Déjà dit ci-dessus, tome I, p
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prince Eugène. L'on ne s'en aperçut qu'un an après, comme on le verra dans la suite. Il n'envoya avertir M. de Vendôme que lorsqu'il ne put s'en dispenser. Ce prince avoit malheureusement une trop grande confiance en lui.
Une heure auparavant de partir du Paradiso pour nous rendre à Gassano, nous entendions un grand bruit de canon qui venoit de ce côté-là. En décampant, nos soldats disoient : « Gare qu'en sortant du « paradis, nous ne tombions dans l'enfer! » Ils prophétisoient bien pour les quinze bataillons qui étoient retournés à Gassano.
A peine eûmes-nous fait deux lieues, que nous vîmes arriver le major et un capitaine du régiment, la tristesse peinte sur leurs visages. « Messieurs, dit le ma- « jor, tout est perdu! Notre armée est culbutée dans « l'Adda; on ne sait ce qu'est devenu AI. de Ven- « dôme. Nous n'avons pas d'autre parti à prendre (en « adressant la parole au marquis de Soyecourt) que « de nous retirer à Milan, afin de nous jeter dans le « château. » — a Et moi, dit sur-le-champ M. de « Soyecourt, je vais prendre un autre parti : je « marche droit à Gassano avec les deux compagnies a de grenadiers et les deux piquets; le régiment me « suivra, après avoir fait un quart d'heure de halte a pour donner le temps à nos soldats de le rejoindre. » Une partie étoit en maraude, quoique dans notre propre pays : mauvais usage, que notre général, par sa trop grande bonté, avoit laissé se glisser dans les troupes. « Peut-être, poursuivit notre jeune colonel (il « n'avoit que dix-huit ans), pourrai-je rendre quelque « service à M. de Vendôme. » Puis, m'adressant la
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parole : « Je vous prie, M. de Quincy, de vous rendre « à Gassano le plus vite que vous pourrez. Vous vous « informerez de tout, et tâchez de trouver M. de Ven- « dôme, en cas qu'il ne soit point tué ou pris, afin de « savoir ce qu'il veut nous ordonner. » Alors je m'approchai de lui, et je lui dis à l'oreille : « Monsieur, vous c prenez un parti digne de votre courage. Cet « homme-ci vouloit vous perdre, se perdre et tout le « régiment. » G'étoit cependant un homme qui avoit bien cinquante ans et beaucoup de service. Ensuite je donnai des deux. A mesure que je m'approchois, j'entendois un feu d'infanterie continuel, mêlé du bruit du canon. Lorsque je fus à une lieue de Gassano, je trouvai un cavalier bavarois, à qui je demandai des nouvelles. Il ne parloit pas françois ; mais il ne laissa pas de me faire entendre que nos affaires alloient mieux. Enfin j'arrivai dans Gassano, qui étoit rempU d'équipages, de dragons habillés de jaune ^ qui étoient bien mouillés, et de beaucoup de blessés. Je passai les deux ponts et je demandai à des officiers d'Anjou (leur régiment étoit dans l'ouvrage qui couvroit la tête du pont) où je pourrois trouver M. de Vendôme. Ils me montrèrent l'endroit à peu près où il étoit. Les officiers m'avertirent que je ne pourrois pas y aller à cheval, à cause de la quantité de morts, de blessés et d'équipages que je trouverois. Je mis pied à terre et je donnai mon cheval à un soldat blessé. Je trouvai M. de Vendôme qui faisoit sa disposition pour rattaquer les ennemis, afin de les faire repasser le Ritorto ; il étoit à pied, l'épée à la main, son cheval ayant été
1. Les Dragons jaunes d'Espagne, dira-t-il plus loin, p. 126.
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tué SOUS lui; il étoit couvert de poussière et de tabac. Les Impériaux étoient à la demi-portée du fusil. Le feu ne discontinuoit point. Je dis à ce prince que le régiment de Bourgogne alloit arriver, que le marquis de Soyecourt m'avoit envoyé devant pour recevoir ses ordres. « Monsieur, me dit-il, je suis bien fâché « que votre régiment ne soit pas ici : vous auriez part « à la victoire ; car les ennemis ne peuvent pas long- « temps rester où ils sont. Vous ferez mettre le régi- « ment en bataille dans l'île. » Un moment après qu'il m'eut parlé, je vis Messieurs les Allemands qui s'ébranloient et qui marchoient par leur gauche pour se retirer. Ils marchoient le petit pas, en faisant de temps en temps halte. Notre infanterie les suivit.
Je restai avec M. de Vendôme une bonne demiheure, et je ne le quittai point que les Impériaux ne fussent au delà du Ritorto. Il étoit impossible aux ennemis de rester plus longtemps ; leur droite, qui étoit appuyée à la rivière, étoit exposée, non seulement au feu du régiment d'Anjou, qui étoit, comme je l'ai dit ci-dessus*, dans l'ouvrage qui couvroit la tête du pont de l'Adda, mais encore à un feu d'enfer de mousqueterie, qui partoit du château de Cassano, qui étoit au delà de la rivière, et de plusieurs pièces de canon qui étoient dans la cour dudit château et qui tiroient continuellement à cartouches. Les ennemis n'eurent pas plus tôt repassé le canal du Ritorto, qu'ils se retirèrent à Treviglio^, bourg à trois milles du champ de bataille. Notre canon du château ne discontinuoit point à tirer sur leur arrière-garde.