Ici encore, Nargonne, dans le manuscrit
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mands, qui attaquèrent avec toute la férocité possible, mais qui ne purent jamais s'emparer du haut du colombier * .
Nous conservâmes cette cassine tout le temps que nous avons resté à Moscolino. Je ne sais à quoi pensoit le Grand Prieur, voyant l'opiniâtreté des Impériaux à vouloir s'emparer de ce poste, de ne pas faire faire quelques fausses attaques à la gauche de l'armée des ennemis en faisant marcher un gros détachement de troupes de ce côté-là ; il est certain que le prince Eugène auroit bien vite fait abandonner ce projet-.
Quelques jours après cette action, le Grand Prieur se promenant le long de la ligne, on vint l'avertir que les ennemis attaquoient l'escorte qui couvroit nos équipages, qui venoient nous rejoindre de Castiglionedelle-Stiviere. Il ordonna à un capitaine de dragons de marcher à eux. Je ne me ressouviens plus du nom de ce capitaine; j'en suis fâché, car il les battit bien. Je suivois le Grand Prieur. Je proposai à un capitaine de cavalerie de mes amis d'aller avec ce détachement. Nous nous mîmes à la tête de nos housards, qui insensiblement s'éparpillèrent, si bien que nous nous trouvâmes, mon ami et moi, seulement avec quatre
1. On peut voir le récit de V Histoire militaire (t. IV, p. 586- 589), qui est plus détaillé que celui de notre auteur. Un plan de l'attaque de la Bouline est donné dans l'Atlas des Mémoires militaires. La perte des ennemis fut évaluée à neuf cents hommes, et les Français eurent vingt officiers et deux cent vingt-six soldats tués ou blessés.
2. Dès le lendemain de l'action, le Grand Prieur mit dans la cassine un détachement plus considérable et la fit retrancher, ainsi que la tête du pont, par trois mille travailleurs. [Mémoires militaires, t. V, p. 288.)
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housards et un de leurs officiers. Après que nous eûmes galopé quelque temps avec ces beaux messieurs, je vis assez loin de nous deux housards qui menoient des chevaux qu'ils venoient de prendre. Il fut à l'un, et moi à l'autre, tous deux le pistolet à la main. Dans le temps que j'allois tuer celui contre qui j'avois marché, par bonheur pour lui, car il étoit tué, ayant le bout de mon pistolet près de son oreille, mon ami me cria de ne le pas tuer, que c'étoit de nos housards. Le pauvre malheureux crioit comme un diable : Ego sum Gallusf Véritablement j'aperçus les fleurs de lis sur la housse de son cheval, qu'il avoit relevée. Nous fûmes pendant cinq heures, ce capitaine de cavalerie et moi, avec ces cinq housards, à une demi-lieue de l'armée du prince Eugène, ne sachant point de quel côté étoit allé notre capitaine de dragons, que nous avions laissé sur notre droite. Nous allions toujours au grand galop, sans tenir aucun chemin; nous faisions sauter nos chevaux par-dessus les haies et les fossés, et nous traversions à la nage les naviles. Je ne me suis jamais trouvé à une pareille promenade, et je me promis bien de n'en plus faire avec ces messieurs. Nous aperçûmes assez près de l'armée ennemie trois de nos housards que les Impériaux venoient de pendre à un arbre. Les nôtres les reconnurent ; ils se mirent à hurler, et ils promirent bien de s'en venger. L'officier ne fut pas longtemps à exécuter sa parole, comme on le verra dans la suite. Enfin, après bien des promenades et des fatigues, nous trouvâmes sur une hauteur, à une demi-lieue de notre camp, le détachement que nous cherchions depuis si longtemps. Nous apprîmes que le capitaine de dragons qui le
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commandoit avoit battu les ennemis, qu'il avoit repris nos équipages et fait quelques prisonniers. Dans le temps que nous lui en faisions compliment, l'officier housard que nous avions suivi, s'approcha de l'un de ces prisonniers, et il lui cassa la cervelle de son pistolet. Il se mettoit en état d'en tuer encore un autre; mais nous nous mîmes devant lui, et nous le menaçâmes de lui casser la tête à lui-même, s'il ne se retiroit. Si on l'avoit laissé faire, il auroit tué tous ces pauvres prisonniers les uns après les autres. Voilà la vengeance qu'il exerça, et qu'il auroit poussée plus loin sans nous. Arrivé au camp, je fus me mettre au lit; car je n'en pouvois plus de fatigue. Ce fut dans ce camp que nous apprîmes la mort de l'empereur Léopold, qui mourut le 5 avriP.
Le prince Eugène ayant reçu les secours qu'il attendoit, il se mit en marche la nuit du %% juin, et il alla camper, sa droite à Torbole^ et sa gauche à Brescia. Le Grand Prieur ne sut cette marche que dix heures après : ce qui nous obligea de décamper bien vite et de forcer la nôtre. Nous arrivâmes, au commencement de la nuit du 23, à Montechiaro, petit bourg du Bressan que le Grand Prieur avoit fait occuper, quelques jours auparavant, par un détachement.
Le lendemain 24, nous allâmes à Manerbio^, bourg aussi qui appartient aux Vénitiens, où nous appuyâmes
1. Le 5 mai, et non le 5 avril. Saint-Simon [Mémoires, éd. Boislisle, t. XIII, p. 33-38) a donné un curieux portrait de ce monarque.
