‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 57 sur 183 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p

[Août 1705] DU CHEVALIER DE QUINCY. 115

massin, autre capitaine du régiment', qui marcha à la tête de ce détachement, qui ne fut pas plus tôt arrivé à la portée du fusil, que les ennemis en jetèrent une bonne partie par terre. Thomassin eut un coup de fusil au travers du corps. Il fut transporté à Milan; le prince de Vaudémont lui fît donner un appartement dans son palais ; il l'alloit voir de temps en temps, et il en fît prendre un si grand soin, qu'il en réchappa. Son lieutenant fut aussi blessé. Enfîn les ennemis faisoient un feu si terrible de leurs canons à cartouches et de leur mousqueterie, que l'on fut obligé de retirer ces deux détachements. Ce fut alors que M. de Vendôme se trouvoit dans la situation du monde la plus triste, ne sachant quel parti prendre. Enfîn, comme il mangeoit un petit morceau de pain bien noir et du fromage pourri, sans vin (nous étions partis de notre quartier sans domestiques, ainsi nous ne pouvions rien lui offrir), M. de Chemerault arriva, qui lui dit : a Monseigneur, tranquillisez- vous ; il est « vrai, nous ne pouvons point empêcher le prince a Eugène de faire son pont et de passer la rivière ; a mais nous l'empêcherons de déboucher. Je viens a d'examiner exactement la situation de notre poste. « La même hauteur que le prince Eugène a de son « côté, nous l'avons du nôtre ; notre droite et notre « gauche seront appuyées à la rivière. Cette maison « (en parlant de celle des Jésuites) commande le ter- « rain qui est entre leur pont et nous. La hauteur par a où les ennemis monteront pour venir nous attaquer

1. Il a déjà été question de ces deux officiers dans le tome I, p. 37, 250, 252, 258, 292-293, etc.

H6 MÉMOIRES [Août 1705]

« est remplie de haies, d'épines et de ronces. Vous « avez ici trois bons bataillons, un régiment de dra- « gons et un de cavalerie; je vais les poster et les « faire travailler à se retrancher, en faisant couper « les haies et les broussailles à la hauteur des genoux « et en faisant des abatis. Il faut du temps, continua « M. de Chemerault, aux ennemis pour achever leur « pont, le passer et faire des chemins pour venir « à nous. Cela donnera le temps aux quinze bataillons « que vous faites venir, et, les quinze bataillons arri- « vés, deux cent mille hommes ne nous forceroient « pas dans ce poste. » A mesure que M. de Chemerault parloit, le visage de notre général prenoit un air riant, et, lorsqu'il eut fini son discours, il lui dit : « Mon ami, je vous ai bien de l'obligation. Que l'on « me donne un cheval, et allons encore examiner. » J'ai été témoin de ce discours : ainsi il faut rendre justice à M. de Chemerault; car, sans lui, nous aurions été bien embarrassés^. Mais, dans la suite, il voulut trop faire valoir, et à l'armée et à la cour, le service qu'il avoit rendu dans cette occasion à M. de Vendôme ; il gâta tout, et il perdit l'amitié de ce prince. Il échappe bien des choses à un général d'armée ; c'est aux autres officiers généraux d'exécuter non seulement ses ordres, mais aussi de l'aider de leurs lumières, et ne point faire trophée des bons conseils qu'ils donnent.

L'on fit venir quelques paysans des villages des environs pour travailler avec nos soldats. En très peu

1. M. de Boislisle a fait remarquer que Saint-Simon (t. XIII, p. 94-95) s'est trompé en plaçant cette scène au début du combat de Cassano, tandis qu'elle se passa l'avant-veille, au Paradiso.

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de temps, nous fûmes en état de bien recevoir les ennemis, malgré le peu de troupes que nous avions. Dès le soir, le pont étant achevé, le prince Eugène fît passer deux cents grenadiers pour en garder la tête.

Au commencement de la nuit, nous envoyâmes tous nos tambours à un demi-quart de lieue par où les quinze bataillons dévoient arriver. Afin de faire croire aux Impériaux qu'ils arrivoient, ils battoient la marche jusqu'au camp, et, y étant arrivés, ils battoient le drapeau. Ils firent plusieurs fois cette manœuvre. Nous restâmes toute la nuit en bataille et à travailler à perfectionner nos ouvrages. Nous nous attendions à être attaqués à la petite pointe du jour ou dans la matinée ; mais les ennemis se contentèrent de nous tirer force coups de canon ; j'eus un soldat tué à côté de moi. Enfin, sur les trois heures après midi, nous vîmes paroître les quinze bataillons. Us ne furent pas plus tôt arrivés, que M. de Vendôme nous quitta pour aller à Trezzo^ village sur l'Adda éloigné de deux lieues du Paradiso, afin d'être plus à portée de savoir des nouvelles du Grand Prieur, qui étoit campé au delà de l'Adda, le long du canal de Ritorto, tournant le dos à Gassano, où nous avions, comme je l'ai dit déjà^, un pont.

Nous passâmes encore la nuit du 1 5 au 1 6 en bataille. Je dormois sous un arbre, la tête entortillée dans mon manteau. A la petite pointe du jour, des soldats qui venoient de travailler du côté du Paradiso me réveillèrent. Ils juroient et ils pestoient contre les ennemis, en disant : « Ges animaux-là nous font bien

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