‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 7 sur 207 · Ci-après, p · texte numérisé non relu

Ci-après, p

4. On verra plus loin que le nom du directeur de cette pension commençait par un G. D'après le Livre commode des adresses de Paris (t. I, p. 250-251), rédigé vers cette époque par Abraham du Pradel, cette initiale peut se rapporter à trois directeurs : Guyart, rue Saint-Jacques, Galande, rue Mazarine, ou Guibert, à Picpus.

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qui fut cause que je fus très maltraité. Le précepteur d'un milord étoit amoureux de la fille aînée du maître de pension. Elle me connoissoit pour être fort discret. Elle pria son père de vouloir bien permettre que je l'accompagnasse jusqu'au couvent des Pères de Picpus*, où elle de voit aller à confesse pour faire ses pâques. En passant devant le Grand-Saint-François, fameuse guinguette ^ de ce temps, la plus à la mode, elle me dit : « Allez avertir M. Gand (c'étoit « le nom du précepteur) que je passe pour aller à a Picpus, et faites-le de manière qu'il ne paroisse « pas que c'est moi qui vous envoie. » Je m'acquittai parfaitement bien de ma commission. M. Gand vint vite au devant de la demoiselle. Il la pria instamment de se rafraîchir; elle fit quelque difficulté, après quoi elle se laissa fléchir. Ils entrèrent dans une chambre où il y avoit une table servie. Je n'ai point oublié une fricassée de poulets qui étoit excellente ; comme c'étoit une des fêtes de Pâques, cela étoit bien permis. L'on me fit bien boire et bien manger; ensuite, l'on nous envoya, milord et moi, jouer aux quilles dans le jardin. Au bout d'une heure, la demoiselle vint me reprendre. Elle alla à confesse; elle resta même assez de temps avec son confesseur. En repassant devant

1. Les pénitents réformés du tiers ordre de Saint-François étaient venus s'établir vers 1600 dans ce quartier des faubourgs de la capitale, et en avaient bientôt pris le nom de Pères de Picpus. On ignore l'origine de la dénomination de ce lieu-dit, dont l'abbé Lebeuf cite une mention dès 1478.

2. Littré, dans son Dictionnaire, ne cite point d'exemple de ce mot avant le xviii® siècle. Il ne se trouve pas dans Richelet; mais le Dictionnaire de Trévoux le mentionne, et lui donne pour origine guinguet ou ginguet, petit vin vert.

la guinguette : t Faites-moi le plaisir, mon cher € enfant, me dit-elle, d'avertir monsieur le précep- « teur que je repasse, et courez vite. » Apparemment que la demoiselle avoit pris goût à la sauce de ia fricassée. J'exécutai de point en point ce qu'elle m'ordonnoit. M. Gand ne fit qu'un saut de la chambre où il étoit pour venir au devant de la pénitente. Vous entendez bien que l'on fit encore la difficile pour entrer; mais cela ne fut pas poussé si loin que la première fois. Nous rachevàmes, milord et moi, une partie de boules; nous eûmes le temps d'en recommencer une autre. Une demi-heure se passa; l'on vint me reprendre pour nous en retourner à la pension. Nous étions tous deux bien contents. Mais, au bout de cinq ou six mois, le père et la mère s'aperçurent de l'état où étoit leur fille. Ils m'envoyèrent chercher ; ils me demandèrent avec beaucoup de douceur ou nous avions été. M"* G... et moi, le jour qu'elle avoit été à confesse à Picpus. Je leur dis que nous n'avions été qu'à l'église. On me fit cent questions pour tâcher de découvrir la vérité, on me promit quantité de bonnes choses; rien ne fut capable de m' ébranler. Voyant qu'ils ne pouvoient rien obtenir par la douceur, ils en vinrent aux menaces, et des menaces aux effets. Je fus fouetté à double carillon^, et cela à plusieurs reprises ; mais je n'avouai jamais rien. Cependant, le temps s' écoulant insensiblement, cette grossesse, qui n'étoit sue que de peu de personnes, devint presque publique. Dans cette extrémité, le père et la

1. a Façon de parler proverbiale qui signifie fort, beaucoup, et qui n'a guère d'usage que dans cette phrase : Fesser quelqu'un à double carillon. » [Dictionnaire de V Académie, 1718.)

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mère ne savoient que faire. Ils aimoient trop leur fille pour la faire enfermer; la marier à son galand, ils ne pouvoient s'y résoudre, d'autant plus que M. Gand, qui étoit un pauvre Irlandois, n'avoit pas un sol de bien. Cependant ils prirent ce dernier parti; le mariage se fit. Ils ont vécu ensemble avec beaucoup d'union, et, pleins de reconnoissance, ilsvenoient souvent me voir.

Une autre aventure me suscita encore bien le fouet ; certainement, je le méritois bien. Un de mes camarades et moi, ayant rempli nos poches de pierres, nous montâmes au second étage, et, de là, par une fenêtre, nous en accablions les pensionnaires qui passoient dessous. Ce projet étoit bien traître; il y eut plusieurs têtes de cassées. Le maître en fut bientôt averti. Je m'étois vite sauvé au premier étage, où il y avoit un balcon qui donnoit sur la rue, et là, faisant le bon apôtre, je faisois semblant de lire. Je n'y fus pas plus tôt, que je vis arriver une des filles du maître, qui me dit : « Monsieur, mon père vous « demande. » — « Et pourquoi? lui dis-je. > — « Mais je crois, me répondit-elle, que c'est pour vous c donner des dragées. » J'entendis à demi-mot ce que cela vouloit dire; il fallut obéir. Je puis vous assurer que l'on ne me les épargna pas. Comme je me retirois, bien touché et bien honteux du malheureux accident que je m'étois si bien attiré, un pensionnaire eut l'indiscrétion de se moquer de moi. Je lui flanquai un si bon coup de pied dans l'os de la jambe, que je le mis en sang. Ses cris firent venir M. le maître, qui me reprit, et il m'en donna de toutes belles.

Une fois, nous fîmes un complot, cinq de mes camarades et moi, de dépouiller entièrement un abricotier, dont les fruits étoient des plus beaux. Nous tirâmes au sort à qui monteroit sur l'arbre ; ma fatale destinée voulut qu'il tombât sur moi. A l'heure marquée (c'étoit pour la nuit), nous nous rendîmes au rendezvous. Pour aller dans le jardin, il falloit passer pardessus une grille de fer. Nous la passâmes, trois de mes camarades et moi ; les deux autres étoient restés dans la cour, l'un près de la porte de la maison et l'autre près de la grille. Ceux-ci, en cas qu'il parût quelqu'un, dévoient faire le signal convenu, et les trois autres, qui étoient restés avec moi, dévoient ramasser et mettre dans un panier les abricots que je ferois tomber avec une grande gaule que j'avois portée avec moi. Les commencements furent des plus heureux; les abricots tomboient comme grêle. Mais apparemment que les coups que je donnois réveillèrent le maître \ qui, de son naturel, étoit fort soupçonneux. Il accourut au bruit, accompagné de ses précepteurs^, de sa femme et de tous ses enfants; ils étoient tous en chemise, les uns armés de broches, les autres de pelles et de bâtons. Les deux pensionnaires qui étoient restés dans la cour pour nous avertir, se laissèrent surprendre ; ils ne donnèrent point le signal concerté. Les trois qui étoient en bas de l'arbre se cachèrent dans le jardin. Pour moi, je fus pris comme un renard dans sa tanière; on me pria fort pohment de descendre, on envoya chercher des verges, et, au pied

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