‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 100 sur 165 · CHAPITRE vu St · texte numérisé non relu

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Aussi, me suis-je fait un devoir consciencieux de nommer jusqu'à ce moment les personnes qui m'ont obligé et je n'oublierai pas dans cette circonstance l'honorable député de Valence, M. Béranger, qui eut la bonté de faire des démarches pour me faire employer dans la brigade française en Morée (1); M. Béranger fut parfaitement secondé par M. le général Saint-Cyr Nugues (2), alors directeur de la Guerre, que je remercie de même. J'avais deux raions majeures pour demander à être employé en Grèce; la première était que ma femme désirait ardemment revoir son malheureux pays, où elle espérait retrouver sa sœur, échappée de l'horrible massacre de Tripolitza. En second lieu, je voyais que notre gouvernement des barricades étant fort peu belliqueux et, n'aimant pas le monotone et ennuyeux service des garnisons, je préférais être employé à l'extérieur; d'ailleurs, la famille do ma femme avait possédé d'immenses propriétés; il fallait donc nous rendre en Grèce afin de les réclamer au gouvernement grec.

Nous partîmes de Tours dans les premiers jours d'avril 1831, afin de no\ls rendre à Toulon; nous passâmes à la Charité-sur-Loire, où nous séjournâmes quelques jours. J'avais à y voir mon vieux camarade Guesdes et son aimable épouse, et Adèle, ses anciennes compagnes du couvent, ainsi que les bonnes sœurs qui dirigeaient cette maison, qui me recommandèrent bien leur ancienne pensionnaire. Nous nous rendîmes ensuite dans ma famiUe où nous passômes quinze jours heureux, au sein de l'amitié et des épanchements de cœur; hélas! ma pauvre femme ne devait plus revoir cette famille qui l'aimait tanti

Arrivés à Lyon, nous primes le bateau à vapeur jusqu'à Avignon. Il y avait à bord de ce bateau un petit homme

(1) La brigade Schneider, laissée en Morée «prés lo départ du corps expéditionnaire. (G. S.)

(2) Saint-Cyr Nu^es (le général» baron, Cyr Nugues, dit), chof d'étatmajor du maréchal Suchet en Aragon, lieutenant général, pair de de France. Son nom est inscrit sur l'Arc de l'Etoile. Né en 1774, mort à Vichy en 1842. (0. S;)

StI UËM0IRË8 DU COMMANDANT PER8AT

tout maigriot; c'était M. Thiera (1). Il n*ayait pas encore été ministre; c*est pour cette raison qu*il ne voyageait pas en chaise de poste et que sa pauvre mère portait toujours la robe de bure et la coiiTo provençale. Ma femme s*cn étant aperçue, me dit : « Mon ami, tu vois cette bonne vieille là-bas, seule dans ce petit coin, je vais lui tenir compognio », et Adèle alla s'asseoir prés de Mme Thiers et chercha à la distraire de son triste isolement. Je ne sais si ce fut par reconnaissance des procédés bienveillants de ma femme pour Mme Thiers ou par simple curiosité de M. Thiers, mais il m*accosta par mon nom et me dit : « Est-ce que vous ne me connaissez pas, capitaine? »

Ne rayant vu qu'une ou deux fois avec mon ami Armand Carrel, en 1828 et 1829, je lui répondis, que je ne me souvenais pas de lui. Alors, il me déclina son nom et me fît faire la connaissance du général de Laidct (2), qui était également à bord. La journée était belle, mais en arrivant à Avignon, nous fûmes assaillis par un ouragan des plus violents qui faillit briser notre bateau contre le quai; les torrents de pluie mêlés de grêle firent que les voyageurs se sauvèrent chacun de son côté, sans se dire adieu, mais le hasard nous fit retrouver MM. Thiers et Laidet à Thôtel du Palais-Royal, où je logeais d'habitude, ainsi que ces messieurs. Pendant notre trajet du quai à l'hôtel, le tonnerre tomba à deux pas de nous; un obus ne nous aurait pas tant effrayés, car ma- femme était tombée à. la renverse en criaat : « Je suis morte! » Mais lui entendant marmotter des « pater » et des « ave », etc., je ne pus m'empêcher

(t) M. Thton n'était alors encore que conseiller d*Etat, puis secrétaire AUX flnancoH et député d*Aix; il allait, l'année d*aprés, devenir ministre de rintérieur dans, le cabinet du 11 octobre 1832. (0. S.)

