‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 184 sur 207 · Klein-HoUand, à peu de distance de Spire · texte numérisé non relu

Klein-HoUand, à peu de distance de Spire

2. C'est-à-dire dans le delta formé par les deux branches de la petite rivière du Spirebach.

3. Frédéric, prince de Hesse-Cassel (1676-1751), gouverneur du duché de Clèves en 1703, général de la cavalerie hollandaise en 1707, nommé général de l'armée suédoise par son beau-frère Charles XII, dont il avait épousé la sœur Ulrique- Eléonore, et auquel il succéda, comme roi de Suède, en 1720.

4. Sur cette bataille de la Petite-Hollande ou plutôt de Spire, voyez les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XI, p. 300- 302, et les références indiquées dans le commentaire.

5. Voyez, dans les Mémoires militaires (t. III, p. 860-861), l'emplacement détaillé des quartiers d'hiver.

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laissé le commandement au Grand Prieur son frère. J'étois logé chez un bon curé. Nous n'avions pas une seule femme à aller voir dans cette ville : elles s'étoient presque toutes retirées à Turin; nous demandâmes, d'Esgrigny et moi, à un bourgeois quel plaisir nous pourrions donc avoir pendant notre hiver. Il nous conseilla d'aller à un couvent de religieuses qui étoient toutes filles de qualité ; qu'il falloit demander la signora Regina et lui faire des compliments de la part de son frère qui étoit à l'académie à Paris; que ce seroit le véritable moyen de faire connoissance avec elle. Nous suivîmes exactement son conseil ; nous trouvâmes une religieuse de dix-sept à dix-huit ans, belle comme Vénus, l'esprit du monde le plus gai et le plus aimable. Nous commencions à nous féliciter sur notre bonne fortune, lorsqu'il arriva dans le parloir où nous étions un capitaine du régiment de la Fère^ La religieuse rougit lorsqu'elle le vit paroître; elle se remit cependant, et elle lui dit : Signore, ecco due signori francesi chi vengono da Parigi, e sono venuti per reverirmi dalla parte dello mio fratello. — Ed io, lui répondit le capitaine, sono venuto dalla parte délia signora contessa. Ensuite il lui parla à l'oreille. Après quoi, notre belle religieuse nous fit une révérence et s'en alla bien vite. Nous étions très fâchés contre cet officier; mais il étoit le premier en date. Nous ne l'avons pu voir depuis : ce qui nous fit prendre le parti de faire connoissance avec d'autres.

Bibion, capitaine de notre régiment, fut si violem-

1. Régiment créé par le cardinal Mazarin en 1654 et qui s'appela d'abord Mazarin-français.

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ment épris d'une, qu'il n'en mangeoit point. Jamais homme n'a eu un cœur aussi tendre que lui, quoiqu'il fût plus laid que le diable, noir comme une taupe, velu comme un ours. Outre cela, il avoit un coup de fusil dont la balle lui étoit entrée à côté d'une oreille et étoit sortie près du nez : ce qui lui faisoit faire une mine épouvantable. Un jour, comme il étoit dans le même parloir que nous étions, à une grille, nous entendions qu'il poussoit des soupirs qui auroient pénétré jusqu'aux enfers. Les discours qu'il tenoit étoient des plus touchants. Sa religieuse, qui étoit une grande femme, haute comme une pique et sèche comme une allumette, lui répondoit sur le même ton. Mais ce qui nous fit éclater de rire, ce fut d'entendre cette belle maîtresse qui lui disoit avec un ton de fausset : Mio caro Bibionin\ leva, vi prego, li sui guanti. A quoi l'amoureux nègre répondoit : Migue di guanti, carissima. Véritablement, il n'en avoit point; mais il avoit les mains si noires et si remplies de poil, qu'elle croyoit qu'il avoit des gants. La première fois que j'eus l'honneur, après cette scène, de voir M. de Vendôme, je lui en fis le conte ; il en rit aux larmes, et, toutes les fois qu'il voyoit Bibion, il ne manquoit pas de lui dire : Leva li sui guanti, mio caro Bibionin'.

