‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 11 sur 207 · Enéide, livre VIII, v · texte numérisé non relu

Enéide, livre VIII, v

contents comme des rois d'avoir si bien réussi, nous ne laissions pas d'être fort inquiets du pauvre Bizeux. Le lendemain, à la pointe du jour, le maître de la pension envoya chez le sieur Desvoyes pour en savoir des nouvelles. Au retour de l'exprès, nous apprîmes qu'il étoit couché chez lui. Desvoyes a voit été prié, quelques jours auparavant, de venir souper avec ses filles, ce même jour, dans notre pension. La troupe arriva une heure avant le souper. Bizeux, comme l'on peut croire, fut bien tancé par le maître. Il forgea une histoire pour s'excuser ; car il ne voulut pas avouer qu'il avoit été volé. « Hélas! Monsieur, dit-il, étant « hier sur le théâtre de la Comédie italienne* (vous « savez qu'on apporte beaucoup de flambeaux dans « une telle pièce), un de ces maudits flambeaux a mis « malheureusement le feu à ma perruque et me l'a « consumée en moins de rien ; et je suis bien heureux « de n'avoir pas le visage brûlé. » Nous pensâmes éclater de rire; cependant chacun tint son sérieux le mieux qu'il nous fut possible. Le souper fut servi; l'on prit ses places, l'on mangea, l'on but beaucoup. Desvoyes, qui avoit une belle haute-contre^, chanta plusieurs chansons charmantes; toute la compagnie

i. C'est en 1570 qu'on trouve la première mention d'une troupe de comédiens italiens établie à Paris, à l'hôtel de Bourbon. Après différentes vicissitudes, ils vinrent, en 1680, s'établir définitivement à l'hôtel de Bourgogne.

2. C'est, dit V Académie de 1718, « celle des quatre parties de la musique qui est entre le dessus et la taille. » Le Dictionnaire de Trévoux donne une définition moins claire : « C'est la partie qui est une espèce de second dessus, qui fait le même effet à l'égard du dessus que la basse-taille à l'égard de la basse. »

fut très gaie pendant le repas. Enfin on servit le fruit. Au milieu il y avoit un grand plat couvert par ,un autre. Bizeux, impatient de savoir ce qui étoit dedans, le découvre; en même temps, nous nous mîmes à crier : « Au guet! Au guet! Hélas! ma pauvre per- « ruque! Que je suis malheureux! » Véritablement, c'étoit la sienne. Qui fut surpris? Ce fut Desvoyes et sa compagnie, et notre jeune homme. Pendant un demi-quart d'heure ils gardèrent un profond silence. Enfin Desvoyes le rompit : « Je vois. Messieurs, dit-il, « ce qu'il faut que je fasse; vous me l'apprenez. » Ensuite, en adressant la parole à Bizeux, il lui tint ce discours : « Monsieur, je vous prie et je vous demande « en grâce de ne plus venir chez moi; ceci devient « trop sérieux ; vos visites pourroient faire tort à ma « fille et à son établissement. » Depuis ce moment fatal, nos deux jeunes gens gardèrent un morne silence : ce qui jeta une tristesse universelle parmi tous ceux qui étoient du souper. Nous nous reprochions un peu de ce que nous étions la cause du parti que venoit de prendre Desvoyes. Le sort des deux amants nous toucha vivement; ils ne se parloient que des yeux. Le souper fini, Desvoyes, sa femme et ses filles prirent congé de nous, et ils dirent un éternel adieu à Bizeux ; car Desvoyes tint exactement sa parole : il fit fermer la porte au jeune homme, qui se lassa à la fin de faire des voyages inutiles. Ainsi nous empêchâmes notre camarade de faire un mauvais mariage. Il nous en a bien remerciés depuis que sa passion fut entièrement éteinte. Il ne faut souvent qu'une bagatelle pour faire finir le commerce le plus vif.

1695. — Mon oncle, qui étoit très riche, mourut la même année de cette petite aventure * . Il me déshérita aussi bien que mes frères, pour faire légataire universel le second de mes frères, qui étoit officier de la seconde compagnie des mousquetaires du Roi^. Notre aîné naturellement devoit l'être; mais, comme il venoit de faire un très mauvais mariage après s'être défait d'une bonne abbaye qu'il avoit^, il fut abandonné à sa destinée. Nous fûmes donc, mes frères et moi, réduits aux fonds patrimoines*, qui montoient pour un chacun à dix mille écus de fonds ^.

