Dans le Mantouan, à deux kilomètres au nord du Pô
3. Notre auteur écrit Bercello, comme la plupart de ses contemporains. Cette place était sur la rive droite du Pô.
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centaine de nos soldats qui s'étoient embusqués dans cette croisée; l'action s'étoit passée il n'y avoit pas une demi-heure. Le partisan qui commandoit les cent soldats, croyant que c'étoit un détachement des ennemis, les laissa remplir tout le chemin qui venoit à lui ; ensuite, sa sentinelle cria : « Qui vive? » auquel on répondit : « Qui vive toi-même? » Le partisan, persuadé absolument que c'étoit un parti des Impériaux, fit faire sa décharge générale si à brûle-pourpoint sur nos pauvres carabiniers, que la plus grande partie en fut tuée ou blessée. On se reconnut dans le moment; mais il n'étoit plus temps.
Il pensa arriver un autre malheur pendant ledit fourrage. Le marquis de Bouligneux*, maréchal de camp, galant homme et des plus braves, mais d'une distraction extraordinaire, fut, quoiqu'il n'étoit pas de jour, se promener le long de la chaîne. Il n'étoit suivi de personne. Son cheval l'emmena insensiblement dans une grand'garde des ennemis; il ne s'en aperçut que lorsqu'il fut au milieu d'eux. Sans s'épouvanter, il feignit de paroître un de leurs officiers généraux. Comme il ressembloit beaucoup au prince Eugène, les Impériaux le prirent pour lui. Cette incartade devoit le guérir pour toujours de ses distractions; mais nous verrons dans la suite, année 1704, que cette mauvaise habitude fut cause de sa mort. Il conta, le soir, pendant le souper, chez M. de Vendôme, ce qui lui étoit arrivé au fourrage; on en rit beaucoup, et ce fut le sujet de la conversation pen-
1. Louis de la Palu, marquis de Bouligneux, maréchal de camp depuis le 29 janvier 1702, deviendra lieutenant général en février 1704 et sera tué devant Verue le 14 décembre suivant.
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dant tout le repas; les distractions de M. de Brancas n'y furent pas oubliées^. Notre général fut très touché du malheur de nos carabiniers.
La nuit du 1 0 au 1 1 , environ sur les deux heures du matin, pendant que je dormois tranquillement, je fus réveillé par la décharge de plusieurs coups de fusil, dont plusieurs balles percèrent ma tente. Notre régiment, avec le reste de la réserve, couvroit la maison du duc de Vendôme du côté de la cour. Nous fûmes bientôt informés de quoi il étoit question. Nos grenadiers et nos piquets marchèrent sur-le-champ d'où venoit le bruit. Le prince Eugène, qui faisoit autant la guerre en renard qu'en lion, imagina de faire enlever notre général, qui étoit son cousin germain 2. La chose étoit facile^. Il fit embarquer à Gurtatone deux cent cinquante grenadiers ou soldats sur quinze bateaux, aux ordres de M. Davia, lieutenantcolonel, fameux partisan^. La maison où logeoit M. de Vendôme étoit située près du lac; entre ce lac et la maison, il n'y avoit que le jardin, qui étoit fort petit. Au bout de ce jardin, à droite, il y avoit une allée de fort beaux arbres, où nous nous promenions tous les jours. On avoit mis une dizaine de soldats de la garde
1. Charles, comte de Brancas, chevalier d'honneur d'Anne d'Autriche, mort en 1681. C'est le type du Distrait des Caractères de la Bruyère et de la comédie du Distrait, par Regnard.
2. Comme fils des deux sœurs, Laure Mancini, duchesse de Vendôme, et Olympe Mancini, comtesse de Soissons.
3. Le marquis de Quincy rapporte longuement cette tentative. [Histoire militaire, t. III, p. 653-654.)
4. Est-ce celui qui sera général de l'artillerie de Savoie en décembre 1703 [Gazette d'Amsterdam, 1704, n° iv) et qui mourra en décembre 1704? [Ibidem, n° cii, de Venise.)
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du général (c'étoit du régiment de Piémont^) aux ordres d'un sergent pour conserver les arbres de cette allée. Les ennemis, à la faveur d'une quantité de roseaux et de la nuit qui étoit fort obscure, arrivent sur le bord du lac. La sentinelle, qui étoit à dix pas du corps de garde, entendant du bruit, crie : « Qui € vive? » Un officier des ennemis répondit : « France. » — « Quel régiment? » répliqua la sentinelle. L'officier nomma un régiment françois. Pendant ce temps-là, la petite flotte avançoit toujours ; mais la sentinelle leur crie de s'arrêter, et, voyant qu'ils avançoient, il tire son coup de fusil et crie : « Alerte ! » Les ennemis firent une très grande faute : car ils firent une décharge sur la sentinelle, dont il fut tué; mais, en même temps, le petit corps de garde s'avança sur eux et fit la sienne, ce qui donna l'alarme à toute l'armée^. Les Impériaux, se voyant découverts et entendant le bruit qu'on faisoit dans notre camp, prirent le parti de s'en retourner, après avoir fait une seconde décharge dans les fenêtres de la chambre où couchoit M. de Vendôme, s' imaginant qu'il mettroit la tête à la fenêtre pour savoir ce qui se passoit. Le pauvre M. Bouchu, qui étoit logé dans la même maison, au rez-de-chaussée, du côté du jardin, eut la peur tout entière. Son valet de chambre, au bruit de la mousqueterie, vient vite pour sauver son maître, qui, entendant la marche
1. Ce régiment, un des six vieux corps, avait été formé, dès 1562, avec les anciennes bandes piémontaises enrôlées au service de France. Nous verrons bientôt sa belle conduite à Luzzara.
2. Le sergent, pour sa récompense, eut à choisir entre une lieutenance ou trois cents livres de pension (lettre du Roi, ms. Fr. 14177, fol. 243).
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d'un homme, se met aussitôt à crier : « Ah ! Monsieur, « quartier, je vous prie! Je vous donnerai tout ce que a je possède; sauvez-moi la vie. » Le valet de chambre avoit beau lui dire que c'étoit lui, en lui nommant son nom; il ne cessoit de demander quartier. On eut une peine extraordinaire à le rassurer. M. de Vendôme fut vivement piqué du procédé du prince Eugène et de sa manière de faire la guerre. Il ne fut pas longtemps sans en prendre vengeance.
La nuit du 14 au 15, il fit voiturer douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles au delà du lac, vis-à-vis la maison du général des Impériaux, lesquelles, toutes ensemble, firent une décharge sur ladite maison, et cela à la petite pointe du jour^. Nous apprîmes le surlendemain que la première décharge avoit fait un si grand désordre, qu'elle tua un page de ce prince qui étoit à côté de lui pendant qu'il se faisoit raser à la lumière, que son escalier en fut culbuté, ce qui l'obligea de se sauver en robe de chambre par une échelle et de changer de quartier. Il le mit à Montanera, qui étoit au centre de son armée. Le prince de Commercy^ fut obligé aussi de décamper bien vite de sa maison; il y eut plusieurs personnes et chevaux de tués ; beaucoup de tentes furent renversées de cette canonnade, qui dura pendant toute la journée.