L'auteur de V Histoire militaire de Louis le Grand
3. Pierre le Guerchoys, d'une famille parlementaire de Rouen, était colonel du régiment de la Vieille-Marine et brigadier depuis le mois de février.
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les Ottomans étoient les ennemis déclarés de notre religion. « Mais, Monsieur, répondit vivement M. Le a Guerchoys, est-ce qu'il ne nous seroit pas permis « d'acheter du canon, des boulets et des bombes de « messieurs les Turcs, pour nous en servir contre les a Impériaux? » — « Sans doute, lui répliqua l'Espag crnol. 3) — « Si cela est ainsi, poursuivit M. Le « Guerchoys, je leur enverrois, au lieu des bombes et « des boulets, le plus de janissaires et de spahis que « je pourrois. » Cette pensée fit rire tout le monde, et M. de Las Torrès lui-même, quoique très sérieux.
Il est temps de reprendre le détail du siège. L'ouverture de la tranchée se fit, comme je l'ai déjà dit, la nuit du 2! au 3 de septembre, fort près de la porte de Verceil.
Le 4, notre canon commença à gronder, et avec tant de succès, que, le 5, on ouvrit le bastion de la gauche et on fit brèche à plusieurs ouvrages bâtis sur le roc vif, et la tranchée fut poussée jusqu'au glacis.
Le 6 et le 7 furent employés à s'approcher du chemin couvert par la sape.
Le 8, on fit un logement sur une contre-garde ^
Le 9, la sape fut poussée jusque sur les angles saillants du chemin couvert, et sur-le-champ on travailla à y élever des batteries , pour battre en brèche les bastions.
Ce même jour 9, M. de Vendôme, voulant chasser un corps des ennemis qui étoit de l'autre côté de la
1. « Ouvrage triangulaire en forme de gros parapet, qu'on met au delà du fossé devant la pointe et les faces d'un bastion. Elle diffère de la demi-lune en ce qu'elle enveloppe le bastion. » [Dictionnaire de Trévoux.)
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rivière pour empêcher d'investir entièrement la place, passa lui-même cette rivière, à la tête de la brigade de la Vieille-Marine, sur un pont qu'il avoit fait faire à la faveur et protégé par un feu continuel de plusieurs compagnies de grenadiers et de huit pièces de canon qui tiroient à cartouches. Les ennemis de ce corps abandonnèrent précipitamment leur terrain, et ils se retirèrent du côté de Crescentin. Notre général fit occuper aussitôt toutes les hauteurs qui étoient au delà de la rivière : ce qui resserra davantage la place, mais qui n'empêcha pas que, le 10, il n'y entrât un convoi très considérable par la porte de Turin. Le duc de Vendôme, pour empêcher que cela n'arrivât plus, fit camper de ce côté-là trente escadrons. Par ce moyen, la ville fut entièrement investie.
Le 1 1 fut employé à achever nos batteries sur le chemin couvert, et à la descente du fossé.
Le 12, à continuer à perfectionner nos batteries. Les ennemis firent ce jour- là une petite sortie. G'étoient Messieurs les talpaches qui les faisoient, comme il en est parlé auparavant. Dans le commencement du siège, nous en étions les dupes. Ils sortoient sept ou huit, pendant le jour, le sabre à la main ; ils étoient presque toujours ivres. Ils donnoient sur nos travailleurs : toutes les troupes de la tranchée se mettoient promptement sur le revers. C'est ce que souhaitoit M. de Kirkbaum : on essuyoit aussitôt un feu de mousqueterie et de canon à cartouches qui nous faisoit perdre bien du monde. Un jour que j'étois de tranchée, le marquis de Broglie, colonel du régiment de l'Ile-de-France et brigadier des armées du Roi, qui étoit aussi de tranchée, m'ordonna, en cas
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que les assiégés fissent la moindre sortie, de marcher sur-le-champ avec mon détachement de cinquante hommes droit à eux. Vers le midi, les talpaches sortirent à leur ordinaire : je marchai promptement aux ennemis ; mais, comme il falloit traverser un terrain de plus de cent toises pour aller à eux, j'eus une partie de mon détachement hors de combat. Cette perte contribua beaucoup à faire ordonner par M. de Vendôme qu'il n'y auroit que quelques grenadiers qui marcheroient contre les talpaches. Par ce moyen, nous ne fûmes plus les dupes de leurs sorties.
Le 13, le mineur s'attacha à une des faces du bastion, et nos batteries continuèrent de battre en brèche les bastions et la courtine du front attaqué. La batterie qui étoit sur le bord de la rivière battoit aussi en brèche un fort qui étoit au delà, nommé la Cassinc.
Depuis le 1 3 jusqu'au 1 8, il ne se passa rien d'extraordinaire, que quelques petites sorties à l'ordinaire, qui ne réussirent point.
Le 1 8, les mines ayant fait brèche à la courtine et aux bastions, et les troupes ordonnées pour donner l'assaut étant prêtes, dans le temps qu'on commençoit à s'ébranler, les assiégés battirent la chamade, et ils arborèrent un drapeau blanc. Je me trou vois alors dans la tranchée : nous y vîmes arriver le comte de la Trinité, seigneur piémontois^ Il étoit chargé, de la part de M. de Kirkbaum et du gouverneur de la place, de capituler pour la ville seule. M. de Vendôme renvoya cette proposition bien loin ; ce prince lui dit :
1. De la même famille que ce Jérôme de la Coste, comte de la Trinité, qui était mort à Paris en 1667, étant ambassadeur du duc de Savoie.
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« Point de capitulation, Monsieur, à moins qu'on ne « capitule en même temps pour le château, pour la « citadelle et pour tous les forts. » Gomme M. de Vendôme n'étoit point à la tranchée lorsque le comte de la Trinité y arriva, nous eûmes avec lui une conversation d'une bonne heure. Il ne s'étoit point fait raser depuis l'ouverture de la tranchée : aussi avoit-il une très grande barbe, et bien noire. Il badina longtemps de conversation avec le chevalier de Broglie, maréchal de camp*, son parent et son ami «; ils se tutoyoient. Il lui dit : « Cousin, change ton habit ronge; car je a ferai braquer le canon sur toi. On dit ordinaire- « ment, poursuivit-il : Tire sur ce rouge-vêtu. »
La ville d'ivrée abandonnée. — M. de Rirkbaum, ayant appris la réponse de notre général, abandonna la ville, et il distribua toutes ses troupes dans le château, dans la citadelle, dans tous les forts et dans le faubourg qui est au delà de la Doire, dont il fit rompre le pont de communication avec la ville. Ensuite il écrivit une lettre au duc de Vendôme, par laquelle il le suppha d'ordonner qu'on eût soin des malades et des blessés qu'il étoit obligé de laisser dans la ville.
Nous apprîmes bientôt par quelques bourgeois qu'il n'y avoit pas un seul ennemi. Notre général commanda sur-le-champ au chevalier de MiroméniP, capitaine
1. François-Marie (1671-1745), appelé le chevalier de Broglie, ne fut maréchal de camp qu'un mois plus tard (26 octobre 1704); il reçut le bâton de maréchal de France en 1734, défendit Prague avec le maréchal de Belle-Isle en 1742, et fut, en récompense, créé duc héréditaire.
2. Nos Broglio étaient originaires du Piémont et n'étaient venus en France que sous Louis XIII.