1. Thierry Sevin (ci-dessus, p. 4), mort le 6 janvier, fut inhumé le 8 aux Feuillants de la rue Saint-Honoré. Il avait épousé en premières noces Marie Paris, fille d'un receveur de Chartres, morte en mars 1676, laissant une fille, qui mourut à quinze ans en septembre 1680. Thierry Sevin se remaria le 2 mars 1681 à Marguerite, fille d'Antoine Lefèvre de la Barre, gouverneur des îles de l'Amérique, dont il n'eut pas d'enfants.

2. Charles Sevin, l'auteur de V Histoire militaire du règne de Louis XIV, alors sous-brigadier dans les mousquetaires noirs.

3. Augustin Sevin avait épousé, le 30 septembre 1690, Marie-Marguerite Médon, fille de Simon Médon, sieur de l'Epineuse, bailli de Cléry. — La bonne abbaye ne devait être qu'un prieuré ; les tables de la Gallia christiana ne contiennent pas le nom d'Augustin Sevin.

4. Ou plutôt patrimoniaux. Ni t Académie de 1718 ni le Dictionnaire de Littré ne citent d'exemple du mot patrimoine employé comme adjectif.

5. Le partage de la succession de Thierry Sevin donna lieu à un procès entre ses neveux et sa veuve, Marguerite Lefèvre de la Barre. Le Châtelet condamna les premiers à rembourser à ]y|me gevin de Quincy 187,975 livres, représentant sa dot et ses acquêts. Le partage fut réglé définitivement le 11 avril 1695. (Bibl. nat., ms. Fr. 30159.) Une bonne partie de la fortune venait d'un legs de 400,000 francs que le président de la Bar-

Je restai encore deux ans dans cette pension. Le P. Tarteron^ que l'on nommoit avec raison le Trébuchet des Jésuites (plusieurs y sont tombés par son moyen), faisoit au monde tout ce qu'il pouvoit pour m'attirer dans son ordre, surtout lorsqu'il me vit en rhétorique. Mais ses peines et ses efforts furent inutiles, quoiqu'il fût bien secondé par le comte de Houdetot^ et par Lavaud^, qui étoient dans la même pension que moi et mes bons amis. Ils entrèrent ensemble au Noviciat. Le dernier est resté dans la Société, et est actuellement provincial^; il a l'estime générale de tout son ordre et de tout ceux qui le connoissent.

roire avait fait à son ami le conseiller Sevin, en septembre 1691. [Journal de Dangeau, t. III, p. 406.)

1. Jérôme Tarteron, né à Paris le 7 février 1644, entré au Noviciat des Jésuites le 11 octobre 1659, professa les humanités et la rhétorique, traduisit les œuvres d'Horace, de Perse et de Juvénal, et mourut à Paris le 12 juin 1720.

2. Louis de Houdetot, second fils de Charles de Houdetot, avait eu, en sortant du Noviciat des Jésuites, une compagnie au régiment du Roi. En février 1706, il fut chargé de lever un des régiments nouvellement formés. Blessé dangereusement à l'assaut de Barcelone, le 12 septembre 1714, il mourut peu après. Le mari de l'amie de Jean-Jacques Rousseau était fils de son frère aîné.

3. Jean Lavaud, né à Bordeaux le 17 avril 1682, entra au Noviciat des Jésuites le 21 octobre 1697. Il devint par la suite préfet des études et principal au pensionnat de Paris, recteur du collège Louis-le-Grand en 1734, provincial de 1738 à 1742, recteur du collège de la Flèche en 1743, préposé à la maison professe (1745), et mourut à Lorette le 27 septembre 1751.

4. Nous venons de voir que le P. Lavaud fut provincial de 1738 à 1742; c'est donc entre ces deux dates que se place l'époque de rédaction des Mémoires.

Houdetot n'y est resté que trois ou quatre mois; il entra ensuite dans le service; il a été tué au siège de Barcelone en 1714, étant colonel d'infanterie.

Gomme mon inclination me portoit du côté des armes, et que j'avois assez étudié pour un militaire, je priai mon frère du Plessis, à qui le Roi avoit donné une compagnie dans le régiment Dauphin-infanterie, en sortant de Namur, qui venoit d'être pris par le prince d'Orange \ de presser vivement mes parents afin de me faire entrer au service. Ils acquiescèrent tous à ce que je souhaitois depuis longtemps.

1697. — Je fus reçu, au mois de janvier 1697, dans la seconde compagnie des mousquetaires du Roi^. Mon frère le marquis^ me présenta à tous Messieurs les officiers; l'on me donna un cheval et tout l'équipage à un prix raisonnable.

Un mois après que je fus entré dans cette compagnie, le marquis de Vins^, qui en étoit capitaine-lieu-

Page 1