Desvoyes (on trouve aussi Desvoys et Desvoix) figura jus
tï rm^^i MÉMOIRES [1691-95]
jours lui faire sa cour. Cette passion alarma avec raison tous ses amis ; on craignoit qu'il ne l'épousât. Un soir, ajjrès souper, le maître de pension nous ayant assemblés cinq ou six, il nous tint ce discours : « Il « faut jouer un tour à Bizeux (c'étoit le nom du jeune « Esculape) . Il soupe ce soir chez sa maîtresse ; ne « perdons point de temps, et exécutez exactement ce « que je vous dirai. » Nous nous mîmes en marche de l'Estrapade, où étoit notre pension, pour aller au milieu de la rue Saint-Denis, où demeuroit Desvoyes. Lorsque nous fûmes arrivés vis-à-vis de son appartement, le maître nous donna à un chacun son poste. Pour moi, je fus destiné d'aller écouter à la porte de Desvoyes les propos que l'on tenoit. Je me souviens que le sieur Bizeux étoit gai comme pinson, il tenoit les discours du monde les plus plaisants. Il fallut cependant se séparer. Dès que j'eus entendu les adieux, je pars vite pour en avertir le maître. Un moment après, nous vîmes sortir le galand; il chantoit, il avoit son chapeau sur la tête. Lorsqu'il fut vis-à-vis la rue aux Ours, le maître, qui le suivoit, lui enleva sa perruque, en faisant sauter son chapeau en l'air. Le coup fait, il se sauva bien vite par cette rue. Le pauvre Bizeux cria bien fort au guet : « Hélas! « disoit-il, ma pauvre perruque! » Il suivit pendant quelque temps le voleur; mais, comme il avoit perdu du temps à ramasser son chapeau, l'autre avoit bien de l'avance. Après cette triste aventure, le jeune
qu'en 1708 parmi les acteurs chantant dans les chœurs. Il joua naême quelques petits rôles dans Proserpine, dans Atys, dans Cadmus et Hermione, etc. (Communication de M. Charles Nuitter.)
homme ne savoit que faire. S'en revenir à la pension dans cet état, c'étoit s'exposer à être bien grondé du maître. Il hésita quelque temps s'il retourneroit chez sa maîtresse, A la fin, entraîné par son doux penchant, il prit ce dernier parti. La demoiselle pensa tomber évanouie en le voyant sans perruque et pâle comme la mort. On lui donna un verre de vin pour le rassurer. Il fut quelque temps sans parler; enfin, revenu un peu de sa frayeur, il conta son aventure, qu'il augmenta de beaucoup : « Car, dit-il, je suis « bien heureux d'en être quitte à si bon marché. Ils « étoient douze, le poignard à la main ; mais, malgré « leur grand nombre, je me suis défendu comme un « petit diable, ce qui est cause qu'il ne m'en a coûté « que ma perruque. » Après qu'on l'eut félicité sur sa haute valeur, on l'exhorta bien fort de ne point sortir et de prendre un lit. Il n'eut garde de ne point accepter la proposition ; la peur et l'amour le lui conseillèrent. Pour nous, notre projet exécuté, chacun prit une rue particulière pour gagner au plus vite la pension. N'auroit-il pas été plaisant que le guet nous eût pris et qu'il nous eût conduits au Châtelet, le maître à notre tête? Cette triste aventure cependant pensa nous arriver; car le guet à pied'' nous suivit longtemps. Mais timor nobis addidit alas^y et elle nous donna de bonnes jambes ; il nous perdit de vue. Au bout de deux heures que nous fûmes arrivés,
1. La compagnie des archers du guet avait été créée dès le XIII* siècle, et peut-être antérieurement, pour la police de la ville. Il fut originairement composé de sergents à pied; en 1666, une ordonnance créa une compagnie du guet à cheval.