‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 27 sur 183 · Jean-Sébastien Hue de Miroménil devint colonel du régi · texte numérisé non relu

Jean-Sébastien Hue de Miroménil devint colonel du régi

[Sept. 1704] DU CHEVALIER DE QUINCY. 43

au régiment de la Cornette blanche \ qui étoit de garde à la queue de la tranchée, d'entrer dans la ville avec ses cinquante maîtres et de se mettre en bataille sur la place. Plusieurs officiers, dont j'étoisdu nombre, entrèrent dans la ville par la brèche, qui étoit très praticable. Toutes les boutiques et toutes les portes étoient fermées ; la plupart des habitants, leurs femmes et leurs filles s'étoient retirés dans les églises et dans les couvents ; on ne voyoit pas un chat dans les rues, le silence y régnoit de toutes parts. Cette ville, selon les lois de la guerre, devoit être abandonnée au pillage ; cependant, par la bonté et la générosité de M. de Vendôme, elle en fut sauvée; il n'y arriva pas même aucun désordre.

Nous apprîmes dans ce temps-là la prise de Bard, château dans la vallée d'Aoste, à quatre heues et demie d'Ivrée, situé sur la Doire^.

Aussitôt que M. de Vendôme fut maître de la ville d'Ivrée, il fît faire, sans perdre de temps, une batterie de trois pièces de canon de vingt-quatre, sur le bord de la rivière du côté de la ville, pour battre en brèche les fortifications du faubourg et le fort qui servoit de citadelle, tous deux au delà de la rivière.

ment de Quercy en 1705 et brigadier en 1719; il mourut en 1733. C'est un oncle du garde des sceaux de Louis XVI.

1. On donnait ce nom au régiment du colonel général de la cavalerie légère, dont la première compagnie avait droit de porter une enseigne complètement blanche. Sur l'origine et l'historique de cette particularité, on peut voir ce qu'en disent le P. Daniel, Milice françoise, t. I, p. 507-532, et le général Susane, Histoire de la cavalerie, t. II, p. 1-12.

2. M. de la Feuillade s'en empara le 7 octobre. [Mémoires militaires, t. IV, p. 276-277 ; Histoire militaire, t. IV, p. 371-372.)

44 MÉMOIRES [Sept. 1704]

Le lendemain 19, les brèches étant faites, tant aux fortifications du faubourg qu'à la citadelle, notre général fit attaquer, à la petite pointe du jour, ce poste par dix compagnies de grenadiers, suivies de cinq cents hommes de piquet aux ordres du comte de Médavy, de M. de Chartoigne et du chevalier de Luxembourg. Je vis de la maison du gouverneur cette attaque. M. de Vendôme avoit eu la précaution de faire mettre pendant la nuit, dans les maisons qui sont sur le bord de la rivière, des carabiniers, des dragons et des piquets d'infanterie.

Le faubourg et la citadelle pris d'assaut. — A la petite pointe du jour, nous vîmes paroître nos troupes, qui marchoient avec fierté droit aux brèches faites aux fortifications du faubourg. Nos grenadiers s'emparèrent d'abord d'une redoute et d'une cassine retranchée, dans lesquelles ils firent soixante-quinze hommes prisonniers de guerre, et, de là, sans perdre de temps, ils marchèrent à la brèche. Les assiégés s'y présentèrent de bonne grâce ; mais, ne pouvant résister au feu continuel qui sortoit des maisons situées sur le bord de la rivière, qui les prenoit en flanc et à revers, ils abandonnèrent bien vite les brèches pour fuir. Ainsi cette garnison se rendit à discrétion, aussi bien que celle de la citadelle, où l'on trouva huit pièces de canon, deux mortiers et beaucoup de munitions de guerre et de bouche^. Cette garnison étoit composée au commencement de plus de deux mille hommes d'infanterie et environ de deux cents talpaches; il en

1. Mémoires militaires, t. IV, p. 269; Histoire militaire de Quincy, t. IV, p. 367-368.

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sortit quatorze cents hommes*, sans compter les officiers, tant des troupes que ceux de l'état-major; on leur prit trente drapeaux.

Il ne restoit plus que le château à prendre; mais c'étoit le poste le plus important et le plus difficile. M. de Kirkbaum et le gouverneur de la ville s'étoient jetés dedans pour le défendre, avec neuf cents hommes, les meilleurs de la garnison. Ce château étoit encore dans son entier, et bien pourvu de munitions de guerre et de bouche. Cependant M. de Vendôme ne laissa pas de faire sommer M. de Kirkbaum, dès le soir même de la prise de la citadelle et du faubourg, et il lui fit dire que, s'il ne rendoit le château, il n'auroit à prétendre aucune capitulation. Ce commandant demanda cinq heures pour prendre son parti ; elles lui furent accordées. Après lequel temps, il envoya le major de la place à M. de Vendôme pour demander à ce prince qu'on le laissât sortir, lui, sa garnison et l'état-major, avec tous les honneurs de la guerre, pour se rendre à Turin. Comme cette proposition ne convenoit point au système de M. de Vendôme, qui vouloit que les troupes qui défendoient les places du duc de Savoie se rendissent prisonnières de guerre, il renvoya bien vite Monsieur le major, et, dès le lendemain 20, il fit ouvrir la tranchée devant le château. Suspendons un moment ce détail pour parler de ce qui m'arriva en particulier.

J'étois campé au milieu des tentes des officiers d'un régiment de cavalerie campé à côté de notre régiment.

1. Treize cent quatre-vingt-dix-huit hommes, dit le marquis de Quincy.

46 MÉMOIRES [Sept. 1704]

Ce régiment eut ordre d'aller au delà de la Doire, pour investir Ivrée avec d'autres régiments de cavalerie. Ainsi ma tente resta seule, isolée, assez éloignée de celles des officiers du régiment. Une nuit, il étoit deux heures environ après minuit, je me réveillai en sursaut. J'aperçois un homme dont la moitié du corps étoit presque sur moi. Il a voit fait une ouverture dans le derrière de la muraille de ma tente, sans doute avec un rasoir. Sur-le-champ, je le prends par sa cravate, et, comme malheureusement je n'étois pas tout à fait réveillé, au lieu de crier : Au voleur! je me mis à crier : « Au loup ! » Il fit beaucoup d'efforts pour se dégager de moi; mais, voyant que je le tenois bien, il défit sa cravate, et, par ce moyen, ce drôle s'esquiva. Je me levai de mon lit promptement pour le suivre, après avoir pris mon épée. Je le suivis environ cinquante pas ; mais, comme il étoit chaussé et que j'étois nu-pieds, et que îe terrain étoit rempli de cailloux, je ne pus aller plus loin. Il y avoit une garde de dix hommes du régiment qui n'étoit qu'à trente pas de ma tente ; je grondai très fort le sergent qui la commandoit de ce qu'il n'étoit pas venu à mon secours. Il m'avoua qu'il m'avoit bien entendu, aussi bien que ses soldats de garde, mais qu'ils avoient tous été persuadés que je revois, puisque je m'étois mis à crier au loup. Je me contentai de leurs excuses, et je m'en retournai, bien satisfait de ce que ce boulineur* ne m'avoit pas assassiné.

Cette aventure devoit être une leçon pour moi et devoit naturellement m'obliger d'aller camper plus

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