Tome I, p
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cela faisoit diversion. Un jour qu'il étoit chez sa maîtresse, un officier qu'elle aimoit y arriva. La jalousie s'empara de mon Italien ; il en fit des reproches des plus vifs à la Santine. Le François crut être insulté de la scène qui se passoit devant lui ; il envoya promener le comte, qui voulut en avoir raison. Le duc de Mantoue, ayant été averti sur-le-champ de ce qui venoit de se passer, fit ordonner les arrêts à son sujet, et M. de VraignesS qui commandoit les François, en ordonna autant à l'officier. Cette aventure me fit une peine extraordinaire : le comte aux arrêts chez lui m'incommodoit fort ; nous ne pouvions, la comtesse et moi, nous faire l'amour que par nos regards. Quelle triste situation ! L'Italien, de son côté, s'ennuyoit fort chez sa femme ; absent de sa belle cantatrice, il ne faisoit que soupirer. Un jour, il me prit à part, et il me dit : a Mon ami, ne pourrois-je pas sortir pour « aller voir la personne que vous savez? » — « Oui, « lui répliquai-je; il s'agit de savoir auparavant si vous « êtes dans l'intention de vous battre avec cet officier ; a car, si vous êtes dans ce sentiment-là, je vous con- « seille de ne point sortir; vous encourriez la dis- « grâce de votre souverain. » — « Me battre! me « répondit-il ; je n'en ai aucune envie. » — « En ce « cas, vous pouvez sortir. Mais surtout prenez garde « que personne ne vous voie dans les rues. » J'ajoutai à ce discours que l'on ne mettoit aux arrêts les personnes que pour les empêcher d'en venir aux dernières extrémités. Notre conversation finie, il partit
1. Henri de Pingre de Vraignes, ancien lieutenant-colonel du régiment de Louville, était maréchal de camp depuis le 26 octobre 1704.
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sur-le-champ pour aller voir sa maîtresse. Malheureusement pour lui, le duc le sut; il envoya un de ses gardes pour l'arrêter et le mener en prison. Je fus informé dans le moment du triste accident de mon cher comte. Je l'aimois véritablement; je ne perdis point de temps à faire agir tous mes amis, et surtout notre commandant, pour les engager à solliciter le duc de Mantoue afin de le faire sortir. Ce prince fut inexorable; le pauvre comte fut huit jours en prison. Je l'allois voir tous les jours exactement ; mais j'étois encore plus exact à aller voir sa femme, pour tâcher de la consoler de l'absence de son mari. L'officier qui avoit eu des paroles avec lui, n'étant point de la garnison, eut ordre de s'en retourner à son régiment. Il ne fut pas plus tôt parti, que le comte sortit de prison ; il ne cessa depuis de voir la Santine, et moi ma chère comtesse, jusqu'à notre départ pour la campagne.
Auparavant d'en faire le détail, il est nécessaire de dire ce qui m'arriva le jour que M"'® la duchesse de Mantoue, fille du duc d'Elbeuf et de M'^^ de Navailles\ fit son entrée dans sa capitale pour la première fois. Les rues étoient bordées des deux côtés de tous les régiments d'infanterie qui composoient la garnison de
1. Suzanne-Henriette de Lorraine, fille de Charles III de Lorraine, duc d'Elbeuf (1620-1692), et de Françoise de Montaut-Navailles, sa troisième femme, avait épousé Ferdinand- Charles IV, duc de Mantoue, le 8 novembre 1704. Saint-Simon a raconté [Mémoires, éd. Boislisle, t. XII, p. 238-249) les péripéties de ce mariage, célébré incognito, « avec tant d'indécence, » dans une auberge de Nevers, le 7 octobre 1704, malgré la défense expresse de Louis XIV à M™*^ d'Elbeuf, et renouvelé à Tortone, le 8 novembre, par l'évêque de cette ville.
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cette ville. Pendant que j'étois à la tête de ma compagnie avec le comte, qui m'étoit venu trouver, M. de Mursay, lieutenant général des armées et neveu de M'"^ de Maintenon, fort ratier de son naturel, m'envoya dire par un de ses laquais qu'il me faisoit compliment de ce que j'étois si bien avec le mari de ma maîtresse. Ce butor de domestique, qui ne connoissoit point le comte, me rendit ce compliment si haut, que le pauvre comte ne l'entendit que trop. Mais, sans s'en fâcher, il me dit qu'il étoit surpris qu'un aussi grand prince que Louis XIV se servît d'un si grand fol et d'un si petit sujet pour être à la tête de son armée. La réplique étoit bonne, et son indiscrétion bien payée. Je ne sais si elle lui a été rapportée; en ce cas, ce général ne s'en est point vanté ^.
