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Bourg de l'Emilie, entre Reggio et Carpi

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je fus jusqu'à sept heures du soir sans rien prendre. Enfin M. d'Imécourt arriva ; il me fit beaucoup de politesses, et il me donna un homme de la ville, qu'il chargea de me faire bien loger. Il fallut encore attendre un temps infini dans l'hôtel de ville, car Messieurs les Italiens ne se pressent aucunement, ce qui m'impatientoit beaucoup. Lorsque j'eus mon ordre, je me rendis au logement. On ne voulut jamais ouvrir la porte, malgré toutes les prières que je fis à une vieille femme qui mettoit de temps en temps sa tête dans une jalousie. Il fallut donc m'en retourner à l'hôtel de ville pour avoir un autre logement. Ces Messieurs m'en donnèrent un autre, et en même temps un garde de la ville pour en imposer au bourgeois chez qui j'allois loger. Malgré le garde, on eut encore assez de peine à m'ouvrir. Mon hôte me fit beaucoup d'excuses de m'avoir fait attendre si longtemps ; il me mena dans un bel appartement, il aida à me déshabiller, et il m'apporta lui-même un bouillon dont certainement j'avois grand besoin. Pendant toute ma maladie, il eut soin de moi comme si j'avois été son fils. Il ne quittoit point le chevet de mon lit, et il ne cessoit de me chasser les mouches avec un éventail ; car, dans ce pays-là, la plupart n'ont point de rideaux à leurs lits : ainsi, les mouches et les cousins ont toute la liberté de vous fatiguer.

Le lendemain 31 , la fièvre me redoubla si violemment, par rapport à la grande fatigue du jour précédent, que je fus neuf heures en léthargie. Pendant ce temps, on me crut si bien mort, qu'on m'avoit jeté le drap sur le visage. Cependant, au bout de ce temps, il me prit une si grande crise, que je revins à moi-

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même. Je ne savois point le triste état où je m'étois trouvé; mon laquais m'en ayant fait le détail, j'envoyai chercher sur-le-champ un confesseur. Le médecin vint ensuite, qui ordonna beaucoup de remèdes à la manière du pays. Malgré la fièvre qui ne me quittoit point, il me faisoit manger des panades : insensiblement il m'alloit conduire au tombeau ; mais, heureusement, le major du régiment, qui étoit convalescent, m'amena un chirurgien françois, qui prit une autre route, et il fit si bien, qu'en peu de jours il me mit en état de sortir et d'aller prendre l'air au jardin des Capucins. Mes forces revenoient à vue d'œil. Enfin, le 13 août, mes chevaux étoient arrivés la veille... Mais, auparavant de parler de mon départ, je dirai deux mots de ce qui m' arriva à Reggio.

Le jour même que je tombai en léthargie, la dame chez qui je demeurois fut au couvent de Saint-Pierre- Martyr, et, croyant qu'elle me trouveroit mort à son retour, elle pria les religieuses de prier Dieu pour moi . La comtesse de *" se trouva par hasard au même parloir ; elle s'informa qui j'étois, et elle m'a dit depuis qu'elle avoit senti dès ce moment qu'elle s'intéressoit infiniment pour moi. Elle envoyoit tous les jours savoir de mes nouvelles à mon hôtesse, et, la première fois que je me mis à la fenêtre pour prendre l'air, elle étoit à la sienne. Elle me regarda beaucoup, ce qui lui est arrivé toutes les fois que je m'y mettois. Je ne cessois aussi de la regarder; car je la trouvai des plus aimables. Elle n'avoit que vingt ans; il y avoit deux ans qu'elle étoit mariée. Enfin, nous eûmes une conversation à l'italienne, de nos fenêtres, c'est-à-dire que nos doigts étoient les interprètes de

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nos cœurs. Elle me fit entendre, un jour, qu'elle souhaitoit avoir une véritable conversation avec moi ; elle me marqua l'heure et la fenêtre où je devois me rendre. Cette fenêtre donnoit sur la rue, dans un appartement au rez-de-chaussée. Je m'y rendis à l'heure marquée, qui étoit à une heure de nuit. Notre conversation fut des plus vives, quoiqu'elle ne parloit qu'italien, et moi françois. Elle me donna rendez-vous pour le lendemain dans un couvent de religieuses où elle avoit une de ses parentes. Elle me dit qu'elle sortiroit de chez elle à une certaine heure, qu'elle auroit sa cape, ce qu'on appelle en Flandres une faille \ et que je prisse bien garde lorsqu'elle sortiroit, afin de la suivre et de ne la point perdre de vue. Ses ordres furent bien exécutés. Elle me présenta à sa cousine, qui me fit beaucoup de politesses : après quoi elle me laissa seul tête à tête avec ma chère comtesse. Quoique je n'étois pas trop ferme sur mes jambes, après lui avoir baisé la main bien tendrement, je voulus aller plus loin ; mais, ayant pris son sérieux, elle me dit que les dames italiennes ne se rendoient pas si promptement. « Apparemment, c'est la manière de vos « dames françoises, ajouta-t-elle ; nous ne nous en ser- « vons point dans ce pays, où il faut auparavant « mériter pendant un très long temps la faveur des « dames par un amour tendre et par une constance « éternelle. Enfin il faut que l'amante soit bien sûre « du cœur de son amant. » La cousine arriva dans le temps que j'allois lui répliquer; peut-être avoit-elle entendu cette conversation. Nous restâmes encore un

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