2. Torbole-Casaglia, au sud-ouest de Brescia, sur la route d'Orci-Novi.
3. Sur la Mella et presque au confluent de la Garza, à michemin entre Brescia et Crémone.
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notre droite, et notre gauche à Bassano\ ayant un navile le long de notre ligne. Notre situation étoit des plus avantageuses, et il auroit été à souhaiter pour nous que le prince Eugène nous y fût venu attaquer ; mais il avoit un autre dessein, qui étoit de passer rOglio, et, pour le cacher à notre général, il fit marcher, le 2l5, un corps de huit mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, à un quart de lieue de Manerbio, aux ordres de M. de Serini^, ce qui nous fit mettre en bataille ; nous y restâmes presque toute la journée^.
Le 26, les ennemis s'étant retirés, je fus loger, avec tous les officiers du régiment, au château de Manerbio, avec beaucoup d'autres officiers de l'armée. Le soir, dans le temps que je me déshabillois pour me mettre au Ut, un petit valet que j'avois vint me prier de lui faire rendre justice de l'un de mes palefreniers. Je lui demandai de quoi il étoit question. « Monsieur, « me dit-il, c'est de me faire rendre un demi-sequin « dont il ne veut pas me rendre compte. Nous avons a trouvé, lui et moi, six mille francs en sequins dans a des pots à moineaux, que nous avons partagés éga- « lement. Il y a un sequin de plus dont il ne veut pas
1. Bourg sur la môme route de Brescia à Crémone (tome I, p. 200) ; il ne faut pas le confondre avec la petite ville du Vicentin qui fut érigée en duché par Napoléon V.
2. Ce général appartenait sans doute à la même famille que les comtes Serini ou Zrinyi, chefs des Mécontents de Hongrie. Il fut noyé, le 28 juin, au passage de l'Oglio, ayant été pris d'un évanouissement en traversant la rivière. [Gazette d'Amsterdam, n° Lvii.)
3. Voyez la lettre du Grand Prieur du 26 juin et celle de M. de Saint-Frémond. [Mémoires de Sourches, p. 286-288.)
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« me rendre la moitié. » Je lui répondis que je lui ferois rendre justice. Le lendemain, j'avertis notre major de ce fait; il les fit arrêter tous deux, et il leur fit rendre tout cet argent. Ainsi, pour un demi-sequin, le petit drôle perdit, par son avarice et par son indiscrétion, et le demi-sequin et les mille écus. Il y eut plus de cinquante mille francs, argent comptant, de pris dans ce château : tous les habitants du bourg y avoient caché leurs argents, les y croyant bien en sûreté. L'on rendit les deux mille écus au curé de Manerbio. Ce petit gaillard me quitta deux jours après, en disant que je lui avois fait perdre sa fortune. J'en fus fâché. Il me servoit bien et il rasoit à merveille ; mais je ne pouvois pas faire autrement : nous étions dans un pays neutre, et ma conscience auroit été chargée de ce larcin.
Le même jour, qui étoit le 27, l'on fit marcher promptement tous les grenadiers et les piquets de l'armée. J'étois de piquet, c'est-à-dire le premier à marcher du régiment. En très peu de temps nous nous rendîmes à Pontevico', où nous passâmes l'Oglio, rivière qui prend sa source dans les montagnes des Grisons et qui, ayant reçu plusieurs petites rivières, forme le lac d'Iseo, et ensuite, après avoir traversé un assez grand pays, va se jeter dans le Pô à Cesole^, vis-à-vis Torricella^ Il faisoit une chaleur si excessive,
1. Gros bourg sur la route de Crémone, avec un pont sur l'Oglio.
2. Hameau de la commune de Marcaria. Le confluent est à . Torre-d'Oglio, et non à Cesole, qui se trouve un peu plus loin.
3. Torricella est situé sur la rive droite du Pô, vis-à-vis l'embouchure de l'Oglio, que masque une île importante.
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que nous voyions tomber morts grenadiers, soldats et officiers, sans pouvoir les secourir. Le chemin par où nous passions en étoit couvert; le spectacle en étoit bien triste.
La cause de cette marche précipitée étoit que le Grand Prieur avoit appris que l'armée des Impériaux marchoit à Urago\ afin de passer l'Oglio. Le dessein du prince Eugène étoit d'hasarder le tout pour le tout pour pénétrer en Piémont, afin de secourir le duc de Savoie, que M. de Vendôme pressoit vivement.
Nous avions ordre d'aller joindre le plus promptement qu'il nous seroit possible M. de Toralva, lieutenant général espagnol, qui étoit, avec sept escadrons et sept bataillons, sur l'Oglio, du côté de Palazzolo^. La nuit nous prit à Castel-Visconti^. Le lendemain 28, nous nous mîmes en marche de très grand matin. En arrivant à Soncino^, petite ville fortifiée sur l'Oglio, de la dépendance du Crémonois, nous apprîmes que M. de Toralva avoit abandonné les bords de cette rivière, qu'il s'étoit retiré à Palazzolo, et que le prince Eugène avoit déjà fait passer un corps de troupes considérable de notre côté. Il y auroit eu de l'imprudence d'avancer davantage. Après cette mauvaise nouvelle, nous restâmes pour attendre les ordres de notre général, qui nous suivoit avec l'armée.
M. de Toralva étoit inexcusable de sa retraite pré-
1. Village de la rive gauche de l'Oglio, sur la route qui va de Brescia vers Lodi, par Chiari et Crème.