‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 8 sur 207 · Surveillants, professeurs · texte numérisé non relu

Surveillants, professeurs

t4 v-vir. MÉMOIRES [1690]

même de l'arbre qui devoit, selon toutes les apparences, me procurer tant de plaisir, je fus traité en enfant de bonne maison. Les trois qui s'étoient cachés, ayant été trouvés, furent régalés de même. A l'égard des deux autres, qui dévoient nous donner le signal, ils n'eurent rien, s' étant sauvés fort à propos, quoiqu'ils le méritassent bien, ayant été la cause de notre malheur. Ainsi finit la scène des abricots, qui furent distribués, je parle de ceux que j'avois abattus, aux pensionnaires de la pension ; pour nous autres, culs fouettés, nous n'en eûmes pas un seul.

1 690. — Ce fut à peu près dans ce temps-là que le prince d'Orange gagna en Irlande la bataille de la Boy ne ^ où le maréchal de Schonberg fut tué^ Le bruit courut à Paris que ce prince y avoit été tué luimême. Que ne fit-on pas dans cette grande ville à cette nouvelle? Les bourgeois, de leur propre mouvement, fermèrent leurs boutiques; ce n'étoit que fêtes, que feux de joie; le vin couloit dans toutes les rues. Notre maître de pension, voulant surtout se signaler, fit faire un homme de paille, qu'il habilla le mieux qu'il put, et, l'ayant fait placer au milieu d'un tas de fagots, après lui avoir fait mettre un écriteau par devant et par derrière, sur lequel étoient ces mots :

1. Gagnée par Guillaume III, le 11 juillet 1690, sur les Irlandais et le corps expéditionnaire envoyé par Louis XIV.

2. Frédéric-Armand de Schonberg, d'une maison différente de celle des autres maréchaux de France du même nom, avait eu le bâton en 1675. Forcé de quitter la France en 1685 pour cause de religion, il se retira d'abord en Portugal, puis auprès de l'électeur de Brandebourg, qui le nomma ministre d'Etat et gouverneur de la Prusse. Il avait accompagné en 1688 le prince d'Orange en Angleterre.

Le voilà, cet insigne usurpateur! il mit lui-même le feu aux fagots et, pendant qu'ils brûloient, il ne cessoit de tirer d'un vieux mousqueton sur la figure de paille. Cependant il arriva un courrier à la cour qui détruisit cette nouvelle ; ainsi nos bons bourgeois en furent et pour leurs vins et pour leurs feux de joie^.

Le prince d'Orange voulant profiter de cette grande victoire, il fit le siège de Limerick^. M. de Boisseleau y commandoit; il s'y défendit avec tant d'opiniâtreté, et il soutint les assauts avec tant de valeur, qu'il contraignit ce prince d'en lever le siège. Mon frère de la Martinière y fut tué dans le dernier assaut ; il n'avoit alors que vingt ans, et il étoit déjà capitaine des grenadiers; certainement il se seroit avancé. Quelque temps après, mon frère du Plessis eut la petite vérole. Cet accident me donna un si grand chagrin, et je souhaitai si ardemment de l'avoir pour aller le joindre, qu'au bout de trois ou quatre jours je fus attaqué de cette maladie. Nous n'en fûmes marqués ni l'un ni l'autre.

A la fin, il fallut nous séparer. Du Plessis n'avoit nulle disposition pour l'étude ; on le fit entrer dans la

1. Sur les réjouissances auxquelles donna lieu la fausse nouvelle de la mort de Guillaume, on peut voir le Journal de Dangeau, t. III, p. 183-186, les Mémoires de Sourches, t. HT, p. 273-274, la Gazette, p. 389-411, le tome X des Mémoires de Saint-Simon (éd. Boislisle), p. 135 et 421, et surtout l'appendice VIII du même volume, p. 494-498.

2. Commencé le 19 août 1690, le siège de Limerick fut levé le 9 septembre. [Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. VI, p. 30.) Le marquis de Boisseleau en fit une relation qui a été publiée dans l'Appendice du tome III des Mémoires de Sourches, p. 512-517. Guillaume III revint assiéger la ville l'année suivante, et s'en empara.

compagnie des cadets de Sarrelouis^. Au bout d'un an, il obtint une enseigne ^ dans le régiment Dauphin^, qui étoit aussi à la mode pour le moins que le régiment du Roi*. Il fut ensuite garçon-major^ et lieutenant; enfin, après la prise de Namur par les ennemis^, il eut une compagnie bien auparavant de son rang. Il s'étoit si fort distingué pendant tout le siège, que tous les officiers généraux et les officiers particuliers parlèrent en sa faveur.