Le soir même de l'entrée de IVP® la duchesse de Mantoue, le feu prit si violemment dans le quartier où j'étois logé, que, sans le régiment, une partie de la ville auroit été brûlée : ce qui fut un mauvais présage pour cette princesse, qui fut obligée, aussi bien que le duc son mari, d'abandonner Mantoue à la fin de la campagne de 1706, pour se retirer à Padoue, après notre malheureuse affaire de Turin ; et depuis ils n'y ont jamais retourné^.
1. « Mursay, » dit Saint-Simon (t. XIV, p. 78), « étoit brave et point mauvais officier, mais gauche, bête, inepte au dernier point, » et les anecdotes qu'il raconte à son sujet confirment l'épithète de « ratier » (tome I, p. 181) que vient de lui donner notre chevalier.
2. Le duc se retira à Padoue, et y mourut le 5 juillet 1708, l'Empereur s'étant emparé de ses États. Quant à la duchesse, elle se réfugia en Lorraine, où elle mourut en 1710; le prince Eugène lui avait obtenu de l'Empereur une pension de vingt
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Nous eûmes, pendant notre quartier d'hiver, opéra, comédie et bal; et, comme les spectacles finissent en Italie le dernier jour du carnaval, pendant le carême le duc de Mantoue donnoit dans son palais des oratorios; c'est ce que nous appelons en France des concerts spirituels. Il y avoit des rafraîchissements pour les spectateurs. Ce prince étoit lui-même à la porte où ces oratorios se donnoient, pour fiaire entrer qui bon lui sembloit. Un jour que j'y allois avec ma comtesse et que je lui donnois la main, je voulus me retirer dès que je l'aperçus. Il me dit : Signore, entrate colla signora contessa. Va hene ! un cavaliero col una dama. Ainsi les plaisirs, les conversations et les sociétés ne nous manquoient pas dans cette belle et ancienne ville, où les dames sont belles, spirituelles et d'une très aimable conversation. Aussi fûmes-nous très fâchés de quitter une ville si agréable.
Deux jours auparavant de sortir de notre garnison,
mille livres, [Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, t. XIV, p. 450-451.) — C'est par erreur que dans le tome I, p. 208, nous avons dit que le duc mourut à Venise le 30 juin; il était à Padoue, lorsqu'il fut pris, le 4 juillet, d'une indisposition qui l'emporta en peu d'heures. [Gazette de 1708, p. 358.) M. le comte Horric de Beaucaire a bien voulu nous communiquer ce curieux passage d'une lettre écrite, le 6 juillet, au Roi par le comte de Gergy, ministre de France à Venise : « Je prends la liberté de dépêcher mon secrétaire à Votre Majesté pour l'informer de la mort de M. le duc de Mantoue, qui arriva hier jeudi au matin si subitement, que ce prince n'a pas eu le temps seulement de faire son testament ni aucune disposition, mais quasi pas même celui de mettre ordre à sa conscience, n'ayant congédié toutes ses demoiselles que la nuit du matin qu'il est mort... » (Affaires étrangères, vol. Mantoue 45, fol. 94.)
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pour commencer cette funeste campagne de 1706, un garde de M. le duc de Mantoue assassina M. de la Fond\ capitaine du Colonel général 2, fils de l'intendant d'Alsace^. Voici le fait. Ce jeune officier, ayant un peu trop dîné avec ses camarades, trouva, comme il sortoit de l'endroit où il s'étoit si bien accommodé, un Juif. Il pria cet homme un peu trop vivement de lui procurer une fille. Ce Juif étoit l'intime ami du garde, qui, sans s'informer de ce dont il étoit question, fut prendre sa carabine, mit en joue M. de la Fond, et lui fit sauter la cervelle. L'action faite, le garde fut se jeter aux pieds de son souverain pour lui demander sa protection, et permission de rester dans son palais. Le duc de Mantoue, qui aimoit ce coupe-jarret (l'on prétend qu'il se servoit de ce misérable pour abréger les formalités de la justice), le fit cacher dans son palais. Informé de ce crime, M. de Vendôme fit demander poliment cet assassin à M. de Mantoue pour en faire faire la justice qu'il méritoit. Ce prince envoya dire à notre général que c'étoit en se défendant que son garde avoit tué ce jeune homme, et que cet officier s'étoit attiré lui-même cette triste affaire; qu'ainsi il ne pouvoit pas le lui faire remettre, d'autant plus que son garde s'étoit sauvé de son palais, et qu'il avoit
1. N. de la Fond, second fils de l'intendant; ses deux autres frères servaient dans l'infanterie et eurent des régiments.
2. Ce régiment de cavalerie, ancien corps weymarien passé au service de France, avait été donné à Turenne en 1651 et prit le nom de Colonel général en 1657, lorsque le maréchal fut revêtu de cette dignité; il le conserva jusqu'en 1790.
3. Claude de la Fond avait eu l'intendance d'Alsace et de l'armée d'Allemagne en janvier 1698, mais l'avait quittée, sur sa demande, en novembre 1699.
