‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 60 sur 183 · Gros bourg du Bergamasque, à l'est de Cassano · texte numérisé non relu

Gros bourg du Bergamasque, à l'est de Cassano

122 MÉMOIRES [Août 1705]

Je fus au-devant du régiment. M. de Soyecourt étoit à la tête, à qui je rendis compte de l'ordre du duc de Vendôme, et je lui fis un petit récit de ce combat sanglant, que je comparois à celui de Steinkerque : dans ces deux combats, les ennemis eurent dans les commencements l'avantage ; mais la fin nous donna la victoire. Qui fut charmé? Ce fut notre jeune colonel, d'avoir pris le parti de marcher à Gassano. Il est certain que, si nous avions suivi le conseil que ce trop prudent major voulut nous donner, le régiment étoit perdu de réputation; et quelle alarme n'aurions-nous pas donnée dans cette belle ville de Milan?

Le régiment se mit en bataille dans l'Ile qui étoit entre les deux ponts de Gassano. Il n'y fut pas plus tôt, que M. de Vendôme passa à cheval. L'on portoit devant lui les drapeaux que l'on avoit pris aux ennemis; ils étoient tous ensanglantés. Il avoit son habit et sa veste déboutonnés, le visage tout en sueur, sa chemise remplie de tabac et de poussière ; il avoit l'air du dieu Mars. L'on peut dire que, par sa fermeté, son coup d'œil juste et sa grande valeur, il fit changer la victoire, et qu'il conserva l'armée du Roi, et par conséquent l'Italie.

La nuit venue, je fus chez ce prince. Je le trouvai à table, mangeant avec le Grand Prieur, son frère. Ils n'avoient pour tout régal que du pain de munition avec un petit morceau de fromage ; leur table étoit un billot, sur lequel étoit fichée une baïonnette, dans laquelle il y avoit une chandelle qui leur servoit de flambeau. Je remarquai beaucoup d'aigreur entre les deux frères. Cette conversation fut le commencement de leur désunion, qui fut cause que le Grand Prieur

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fut rappelé un mois après. J'appris chez M. de Vendôme, et les jours suivants, toutes les particularités de ce combat, dont voici le détail.

Combat de Cassano. — Le prince Eugène, voyant l'impossibilité de déboucher et de nous forcer sur la hauteur du Paradiso, ayant appris par ses espions qu'il nous étoit arrivé quinze bataillons de l'armée du Grand Prieur, prit le parti de faire lever son pont au commencement de la nuit du 15 au 16, de marcher droit à ce prince et de tomber sur lui auparavant que M. de Vendôme et les troupes qui étoient au Paradiso vinssent à son secours, ou bien, en cas que l'armée du Grand Prieur fût délogée de son camp de Cassano, de s'emparer de nos deux ponts. Ces deux projets pouvoient très bien réussir. Par le premier, il faisoit la conquête de l'Itahe, et par le second il passoit l'Adda sur nos ponts mêmes, et il n'auroit plus trouvé d'obstacle pour péïiétrer en Piémont afin d'aller au secours du duc de Savoie. Les hommes proposent, et Dieu dispose : aucun ne réussit, comme on va le voir. L'on m'a dit depuis que son seul dessein étoit d'occuper le poste de Rivolta^ afin de nous couper la communication de Mantoue et de Crémone, et qu'il espéroit par là faire tomber ces deux places, mais que, étant auprès de Treviglio, il avoit appris que la plupart des soldats de l'armée du Grand Prieur étoit en maraude : ce qui le fit changer de dessein sur-le-champ pour marcher au Grand Prieur, dont l'armée étoit campée dans un bassin formé par le naviglio de Ritorto, qui

1. Bourg au sud de Cassano, dans la Ghiera ou Val de l'Adda, commandant la route de Crème et celle de Lodi.

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sort de l'Adda et qui se sépare en trois branches, dont la première, qui se nomme le Petit-Ritorto, va se jeter dans l'Adda, un peu au-dessous de Cassano ; la seconde, la Pandine, va tomber à un demi-quart de liéue dans le même canal d'où elle étoit sortie, et la troisième est le Ritorto même, qui va du côté de Rivolta^. Le Grand Prieur ayant eu avis que le prince Eugène, après avoir levé son pont, étoit en pleine marche, et craignant que ce général ne vînt occuper Rivolta, il fit décamper l'armée pour s'emparer lui-même de ce poste, qui étoit d'autant plus considérable, qu'il couvroit le Grémonois. Elle ne fut pas plus tôt en marche, que M. de Gonche^, capitaine de dragons, que l'on avoit envoyé pour savoir des nouvelles des ennemis, vint avertir qu'ils marchoient à nous sur deux colonnes d'infanterie soutenue par leur cavalerie, qu'ils préparoient déjà leurs boute-feux-^, et qu'il n'y avoit pas un instant à perdre pour se mettre en état de les recevoir.

Pour assurer notre arrière-garde, l'on avoit mis huit compagnies de grenadiers, aux ordres de M. Le Guerchoys, dans deux petites cassines qui étoient au delà du Ritorto, à la tête d'un pont de pierre qui étoit sur ce naviglio. Dès qu'une colonne des Impériaux fut à

1. Sur le plan des environs de Cassano donné dans l'Atlas des Mémoires militaires, la Pandine est bien indiquée; mais les deux Ritorto sont désignés sous d'autres noms.

2. Denis Calvin de Conche était capitaine au régiment de Lautrec et aide de camp de M. de Vendôme. Il apporta à Paris les drapeaux pris à Cassano : ci-après, p. 136.

3. Boute-feu, officier d'artillerie qui met le feu aux canons et aux mortiers; se dit aussi du bâton au moyen duquel on met le feu. (Dictionnaire de Trévoux.)

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portée de la portée^ du fusil de ces cassities, M. Le Guerchoys fit faire feu dessus , ce qui les arrêta ; mais, jugeant bien qu'il seroit obligé d'abandonner ce poste, il fit travailler à rompre le pont, ce qu'il ne put faire faute de temps. Pour obvier à ce malheur, il fit prudemment jeter quelques branches d'arbres dessus, afin de faire croire aux ennemis qu'il étoit rompu. Leur infanterie cependant approche : M. Le Guerchoys ne perd point de temps à faire repasser les huit compagnies de grenadiers en deçà du Ritorto; mais, comme il faisoit l'arrière-garde à cheval, et dans le temps qu'il alloit le repasser, il fut fait prisonnier et conduit sur-le-champ à M. le prince Eugène, de qui il reçut mille politesses. Ce général lui demanda si le duc de Vendôme étoit présentement de retour du Paradiso. Il lui répondit que certainement il n'étoit pas encore arrivé. Il le mit entre les mains d'un officier irlandois, et il lui recommanda d'en avoir soin.

Ce fut dans ce moment-là que le duc de Vendôme et la tête des quinze bataillons parurent ; ils passoient le pont. Quelle joie pour cette armée qui n'avoit plus de chef! Le Grand Prieur, à cause de la grande chaleur, avoit gagné notre avant-garde pour arriver au plus tôt à Rivolta. Il y resta pendant tout le combat, chose des plus surprenantes ! Il a assuré qu'il ne savoit point ce qui se passoit à Gassano, quoiqu'il n'y eût que six milles de l'un à l'autre bourg. Il est très certain, pour le disculper, que le vent étoit contraire; il poussoit du côté du Paradiso^.

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