Après son départ, j'entrai dans une pension sur l'Estrapade"^, d'où j'allois au collège des Jésuites^. J'étois toujours des premiers de mes classes, et, mal-

1. Ville forte bâtie en 1680 par Louis XIV sur la Sarre, à seize kilomètres au-dessus de Sarrebruck.

2. L'enseigne est la charge de celui qui porte le drapeau dans un régiment. [Académie, 1718.)

3. Dauphin-infanterie, créé en 1667. (Susane, Histoire de Vinfanterie, t. III, p. 314.)

4. Créé en 1663, ce régiment était le plus important après les Gardes françaises. Le Roi, qui en était le colonel, « faisoit sa poupée de son régiment, dit Saint-Simon, entroit dans tous les détails comme un simple colonel, et le distinguoit en toutes manières. » [Mémoires, éd. Boislisle, 1. 1, p. 29, et XIII, p. 119.)

5. Ou aide-major, c'est-à-dire désigné pour seconder l'officier chargé de tout le détail du régiment.

6. Les troupes françaises s'étaient emparées de Namur en juin 1692; la ville fut assiégée par Guillaume III en 1695 et obligée de se rendre le 3 septembre.

7. Cette place, qui existe encore, non loin de la rue Saint- Jacques et derrière les terrains occupés autrefois par l'abbaye de Sainte-Geneviève, tirait son nom de l'instrument d'un supplice fort usité pour les soldats. Le Livre commode des adresses d'Abraham du Pradel énumère (t. I, p. 250) un certain nombre de pensions situées « sur l'Estrapade et les fossés Saint-Michel. »

8. Le collège de Clermont ou de Louis-le-Grand, comme il va être dit quelques lignes plus loin.

gré ie peu de soin que mes parents avoient de moi, je me distinguois fort.

Il arriva deux affaires assez considérables pendant le temps que je demeurai dans cette pension. Voici la première. Presque tous les jours de congés et de fêtes, nous allions, conduits par un précepteur, nous promener à Luxembourg*. Les autres pensions attachées au collège de Louis-le-Grand en faisoient de même. On se rassembloit dans un grand rond pour jouer aux barres. Un jour que nous nous exercions à ce jeu, plusieurs pensions attachées aux collèges de l'Université^ vinrent pour nous chasser de ce rond. Le procédé n'en étoit pas honnête, et, afin de parvenir à leur dessein, elles vinrent fondre sur nous à coups de fronde. La prudence nous fit abandonner le terrain; il fallut céder au nombre. Comme nous nous retirions, un de nos pensionnaires, qui se promenoit loin de nous, étant venu nous rejoindre et nous ayant

1. C'est-à-dire dans les jardins du palais bâti par Marie de Médicis sur l'emplacement de l'hôtel de Piney-Luxembourg, qu'elle avait donné à Gaston d'Orléans et qui appartenait à sa fille la Grande Mademoiselle, morte en 1693.

2. On appelait collèges de l'Université tous les anciens collèges fondés à Paris depuis le xii* siècle par les libéralités des particuliers, et dont le dernier en date était le collège Mazarin ou des Quatre-Nations. La Sorbonne avait sur eux un droit de surveillance et de juridiction. Quand les Jésuites eurent rouvert en 1618 leur collège de Clermont, un certain nombre de pensions particulières y menèrent leurs élèves, et l'on sait la vogue qu'eut leur enseignement pendant tout le xvn® siècle. Cette faveur indisposa contre eux l'Université, et amena des conflits que l'historien du Boulay a souvent mentionnés. La rivalité des établissements engendra celle des élèves, ainsi que le fait voir l'anecdote qui va suivre.