Notre couvent devint à la mode ; tous les officiers de la garnison vouloient avoir part à la conversation de nos religieuses. Gela fit tant de bruit, que l'évêque en fut informé. Il s'en plaignit à M. le Grand Prieur, à qui, comme je l'ai déjà dit, M. de Vendôme avoit laissé le commandement. Nous eûmes ordre, sous peine de prison, de ne plus aller au couvent. Ghacun obéit, excepté le capitaine de la Fère, qui ne pouvoit

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s'empêcher d'aller voir la signera Regina. Il fut mis en prison au château, et il y resta un mois. L'abbesse, de son côté, prit les clefs de tous les parloirs. Les religieuses en furent si outrées, qu'elles mirent leur abbesse en prison dans un grenier, et elles écrivirent au Grand Prieur, dans les termes du monde les plus touchants, pour le supplier de révoquer son ordre. Le Grand Prieur, qui étoit naturellement porté à faire plaisir au beau sexe, leur accorda ce qu'elles souhaitoient, et l'abbesse fut obligée, pour avoir sa liberté, de leur rendre les clefs des parloirs. L'on nous fit part de la bonne nouvelle; nous ne perdîmes point de temps à nous rendre au couvent pour nous féliciter réciproquement de leur victoire. Cependant le plaisir que nous avions de la conversation de ces dames étoit interrompu de temps en temps : les ennemis paroissoient souvent aux environs de la ville; il falloit aller tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et livrer de petits combats, dans un desquels j'eus un de mes sergents de tué. Toutes ces fatigifes n'étoient rien en comparaison de celles que nous essuyâmes à la fin de décembre et au commencement de janvier 1704.

Marche célèbre de M. de Stahremberg en Piémont. — Le Grand Prieur reçut un courrier de Monsieur son frère, par lequel il lui mandoit que M. de Stahremberg, après avoir fait plusieurs mouvements pour lui faire prendre le change, avoit enfin passé, le 216 décembre, la Secchia, à la tète de presque toute sa cavalerie et d'un grand détachement de son infanterie, avec vingtdeux pièces de canon, pour aller en Piémont par le Modénois, le Parmesan et le Plaisantin, après avoir

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laissé le général Trauttmansdorff^ avec le reste de son armée, à Ostiglia, Révère et la Mirandole, seuls postes que les Impériaux occupoient en Italie. Il lui mandoit que, quoiqu'il fût bien inférieur aux ennemis, n'ayant presque point de cavalerie, il les suivroit et les harcèleroit tant qu'il pourroit. Il lui ordonnoit en même temps de marcher, avec le plus de troupes qu'il pourroit, sur la Bormida, afin d'y arrêter, si cela se pouvoit, M. de Stahremberg. La Bormida, petite rivière, prend sa source un peu au-dessus de Bormia^, bourg situé dans le marquisat de FinaP, et elle va se jeter dans le Tanaro un peu au-dessous d'Alexandrie-dela-Paille.

Nous sortîmes d'Asti, le 7 janvier 1704, au nombre de trois bataillons, d'un régiment de dragons et des carabiniers, après avoir laissé une foible garnison dans cette ville, pour aller coucher à Rocca^. J'étois logé chez un paysan renforcé, qui me fit, à la Bussière et à moi, très bonne chère. Le 8 à Alexandrie; j'y fus très mal logé chez de pauvres gens, à qui je fis quelque charité.

Alexandrie-de-la- Paille. — Alexandrie-de-la-Paille est ainsi nommée parce que les environs produisent

1. Sigismond-Joachim, comte de Trauttmansdorff, avait été nommé général de cavalerie en septembre 1701, puis maréchal de camp général; il mourut à Vienne en avril 1706.

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