‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 77 sur 203 · Le maréchal de Villars · texte numérisé non relu

Le maréchal de Villars

3. Cette terre, érigée en marquisat en 1693, se trouvait à quelques kilomètres en arrière des positions de l'armée française, au delà du grand chemin de Cambray à Bapaume.

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se défendre, que M. de Cadogan envoya chercher du canon pour le mettre à la raison. Le comte d'Oisy, mon futur beau-père, voyant que l'opiniâtreté de cet officier seroit cause que le canon alloit renverser non seulement sa tour, mais encore son château, fut luimême parler au capitaine de dragons. Il lui fit entondiv que certainement on le feroit pendre de vouloir résister à une armée si formidable, s'il attendoit que le canon fût arrivé, et qu'il occasionneroit par là la ruine de sa tour et de son château. Enfin, il le persuada si bien, qu'il se rendit prisonnier de guerre avec ses cent dragons.

Le duc de Malborough, surpris de la diligence que nous venions de faire, par laquelle nous rompions le dessein qu'il avoit de marcher sur Cambray, et se voyant par là dans une situation des plus critiques, ayant le Censet et des marais impraticables derrière son armée, à sa droite des marais aussi impraticables, et la petite rivière du Marqui, et à sa gauche l'Escaut, et devant lui une armée composée d'une seule nation et commandée par un grand capitaine, prit le parti, pour réparer son imprudence, de décamper à l'entrée de la nuit et de passer l'Escaut à Étruii, sur plusieurs ponts qu'il fit faire sur-le-champ.

Dès que ce général fut arrivé à Oisy, dont il fit son quartier général, il monta dans un appartement dans le haut du château pour observer ce que nous faisions. Il s'aperc^ut qu'on dressoit toutes les lentes, ce qui lui fit dire : « J'aurai le temps de faire passer l'Escaut à mon armée, puisque les François ne s'approchent pas de moi. » Le comte d'Oisy, qui étoit avec lui, entendit ce propos.

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Il ne fut pas plus tôt nuit, qu'il fit décamper son armée à petit bruit, malgré la pluie qui tomboit à verse, et qui dura toute la nuit^

Revenons à notre armée. On fit distribuer de la poudre et des balles à toute notre infanterie. Le maréchal de Villars prit toutes les précautions et toutes les mesures nécessaires pour recevoir les ennemis, persuadé comme tout le monde que, le lendemain, les alliés nous feroient l'honneur de nous rendre visite. J'étois de piquet, ainsi obligé de rester à la tête du camp ; j'essuyai pendant toute la nuit la pluie sur le corps. A la petite pointe du jour, nous apprîmes par les déserteurs que les ennemis avoient marché toute la nuit, qu'une partie de leur armée avoit passé l'Escaut à Étrun, qu'il y avoit un grand désordre dans leurs troupes, qui croyoient que nous allions tomber à tout moment sur eux, ce qui les obligeoit de passer cette rivière avec précipitation. Nous étions dans l'attente, persuadés que notre général nous feroit marcher pour attaquer leur arrière-garde, d'autant plus qu'il étoit instruit de leur marche, non seulement par les déserteurs et par les espions, mais aussi par le chevalier de Luxembourg, qui étoit au delà de l'Escaut avec son camp volant; il l'informoit tous les quarts d'heure de la quantité de troupes qui avoient passé cette rivière. Malgré tous les avis que notre général recevoit, il restoit dans une tranquillité qui étonnoit tous les officiers généraux, tous les officiers particu-

1. Voyez les correspondances de la Gazette d'Amsterdam, n°* Lxiii et Lxiv et Extraordinaire lxiv, qui donnent d'intéressants détails sur la marche de l'armée d^e Marlborough et sur son retour en arrière vers Bouchain.

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liers et tous les soldats. 1! y avoit un murmure j^énéral répandu dans toute l'armée. Nous nous disions les uns aux autres : a La terreur a gaj^né le cœur de tous « nos officiers généraux d'aujourd'hui. Voici une occa- « sion des plus sûres que nous ayons jamais eues pour € détruire une partie de l'armée ennemie, et cepen- « dant on nous laisse les bras croisés dans une funeste « tranquillité. » Entin, sur les onze heures du matin, on bat la générale et l'assemblée presque en même temps, et sur-le-champ l'armée s'ébranle pour marcher à elle. Mais il n'étoit plus temps : toute leur armée étoit passée, et leurs ponts plies. On lit prisonniers quelques traineurs et quelques maraudeurs. Ce fut là à quoi se termina toute cette belle expédition.

On peut dire dans cette occasion que le général anglois fut plus heureux que sage ; car, si le maréchal de Villars avoit fait marcher son armée le 6, deux heures avant le jour, sur l'ennemi, nous aurions trouvé son arrière-garde en deçà de l'Escaut, et, sans en venir aux mains, notre seul canon l'auroit détruite; car, un peu en deçà de l'endroit où l'armée ennemie campoit, il y a des hauteurs qui régnent presque jusqu'à Aubencheul et qui dominent tout le terrain jusqu'au Genset et jusqu'à Étrun.

Dans la suite, nous apprîmes le motif qui avoit empêché le maréchal de Villars d'attaquer l'ennemi. Le voici :

Le Uoi lui avoit fait part, à lui seul, qu'il travailloit à faire la paix avec la reine Anne; (jue, pour y parvenir, M. l'abbé Gaultier \ chanoine de Bayeux, et M. Mesna-

1. François Gaultier, d'al>ord sacristain de Saint-Gcrmainen-Laye, ayant accompagné comme cliapelain le iiiaréclial de

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ger^, célèbre négociant, s'étoient rendus à Londres incognito, lesquels, avec le maréchal de Tallard, qui étoit toujours prisonnier, avoient des conférences secrètes avec les ministres de la Reine à ce sujet ; qu'il y avoit toute apparence que les négociations se termineroient heureusement; que, pour ne point donner aucun prétexte à la reine de la Grande-Bretagne de rompre les négociations, le Roi lui avoit donné des ordres précis de se tenir seulement sur la défensive. Milord Marlborough avoit reçu les mêmes ordres de sa souveraine ; mais, comme il étoit de son intérêt, par rapport à sa gloire et par rapport au profit qu'il tiroit de la guerre (personne ne faisoit plus valoir les sauvegardes que lui ^) , il n'eut aucun égard à ce que cette reine lui avoit ordonné : ce qui, dans la suite, lui causa, et à sa femme ^, leurs disgrâces.

Tallard lors de son ambassade en Angleterre en 1693, entra en relation avec le comte de Jersey et s'établit à Londres. Il ne revint en France qu'après la conclusion de la paix d'Utrecht, et mourut en 1720 au château de Saint-Germain, pensionné à la fois par la France, l'Espagne et l'Angleterre. Louis XIV lui avait donné les abbayes de Savigny et d'Olivet. On voit dans les Mémoires de Saint-Simon (éd. 1873, t. XVII, p. 72) ce que ce duc pensait de l'habileté et de la modestie de l'abbé Gaultier.

1. Nicolas Mesnager (1658-1714), gros négociant de Rouen, intéressé dans les entreprises maritimes, était député au Conseil de commerce depuis 1700 et avait été chargé de différentes missions en Espagne et en Hollande. Son rôle comme troisième plénipotentiaire aux conférences d'Utrecht a été étudié à diverses reprises.

2. Si ce n'est Villars, son adversaire actuel, dont les contemporains ont signalé les scandaleux pi'ofits sur les contributions.

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