Déjà dit ci-dessus, p
[Nov. 1701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 171
avec laquelle il en usoit avec la sienne ne lui attirât ce qu'il sembloit craindre, qu'il devoit régner dans le mariage une égalité entre l'homme et la femme, que les femmes dévoient être les amies et les compagnes de leurs maris, et non leurs esclaves. Mon discours s'étendit encore plus loin sur ce sujet; mais tout ce que je pus dire au bonhomme ne fit aucune impression sur son esprit. Avec raison, cela nous fit beaucoup de peine. Si la plupart des maris de Paris avoient été à l'école de ce bourgeois, et qu'ils eussent bien appris ses leçons, certainement il ne se trouveroit pas tant de maris vrais esclaves de leurs femmes.
SenliSy Louvres, Paris. — Le 31 , nous partîmes de Compiègne pour aller à Senlis. Nous y séjournâmes le jour de la Toussaint. Le 21, jour des Morts, nous fûmes à Louvres, et enfin, le 3 novembre, nous arrivâmes à Paris, après en avoir été absents pendant six mois moins neuf jours et avoir fait un voyage d'environ trois cents lieues sans essuyer un seul coup de fusil, la guerre n'étant pas encore déclarée, ni du côté de l'Allemagne, ni du côté de Flandres.
Après avoir resté quelques jours dans la grande ville, je m'en allai à Quincy, où mon frère le marquis et sa femme étoient. Dès que je les eus embrassés, mon frère me dit que le marquis de Dreux*, colonel
1. Thomas III Dreux, marquis de Brezé, avait eu le régiment de Bourgogne en 1699 par la protection de son beau-père Chamillart. Nous le verrons devenir brigadier en 1702, maréchal de camp et inspecteur général de l'infanterie en 1704, lieutenant général en 1710. (Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. VI, p. 308-309, et t. X, p. 141 et 499-500.)
172 MÉMOIRES [Nov. 1701]
du régiment de Bourgogne, m'avoit nommé à son enseigne colonelle * ; qu'il m'en faisoit compliment avec plaisir, parce que je ne serois pas longtemps sans être capitaine; que l'usage étoit de passer de l'enseigne-colonelle à une compagnie, sans que cela fît la moindre peine aux lieutenants. Mais quelle fut ma surprise lorsque, étant de retour à Paris et étant allé voir le marquis de Dreux pour le remercier, il me dit que M. de Chamillart, son beau-père, alors ministre et secrétaire d'État de la guerre et contrôleur général des finances, m'avoit fait passer de l'enseigne-colonelle à une lieutenance ; qu'il vouloit dorénavant, selon l'intention du Roi, que tous les enseignes-colonels fussent lieutenants auparavant d'avoir des compagnies, et qu'il souhaitoit que l'exemple commençât par moi. Je fus très longtemps indécis touchant le parti que je devois prendre, d'autant plus que tous les officiers à hausse-col des mousquetaires, et surtout le comte de Ganillac, qui en étoit sous-lieutenant et qui m'aimoit infiniment, me pressoient fort de rester dans la compagnie, en me promettant de me faire avoir bientôt une enseigne aux gardes ; on donnoit alors les enseignes aux gardes vacantes aux mousquetaires. Je craignois aussi qu'on ne me donnât une compagnie dans Bourgogne que par mon rang d'ancienneté; joint à cela que tous mes amis ne me conseilloient point d'aller dans un pays appelé avec raison le tombeau des François (le régiment de Bourgogne étoit en Italie). Mais mon frère le marquis me détermina entièrement d'en-
1. C'est-à-dire la place d'enseigne de la compagnie dont le colonel du régiment était propriétaire et capitaine.
[Dec. 1701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 178
trer dans ce régiment, me disant pour ses raisons que, dès que j'y serois, le ministre de la guerre, qui étoit non seulement notre parent, mais aussi l'ami intime de notre famille, seroit obligé, par honneur, de m' avancer. J'avois de l'ambition, et c' étoit certainement le véritable moyen d'aller aux grands honneurs de la guerre. Cependant les suites feront voir que j'ai pris le plus mauvais parti ; car, si j'étois resté dans les mousquetaires, je pouvois parvenir au grade d'officier à hausse-col, ou, si on m'avoit donné une enseigne aux gardes, j'étois en état d'acheter la souslieutenance, et, par le mariage considérable que j'ai fait depuis, je me serois fait capitaine aux gardes^.
Mon parti pris, il fallut songer sérieusement à chercher de l'argent pour faire mon petit équipage, afin de paroitre comme il convenoit dans un régiment dont le colonel, mon parent % étoit gendre du ministre de la guerre, dont j'étois aussi parent. J'empruntai un millier d'écus au notaire de la famille, et je lui en fis un contrat. Je passai l'hiver dans la grande ville, sans y prendre beaucoup de plaisir. Je faisois ma cour de temps en temps à M. et à M™® de Chamillart^ et à mon colonel.
1. Les capitaines aux gardes avaient le titre et le rang de colonel et jouissaient d'autres privilèges. (Daniel, Histoire de la milice francoise, t. II, p. 273-274.)
2. Les Sevin se regardaient-ils comme parents des Dreux par suite du mariage du marquis de Dreux avec M"® Chamillart, ou bien y avait-il quelque autre alliance entre ces deux familles parlementaires, c'est ce qu'il nous a été impossible d'élucider.
3. Elisabeth -Thérèse Le Rebours, fille d'un maître des comptes, qui avait épousé Michel Chamillart le 28 novembre 1680, mourut le 26 juillet 1731.
174 '^"'^' MEMOIRES [Janvier 1702]
II* m'arriva, et à mon frère du Plessis^, le jour des Rois, une aventure qui devoit naturellement nous être fatale. En revenant, à une heure après minuit, du faubourg Saint-Antoine, où je lui avois donné à souper, comme nous passions dessous les arcades de la place Royale, le temps étoit fort obscur, nous vîmes fondre rapidement sur nous deux hommes, l'épée à la main, en criant : « Les voilà ! » Par bonheur, nous avions nos cannes : ils ne nous donnoient pas le temps de tirer nos épées. Je parai vingt bottes avec ma canne; enfin, j'eus un instant pour tirer mon épée; alors, je poussai mon homme si vivement que je le fis reculer cinquante pas. Pendant mon combat, mon frère désarma le sien, lequel lui fit mille excuses, en lui disant qu'ils s'étoient trompés bien grossièrement, qu'ils nous avoient pris pour deux personnes qui leur avoient fait un tort considérable, et desquelles ils vouloient se venger. Ce discours fini, ils vinrent tous deux me séparer avec mon champion. Nous connûmes à leur bandoulière qu'ils étoient gardes du Roi^. Nous leur reprochâmes leur mauvaise action, en ajoutant qu'il ne convenoit point à des gens de condition de se venger de cette manière de leurs ennemis, et que, si
1 . Tout le paragraphe qui va suivre a été ajouté après coup dans la marge du manuscrit.