L'élévation
6 MÉMOIRES [Avril 1710]
pastoral, pendant (ju'il étoit assis dans un fauteuil, et nous à genoux; il nous embrassoit ensuite. Il nous dit après : « Messieurs, de tous les drapeaux que j'ai < bénits jusqu'à présent, aucun n'a été pris par l'en- « nemi. Ainsi, je suis persuadé tjuo les vôtres auront « ce même bonheur. » Nous dîmes à S. A. Électorale cjue nous en acceptions l'auj^ure, que, jusques à présent, aucun de ceux de notre régiment n'avoit eu le malheur de tomber entre les mains de nos ennemis, mais, qu'au contraire, nous leur en avions pris plusieurs.
Cet électeur éloit un peu ratier et bouffon ; en voici un exemple. Quelques jours auparavant le mois d'avril, il avoit fait publier dans toute la ville qu'il prècheroit le premier jour du mois dans la collégiale. Le jour venu, tout ce (ju'il y avoit de plus considérable, tant à la ville qu'aux environs, se rendit dans cette église. Entendre prêcher un évêque, et surtout un archevêque-électeur, étoit la chose la plus rare et la plus renouvelée des Grecs^ L'Électeur y arriva avec pompe, et précédé de toute sa maison et de toute sa cour; il monta en chaire avec une gravité telle qu'il convient à un grand prédicateur. Il fut quehjue temps sans ouvrir la bouche, en regardant son auditoire. Enfin, il se fit entendre par ces paroles, et en les prononçant trois fois : « Poisson d'avril ! Poisson d'avril ! « Poisson d'avril ! » Et ensuite il disparut en éclatant de rire. Chacun s'en retourna chez soi riant, et en même temps confus, de la sottise qu'il avoit eu de
1. Lillr*^ dit que renouvelé des Grecs signifie connu depuis l<>np;l*'tiips; nuire aiileur emploie au eonlrain- ((.'lie expression dans le sens de rare, de peu ordinaire.
[Avril 1710] DU CHEVALIER DE QUINCY. 7
donner dans ce panneau, car le caractère de l'Électeur étoit déjà bien connue
Cependant il prêchoit quelquefois. J'ai assisté à un
de ses sermons, dont le texte étoit ^ :
Après nous avoir fait le détail du bonheur qui avoit toujours accompagné les armes de la France jusques au combat de Donauwerth et la bataille d'Hochstedt^, époque malheureuse pour ce royaume, il nous fit un détail que trop circonstancié du funeste revers qui nous étoit arrivé depuis, en attribuant nos malheurs au trop de confiance que nous avions eu à nos armées et à nos forces, et non à la toute-puissance de Dieu, et au peu de confiance que nous avions eu en lui. Il prêcha parfaitement bien.
Pendant le peu de temps que je restai à Valenciennes, j'assistai à plusieurs fêtes qu'il donna. Je fus à sa comédie, représentée par ses domestiques. Entre les actes, il y avoit des ballets et des chœurs de voix. Il se mettoit toujours dans une loge au milieu du fond, accompagné des dames de sa cour, fort mal mises et fort laides, et qui, cependant, faisoient les aimables et les agréables. Il donnoit lui-même le coup de sifflet pour le changement des décorations. J'y vis une autre fois représenter la Chasse de Morin^. Un véritable cerf traversa plusieurs fois le théâtre, suivi d'une meute de soixante-dix chiens. Ce spectacle me fit beaucoup de plaisir, aussi bien que ces concerts
1. Saint-Simon [Mémoires, éd. 1873, t. VIII, p. 172) raconte aussi cette anecdote.