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reproché notre foiblesse, nous nous arrêtâmes, et, ayant fait demi-tour à droite, nous marchâmes à eux avec tant de vivacité, que nous les fîmes plier à notre tour et nous regagnâmes notre rond, après les avoir chassés bien loin. Il y eut dans ce combat plusieurs têtes de cassées de part et d'autre. wî

Mais autant la fortune nous avoit été favorable dans cette occasion, autant nous fut-elle contraire quelques jours après cette grande victoire : ce qui nous doit apprendre qu'il ne faut pas compter longtemps sur ses faveurs. Les pensions de l'Université, piquées au vif de leurs malheurs et voulant s'en procurer la vengeance, se trouvèrent de bonne heure, la première fête après ce combat, et en plus grand nombre, dans ledit grand rond. Elles arrivèrent une heure devant nous ; ainsi celui qui les commandoit eut le temps de faire sa disposition. Il appuya la droite de son armée à la muraille du côté des Chartreux*, et la gauche au grand rond; il fit mettre quatre pensions cachées dans un bosquet; elles ne dévoient paroître que lorsque nous serions aux mains. Étant bien persuadés qu'elles se rendroient aux jardins du Luxembourg bien accompagnées, nous avions envoyé des lettres circulaires à toutes les pensions de notre collège pour les exhorter de se trouver, sur les trois heures après midi, à la porte des écuries de ce palais, nue d'En fer 2. Nos griefs étoient exposés

1. Le couvent des Chartreux, fondé en 1257, possédait un vaste enclos limitrophe des jardins du Luxembourg, et qui maintenant s'y trouve englobé en majeure partie.

2. Les écuries du palais occupaient, au coin de la rue d'Enfer et de l'allée (ancienne voie romaine) qui conduisait au cou-

dans lesdites lettres, et on y marquoit l'obligAtipn où l'on étoit de sacrifier chacun en particulier sa propre vie pour l'intérêt et l'honneur de son collège. Les pensions attachées au collège de Louis- le- Grand étoient déjà informées de ce qui s'étoit passé et de quoi il étoit question; ainsi, voulant avoir part à l'honneur, elles ne manquèrent pas de se trouver au rendez- vous.

Lorsque nous fûmes assemblés, on déclara les officiers généraux et les officiers particuliers ; le général en chef étoit déjà nommé. Il n'y eut aucune dispute à ce sujet ; le bien et l'honneur du collège l'emportoient sur toutes autres considérations. Après le conseil de guerre, on envoya quelques petites troupes pour tâcher de reconnoître si l'ennemi nous avoit prévenus, et, en ce cas, quelle étoit sa disposition et en quel endroit il nous attendoit. A leur retour, nous apprîmes que son armée étoit déjà rangée en bataille, et qu'elle remplissoit le terrain entre le rond et la muraille des Chartreux, poste le plus avantageux du jardin. Nous ne perdîmes point de temps à passer les portes et ensuite à nous former. Les gens armés de frondes furent mis sur les ailes du corps de bataille, composé des gens armés de bâtons et de cannes. Notre disposition faite, l'armée s'ébranla et marcha dans le plus bel ordre du monde à nos ennemis. On observoit et sa droite et sa gauche, on gardoit un profond silence; l'on pouvoit dire dans ce moment :

vent des CSiartreux, les bâtiments d'une ancienne ferme de l'Hôtel-Dieu. [Topographie historique du vieux Paris, région du Bourg Saint-Germain, p. 285 et suiv.)

Terribilis castrorum actes ordinataK Dès que l'on fut à une certaine distance de l'armée ennemie, les frondeurs de part et d'autre commencèrent la danse, et cela avec une si grande rapidité, qu'auparavant que l'on se fût joint, il y eut bien du monde de blessé. Ceci cependant ne fut rien, et ne fut que le prélude d'un carnage affreux, lorsque les deux armées se furent approchées de si près, qu'elles n'en paroissoient qu'une. On entendit alors des cris affreux ; les bâtons et les cannes pleuvoient comme la grêle; les coups de poing, les coups de pied, les coups de dents même n'étoient point épargnés. Plus on étoit frappé, et plus on étoit animé. Chaque pensionnaire, tant du côté de l'armée ennemie que de la nôtre, étoit comme un rocher inébranlable au milieu des vagues de la mer. Aucun ne vouloit plier ; aucun ne vouloit perdre un pouce de son terrain. Enfin la victoire commençoit à se déclarer pour nous : nous enfoncions le centre de leur armée, lorsque les quatre pensions dont il est parlé auparavant sortent brusquement de leur embuscade et vinrent nous prendre par nos derrières. Il y eut une voix, autre malheur, qui se fit entendre : « Nous € sommes coupés! » A ce cri, tout plia malgré les généraux, dont j'étois du nombre, qui faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour retenir cette armée épouvantée. La terreur panique s'étoit si fort emparée de l'esprit de tous nos braves, qu'il n'y eut pas moyen de faire tourner tête à un seul. On commençoit cependant à se rallier dans l'endroit où nous nous étions mis en bataille pour marcher à l'ennemi ; mais il pro-

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