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même abandonné la ville. M. de Vendôme lui envoya dire que tous les officiers françois étoient si fort irrités de cet assassinat, qu'il ne pouvoit point répondre de ce qui en arriveroit, et qu'il l'avertissoit que, s'il ne lui remettoit cet homme, il ne seroit pas lui-même en sûreté dans son palais, et qu'en attendant il jugeoit à propos de faire environner son palais de tous les grenadiers de la garnison. Ce prince, se voyant enfermé, et en prison, pour ainsi dire, dans son propre palais, au milieu de ses sujets et de sa capitale, et étant persuadé que M. de Vendôme ne se relâcheroit point, fut obligé, malgré l'attachement qu'il avoit pour son garde, de plier. Il le fît donc remettre à notre grand prévôt de l'armée. Son procès fut bientôt fait ; il fut condamné à être passé par les armes, ce qui fut exécuté le jour d'auparavant que je sortis de Mantoue. Je n'approuve point qu'on le fît passer devant le palais du prince, lorsqu'on le mena sur le rempart pour cette exécution. On auroit pu lui épargner ce chagrin. Tous les bourgeois de Mantoue étoient charmés de ce que les François les avoient délivrés d'un si mauvais garnement, et ils ne cessoient de louer la police et la sûreté que nous avions mises dans leur ville, et la fermeté de M. de Vendôme dans cette affaire. Aussi étoit-il si fort aimé des Mantouans, qu'il y avoit eu une foule extraordinaire de monde dans les rues, le soir de son arrivée de France, qui ne cessoit de crier : « Vive le grand duc de Ven- « dôme^ ! » Il est certain que la présence de ce prince
1. On a déjà vu (tome I, p. 204) qu'on lui avait fait une réception pareille en mai 1702, lorsqu'il était venu pour la première fois à Mantoue.
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fit beaucoup plus de plaisir à la noblesse, aux bourgeois et au menu peuple, que celle de leur souverain même : marque que la vertu est toujours célébrée de toutes les nations.
Le soir de son retour, après avoir eu la bonté de s'informer de nos santés, il nous dit : « Messieurs, je « vous conseille de vous reposer; car, dans trois « jours, nous aurons besoin de vous. » Il nous tint parole, comme je le ferai voir dans la relation de la campagne de 1706.
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Autant la campagne précédente avoit été glorieuse aux armes du Roi en Italie, autant celle-ci va être honteuse à la nation Françoise et aux officiers généraux, quoique le commencement en a été des plus éclatants. Qui auroit cru que, après la victoire remportée à Calcinato, où l'armée de l'Empereur fut mise en déroute, nous aurions été obligés, à la fin de cette campagne, d'abandonner un si beau pays et n'en pas même garder un pouce de terre, à l'exception de Mantoue et de Crémone, qui se rendirent un an après, d'autant plus que les Impériaux n'avoient pas un seul poste en Italie après la bataille de Calcinato? Quelle révolution ! Il en arriva de même, pendant cette fatale année, en Espagne et en Flandre. Il est étonnant que la France ait pu s'en relever : ce qui doit apprendre à nos voisins que ce royaume est inépuisable en ressource.
Le 17 avril 1706, notre régiment et le reste de la garnison de Mantoue se mirent en marche pour aller camper à Goito. Je restai ce jour-là dans cette première ville, avec plusieurs autres officiers, pour voir un opéra nouveau, intitulé : le Grand Constance \ qui
1. Opéra italien, qui sans doute ne fut pas représenté en France, car la partition n'en existe pas à la bibliothèque de
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devoit se représenter le soir pour la première fois. Nous en fûmes très contents ; la fameuse Santine ^ s'y fit admirer à son ordinaire. Je remarquai que le duc de Mantoue, qui y étoit, étoit fort triste et rêveur; c'étoit le même jour que son garde avoit été exécuté-.
Le 18, je partis de grand matin; j'arrivai à Goito dans le moment que le régiment sortoit de son camp. Nous arrivâmes un peu avant la nuit à un demi-quart de lieue en deçà de Castiglione-delle-Stiviere, où nous trouvâmes la plus grande partie des troupes qui dévoient composer notre armée assemblée ; elle devoit être de soixante-sept escadrons et de cinquante-huit bataillons. M. de Vendôme arriva deux heures après nous. Il fit marcher aussitôt l'armée ; l'infanterie traversa le bourg de Castiglione, et la cavalerie, ayant fait le tour, vint joindre l'infanterie à un quart de lieue au delà de cette petite ville. La nuit fut très froide; on nous avoit défendu de faire du feu.
Bataille de Calcinato. — Le 19, à la petite pointe du jour, l'armée se mit en marche du côté de Calcinato^, qui est à deux lieues et demie de Castiglione et qui étoit un des quartiers des Impériaux, aussi bien que Montechiaro, Carpenedolo, Gavardo, Breno et Salo, comme je l'ai remarqué en parlant des quartiers
l'Opéra ; il n'en est même pas fait mention dans le Dictionnaire des Opéras de Félix Clément.