Ci-dessus, p
[Avril 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 177
Nous nous mîmes en marche à l'entrée de la nuit pour nous y en retourner; bonne précaution, car les ennemis n'auroient pas été si complaisants que nous : ils nousauroient certainement attaqués dans notre retraite. Nous fûmes bien heureux de sauver deux vits-demulet^ que nous avions menés avec nous. La faute de ne point nous emparer du poste de la Ferrare, comme il nous étoit aisé de le faire, nous coûta bien cher ; elle ne contribua pas peu à la perte de l'Italie, La raison en est simple : avec dix bataillons seulement postés à la Ferrare, nous aurions empêché une armée de cent mille hommes de pénétrer de ce côté-là, et il en fallut quarante pour défendre le poste de Cavaione, qui est à quatre heues plus en deçà que la Ferrare. Les trente bataillons de plus auroient été dispersés le long de l'Adige, ce qui auroit augmenté beaucoup les difficultés au prince Eugène de passer cette rivière, ce qu'il fit fort aisément, comme nous le dirons dans la suite. Deux jours après la cacade^ de M. d'Albergotti, M. de Vendôme vint nous voir; il nous parut très mécontent de ce général.
Le lendemain 30 de l'arrivée du duc de Vendôme, nous fûmes camper à Rivoli, qui est presque vis-à-vis de la Ghiusa^, parce que les Impériaux, qui avoient
1. On appelait ainsi des canons de petit calibre, employés surtout comme pièces de montagne.
2. Nous avons déjà eu cette expression dans le tome I, p. 282.
3. La Chiusa était un défilé fort étroit frayé par l'Adige entre des rochers escarpés, et où passait la route de Vérone à Trente; dès l'époque romaine, un château y avait été bâti pour défendre le passage, et un village s'était établi à l'entrée de la gorge.
178 MÉMOIRES [Mai-Juin 1706]
reçu un renfort considérable, faisoient mine de vouloir passer l'Adige à ce dernier bourg. Toute l'armée françoise fut dispersée le long de l'Adige; ce prince prit toutes les précautions possibles pour empêcher les Allemands de passer cette rivière.
Ce fut dans ce camp de Rivoli que nous apprîmes la levée du siège de Barcelone par le roi d'Espagne^; elle s'étoit faite la nuit du 1 1 au 1 21 de mai; et ensuite la nouvelle de la perte de la bataille de Ramillies, qui se donna le 23 du même mois^. Un marchand françois établi à Vérone nous en donna la première nouvelle. Les ennemis firent des réjouissances de ces deux malheureuses affaires en notre présence. Nous prévîmes dès lors les malheurs qui alloient nous accabler.
Le duc de Vendôme ne fut pas longtemps sans recevoir une lettre du Roi, par laquelle il le prioit très instamment de venir se mettre à la tête de l'armée de Flandre, en ajoutant qu'il étoit seul capable de redonner courage aux troupes qui composoient cette armée, dont la terreur panique s'étoit glissée, non seulement dans l'esprit du soldat et de l'officier particulier, mais encore dans l'esprit des officiers généraux^.
1. Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XIII, p. 396-399.