le parti d'ordonner la retraite; il la fit avec toute la fermeté, toute la conduite, toute la prudence et toute la valeur d'un grand capitaine.

Pendant tout le temps que notre cavalerie et celle des ennemis étoient aux mains, nous étions, comme je l'ai dit, les bras croisés, toujours fermes dans nos postes, attendant l'événement de ce combat.

Il se passa cependant une affaire de notre côté. Les ennemis ne furent pas plus tôt maîtres des retranchements du centre, qu'il se glissa une terreur panique dans le régiment d'Alsace, qui, comme on a dû le remarquer, occupoit le même terrain d'où il avoit été chassé au commencement de la bataille. On entendit une voix qui cria : « Nous sommes coupés ! » Ce beau régiment prit si fort l'épouvante, qu'il vint précipitamment de notre côté, monte ^ et passe notre retranchement, et traverse notre régiment, sans qu'aucun de nos soldats fût emporté par ce rapide mouvement. Nous avions beau crier, non seulement aux soldats, mais encore aux officiers, qu'ils n'étoient point suivis par les ennemis, ils n'avoient, et les uns et les autres,

1. Il y a bien le présent, à la suite du passé défini, dans le manuscrit.

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ni yeux ni oreilles. Le maréchal de Boufïlers se porta bien vite de notre côté. Il me fit l'honneur de me demander le nom de notre régiment, et il me dit : « Voilà deux bons bataillons, des plus braves et « des plus fermes que je connoisse ; car. Messieurs, « ajouta-t-il, le torrent de ces quatre bataillons de voit « vous emporter. » Ce général avoit été sans cuirasse pendant toute la bataille. Il en avoit mis une au commencement ; mais il s'en défit bientôt, en disant : « Gela m'incommode'. »

Aussitôt que les ennemis furent maîtres du terrain où étoit le centre de notre infanterie, ils s'emparèrent de plusieurs pièces de notre canon, qu'ils braquèrent contre nous. Entre eux et nous, il n'y avoit qu'une petite prairie. A la première décharge, ils me tuèrent mon tambour. Nous fûmes exposés ainsi pendant trois quarts d'heure à cette batterie, qui nous tua beaucoup de monde. Les canonniers ennemis nous voyoient tout à découvert, et ils nous battoient en flanc.

Au bout de ce temps, qui nous parut bien long, le marquis de Vieuxpont vint nous ordonner de nous retirer. Surpris de cet ordre, nous lui dîmes : « Mon- « sieur, pourquoi nous retirer? Nous avons battu et « fait retirer toutes les troupes qui nous ont attaqués, « vous le savez; personne n'ose paroître devant « nous. » — « Messieurs, nous répliqua-t-il, vous « devez me connoitre; je suis officier général. Reti- « rez-vous au plus vite ; car, dans le moment, vous

1. Les ordonnances des 5 mars 1675 et 1^'' février 1703 prescrivaient l'emploi des cuirasses pour tous les officiers de cavalerie, pour ceux des états-majors et pour les officiers généraux; mais cette prescription était rarement exécutée.

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« allez être enveloppés. Il y a une colonne de l'armée « ennemie qui marche derrière vous dans ce des- « sein. » Il fallut donc, malgré nous, abandonner un poste que nous avions si bien défendu. Nous nous retirâmes, bien fâchés et bien tristes, par notre droite. Ainsi, comme j'étois du second bataillon et que j'en commandois la serre-file'', je faisois l'arrière-garde, avec M. de Barette, lieutenant-colonel du régiment, de toute l'infanterie de la droite.

Il m'arriva une chose bien favorable. Gomme j'ailois traverser un petit pont de fascines, un grenadier de Piémont me prend le bras, afin de le passer devant moi : il ne fut pas plus tôt sur le pont, qu'un boulet de canon le culbute mort dans le ruisseau.

Nous gagnâmes la pointe du bois de la Lanière, et ensuite nous trouvâmes la plaine et le grand chemin de Bavay, par où nous fîmes notre retraite fièrement et sans être inquiétés nullement des ennemis.

Dans la retraite, M. d'Artagnan vint encore me demander si j'apercevois les ennemis. « Oui, Mon- « sieur, lui dis-je, voilà leur cavalerie à cent pas de « nous. » C'est un grand défaut à un général d'avoir la vue courte. Gomment peut-il apercevoir le moindre mouvement des ennemis? et par conséquent comment en profitera-t-il ?

Si notre infanterie fit une belle retraite, on peut dire aussi que notre cavalerie, que je voyois sur notre droite dans une belle plaine, la fit dans le plus bel ordre du monde. Nous arrivâmes ainsi près de Bavay. Je trouvai, entre notre champ de bataille et cette

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