‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 95 sur 207 · Charles de Lorraine-Armagnac · texte numérisé non relu

Charles de Lorraine-Armagnac

178 MÉMOIRES [Mars 1702]

frère du comte d'Armagnac^. Je fus surpris, car je ne connoissois pas encore les manières de la cour, je fus surpris, dis-je, et même scandalisé de voir un prince de la maison de Lorraine jouer toutes sortes de rôles pour tâcher de divertir les trois filles de M. de Ghamillart, la marquise de Dreux^ et les duchesses de la Feuillade^ et de Lorge^. Tantôt il faisoit le polichinelle, l'arlequin, et tantôt le perroquet et le singe ^. Je ne pus m'empêcher, en m'en retournant à Paris, d'en dire mon sentiment à mon frère : « Bagatelles! me répondit-il. Tu ne sais pas encore « qu'un courtisan est un véritable caméléon. Pour « tâcher de réussir dans ses projets, il n'y a point de « rôles, ni de bassesses, ni de souplesses qu'il ne soit « capable de faire afin de parvenir à son but. Les

1. Louis de Lorraine (1641-1718), grand écuyer de France après son père et qu'on appelait pour cette raison Monsieur le Grand, dans le langage de la cour.

2. Catherine-Angélique Ghamillart (1683-1739), mariée le 14 mai 1698.

3. Marie-Thérèse Ghamillart (1684-1716), mariée, le 24 novembre 1701, à Louis d'Aubusson, duc de la Feuillade. Ge mariage était précisément l'œuvre du comte de Marsan.

4. Elisabeth -Geneviève -Thérèse Ghamillart (1685-1714), qui n'épousera que le 14 décembre 1702 Guy-Nicolas de Durfort, duc de Quintin, puis de Lorge, fils du maréchal.

5. « Jamais fadeur, dit Saint-Simon [Mémoires, éd. 1873, t. VI, p. 174), ne fut pareille à celle de M. de Marsan, avec toutes ses manières d'un vieux galant auprès des dames, et ses bassesses avec les gens qu'il ménageoit. Il n'avoit pas honte d'appeler M""^ de la Feuillade ma grosse toute belle, qui étoit une très bonne femme, mais beaucoup plus Maritorne que celle de Don Quichotte. Elle-même en étoit embarrassée, et la compagnie en rioit. »

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« plus habiles sont ceux qui les emploient à propos. « Le courtisan rampe, par coutume, aux pieds des « ministres et des favoris; il tombe servilement. Faux « dans ses caresses, ingrat après le succès, il court « après la faveur, quitte les malheureux, et le jour « d'élévation d'un nouveau ministre est toujours le < jour des ingrats. On arrive libre à la cour; y res- « tant, on devient bientôt esclave, et enfin l'intérêt « est le véritable souverain du courtisan. Tu en as « remarqué un échantillon, poursuivit-il. On ne trouve, « pour ainsi dire, l'honnête homme que dans le véri- « table homme de guerre, le bon citoyen, attaché sin- « cèrement à son prince. Préférant toujours ses inté- « rets aux siens propres, il ne travaille que pour « l'honneur de son roi et de sa patrie. Il n'a pas le « talent de se faire valoir; enfin, il ne travaille que « pour la gloire. » Cette conversation, touchant le véritable homme de guerre et la cour, nous mena jusqu'à Paris. J'en partis, quelques jours après, pour l'Italie, où j'ai resté pendant cinq ans sans revenir dans ma patrie, toujours occupé à faire la guerre, comme on le verra dans la suite de ces Mémoires.

La veille de mon départ, mon frère le marquis me tint un discours bien indiscret, et qui me toucha sensiblement : « Je suis fâché, me dit-il, du parti que tu « as pris d'entrer dans l'infanterie. Tu aurois dû res- « ter dans les mousquetaires. Je t'aurois donné un « appartement chez moi; il ne t'en auroit rien coûté « et pour ta nourriture et pour ton logement. > Pénétré d'un vif ressentiment, je lui fis sentir que son propos étoit à contretemps, lui qui m'avoit fait quitter

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la compagnie des mousquetaires pour me faire entrer dans Bourgogne, et qu'il devoit se ressouvenir que c'étoit lui seul qui me l'avoit conseillé et qui avoit le plus insisté à me le faire prendre ^ En vérité, ce conseil étoit bien hors de saison la veille de mon départ, après avoir quitté les mousquetaires, accepté la lieutenance dans ce régiment, et mon équipage fait. Il est dangereux de prendre conseil des personnes qui ne sont pas d'accord avec elles-mêmes. Aussi cet homme n'a réussi ni pour lui ni pour ses frères. Ayant tout le bien de la famille, il devoit cependant être leur protecteur^.

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