Sur la rive gauche de la Doire, très proche de Turin
3. Saint-Simon ne parle pas de cette seconde intervention du prince auprès de Marcin.
196 MÉMOIRES [Sept. 1706]
relranchement depuis Lucento, qui est sur la Doire, jusqu'à la Sture. La cavalerie qui étoit campée dans ce terrain fut employée à ce travail. Elle y travailla environ trois heures : jugez du retranchement; aussi ne nous couvroit-il pas les genoux; Pina\ capitaine au régiment, y reçut un coup de fusil dans la jambe au-dessous du mollet.
Pendant que les ennemis marchoient pour venir nous attaquer, tranquilles dans notre camp, nous ne songions nullement à eux; nous tâchions de nous réparer des fatigues que nous avions essuyées pendant les trois nuits précédentes, que nous avions couché sous les armes derrière nos lignes. Il falloit plutôt être bien alertes celle-ci ; nous n'aurions pas été surpris, et nous nous serions mieux préparés à recevoir le duc de Savoie et le prince Eugène.
Bataille de Turin. — Ce jour fatal étant donc arrivé 2, après avoir dormi la longue matinée (car il étoit bien six heures et demie lorsque je me levai), je me fis raser, et je montai à cheval pour aller voir
1. Le chevalier de Pina, d'une ancienne famille du Dauphiné, était le fils d'un conseiller au parlement de Grenoble. Il fut tué en 1713, et notre auteur dira alors qu'il était parent du général des Chartreux.
2. On trouvera l'indication de tous les récits contemporains ou modernes de la bataille de Turin dans le commentaire des Mémoires de Saint-Simon par M. de Boislisie, t. XIV, p. 51, note i, et des lettres inédites du duc d'Orléans dans l'appendice II. Il convient seulement de signaler ici, outre les relations de Quincy dans son Histoire militaire et celles des Mémoires militaires (t. VI, p. 652-685), le Journal historique du siège, publié en 1838 et rédigé par le comte Solar de la Marguerie, commandant l'artillerie à Turin, dans lequel il y a un très bon plan du siège et de la bataille.
[Sept. 1706] DU CHEVALIER DE QUINCY. 197
M. d'Esgrigny, intendant de l'armée. Il étoit environ huit heures et demie lorsque j'arrivai chez lui. Dès qu'il me vit, il me dit : « Chevalier, que venez-vous « faire ici, dans le temps que les ennemis, à ce que « l'on dit, paroissent du côté de Lucento pour venir « nous attaquer? M. le duc d'Orléans vient d'envoyer « chercher dans le moment le chevalier de Saint-Périer, c( afin qu'il fit marcher du canon de ce côté. » A ce discours, je remontai vite à cheval et je me rendis à notre régiment, qui étoit campé à une heue de l'endroit où demeuroit M. d'Esgrigny; nous couvrions la maison où demeuroit le duc de la Feuillade. L'on avoit battu la générale; mais nos généraux, qui ne vouloient pas encore se persuader que le véritable dessein des ennemis étoit de nous attaquer entre la Sture et la Doire, nous laissèrent encore une bonne heure à la tète de notre camp. Nous eûmes le temps de manger un morceau , excellente précaution auparavant d'une action. Enfin, le marquis de Dreux, notre ancien colonel, qui étoit pour lors maréchal de camp^, vint prendre la brigade. Il nous fit marcher comme des tortues. Quand nous eûmes fait environ une demilieue, nous vîmes paroitre un aide de camp du duc d'Orléans, qui dit au marquis de Dreux qu'il falloit précipiter notre marche, que les ennemis attaquoient nos Hgnes entre la Sture et la Doire, et que ce prince nous attendoit avec beaucoup d'impatience. En peu de temps nous arrivâmes à Lucento, où nous passâmes la Doire. Je remarquai beaucoup de désordre dans ce village ; il étoit rempli d'équipages qui tàchoient de