Candia-Lomellina, entre Mortara et Casai
2. Garbagna, appelé Novarese pour le distinguer d'un autre Garbagna près Tortone.
f Février 1704] DU CHEVALIER DE QUINCY. S^
de nos housards. L'officier qui les commandoit, et que nous connoissions, nous dit : « En vérité, Messieurs, « vous êtes de véritables fous de vous hasarder ainsi. » Il ajouta qu'il venoit de donner la chasse à une troupe d'housards des ennemis, et qu'ils pourroient fort bien nous tomber sur le corps. L'amour n'écoute rien et l'emporte sur tout : malgré son avis, nous continuâmes notre chemin, et, par bonheur, nous ne trouvâmes pas un chat.
Étant de retour le soir dans notre quartier, nous apprîmes qu'il falloit en sortir le lendemain ; que le comte d'Estaing, à son ordinaire, nous ordonnoit de nous tenir prêts à marcher et à combattre. Les ordres que ce général nous donnoit étoient toujours dans ces termes. Nous marchâmes donc ; mais nous ne combattîmes point. Nous fûmes à Garpignano*, village à deux lieues au-dessus de Novare, situé sur le canal Sforza, qui se jette dans le Tessin un peu au-dessous de Vigevano.
Nous restâmes dans ce quartier jusqu'au commencement de la campagne de 1704; mais nous n'y étions point tranquilles. De temps en temps il falloit en sortir pour marcher à l'ennemi, que nous ne trouvions jamais malgré les ordres du comte d'Estaing de nous tenir prêts à marcher et à combattre. J'étois logé chez le curé, que je faisois toujours manger avec moi; il m'aimoit beaucoup. Un soir, comme j'étois couché, des Brosses, lieutenant au régiment, qui avoit bien trinqué avec d'autres officiers qui l'accom-
1. Sur la Sesia, au nord-ouest de Novare, et à plusieurs lieues de cette ville.
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pagnoient, entra dans ma chambre, et ils se mirent à danser. Le bruit qu'ils faisoient réveilla le bon curé, qui descendit bien vite, et, adressant la parole à des Brosses, il lui dit qu'il étoit bien hardi de réveiller ainsi Monsieur le capitaine. Des Brosses se mit à rire. Le curé en fut si piqué, qu'il lui dit tout en colère : Ego te excommunico. Des Brosses lui répondit sur-lechamp : Et ego te interdico. Le pauvre prêtre pensa tomber de l'autre côté. Nous nous mîmes tous à éclater de rire : ce qui fît retirer Monsieur le curé.
Le matin du même jour, nous fûmes témoins d'une autre scène qui pensa être tragique. Il y avoit un gentilhomme de Normandie, capitaine de notre régiment, qui se piquoit, non seulement d'avoir les plus beaux chevaux, mais que personne au monde ne manioit mieux un cheval que lui. Il se trouva par hasard à Garpignano une troupe de nos housards. Un de ces housards, l'entendant parler, lui proposa un pari à qui arriveroit plus tôt à une muraille qui étoit au bout d'un verger. On déposa le pari, qui étoit un louis. Le housard laissa partir devant lui le capitaine, et il le suivit jusqu'à vingt pas en deçà d'un arbre qui se trou voit sur la droite et au milieu de leur course. En cet endroit, le housard piqua vivement son cheval de l'éperon gauche, ce qui le fît jeter sur le cheval du capitaine, et il le poussa jusqu'à l'arbre d'une si grande vitesse, que le capitaine donna de la tête et de l'épaule si rudement contre une branche qu'il en fut culbuté, lui et son cheval. Nous le crûmes tué. Nous allâmes à son secours ; nous trouvâmes qu'il étoit seulement étourdi. La frayeur passée, nous nous mîmes tous à rire entre nos dents. Le housard, après avoir
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culbuté son homme, galopa jusqu'à la muraille, où étoit l'officier qui avoit le dépôt, et qui, sur-le-champ, lui donna les deux louis. Ensuite de quoi le housard se mit aussi à rire de toute sa force ; puis il piqua des deux et disparut. Notre capitaine, étant revenu à lui, vouloit monter à cheval pour le suivre; nous l'en empêchâmes. Ainsi le pauvre Normand en fut et pour son louis et pour sa courte honte.
Le 9 mars 1704, je fus détaché à la tête de cinquante hommes pour aller et rester cinq jours à une cassine à une demi-lieue de Novare, sur le grand chemin de cette place à Verceil. Je trouvai M. d'Espinay^ capitaine de cavalerie, qui y étoit déjà arrivé à la tête de cinquante maîtres. Il me montra l'ordre du comte d'Estaing par lequel il le faisoit commandant de ce poste. Je lui dis que, malgré son ordre, tant que nous serions dans la cassine, il auroit la bonté de m'obéir, mais que, dès que nous en serions sortis pour aller à la guerre, je me ferois un plaisir d'être à ses ordres^. Il écrivit au comte d'Estaing le détail de ma conversation. Il n'eut réponse de sa lettre que deux jours après : cet officier général étoit parti de Novare pour faire le siège de Robbio^; elle fut qu'il m'ordonnoit
1. Antoine-Joseph d'Espinay-Saint-Luc était capitaine dans le régiment de cavalerie du Tronc. Blessé grièvement à Malplaquet et à Oudenarde, il quitta le service en 1711.
2. « En parité de grade, l'officier d'infanterie commandera dans les lieux fermés, par préférence à celui de cavalerie, et, lorsqu'ils se trouveront ensemble en campagne ou dans des lieux ouverts, l'officier de cavalerie prendra le commandement par rapport à celui d'infanterie. » [Code militaire de Briquet, titre cxvi, art. 338.)