(2) Laidct (Joseph*Ouillnume>Fortuné do), né à Sisteron (Basses-Alpes). 6 mari» t780. Sert au 5* d'infanterie légère de simple soldat au grade de capitaine (1803-1811); aide de camp du général Dubreton du 12 novembre 1811 au 4 septembre 1816: lieutenant-colonel à la légion de la Haute-Loire. 13 janvier 1819; colonel du 10* léger. 26 Juin 1821, puis du 57* de ligne. 23 novembre 1825. Maréchal de 'camp le 7 septembre 1830. Lieutenant général le IC novembre 1840. Retraité en 1848. Décédé à Sisteron le 28 novenibr« 1854. (Q. S.)

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d*éclater de rire» ce qu'elle fit également en revenant do sa frayeur. Je la pris sur mes épaules et remportai touto trempée d'eau et de boue jusqu'à l'hôtel. Tous les voyageurs s'étant changés, on descendit au salon, où je retrouvai M. Thiers. J'étais parfaitement satisfait de ma position, rien ne manquait à mon bonheur à cette époque, aussi je n'eus qu'à remercier M. Tbicrs de ses oiïres do service; je me rappelle qu'il me dit : « Vous £tes le seul des condamnés politiques de la Restauration qui soyez satisfait du gouvernement, car tous les autres que je connais, on ne peut assouvir leur ambition de places, leur soif d'argent, etc. » M. Thiera me recommanda bien de lui écrire au cas où j'aurais un jour des réclamations à faire. Je lui écrivis en effet lorsqu'on mai 1834 je fus mis à la réforme illégalement, mais M. Thiersf était alors l'un des ministres intro uvables et inexorables. Ma lettre s'en alla chez l'épicier de M. Thiers. Quant à M. Laidet, j'ai appris en Grèbe, par les ofliciers du.57«, qu'il avait versé un torrent de larmes à la nouvelle de l'expulsion de Charles X et qu'il avait dit que les Français étaient indignes d'un si bon roi, etc. Pauvre monsieur Laidet, pourquoi faisiez-vous donc du libéralisme à la Chambre des députés? Libéralisme qui a . fait faire plus d'un voyage forcé au brave régiment que vous commandiez alors.

Arrivés à Toulon, nous y restâmes une quinzaine do jours en attendant le départ du brick de guerre le Mar* souin, qui était en partance pour le Levant. Pendant notre séjour, j'eus le plaisir do rencontrer M. Montaniôs de Laroque, ex-enseigne à bord de la goélette leMessager^qm m'avait ramené de la Colombie en 1819. Ce brave oflicier venait de passer capitaine de corvette, grade qu'il avait parfaitement gagné. La révolution de Juillet avait rétabli mon ami Courtaud dans son grade do lieutenant do vaisseau, ce que j'appris avec grand plaisir. On sait que cet estimable officier avait été destitué par la Restauration et qu'il était sur le brick le Loiret, en 1821, faisant les fono-

tSO MËMOIBES Da COMMANDANT PERSAT

tions de chef de timonerie. J'eus aussi le plaisir de revoir M. Louvrier, Tex-commandaiït du bateau à vapeiir le iVagcur, lors de l'expédition d'Alger. Ce brave officier n'était plus alorsaussi légitimiste; il avait été nommé capitaine de corvette; beaucoup d'autres légitimistes se sont aussi consolés de la « détrônisation » de Charles X par quelques grades en sus des leurs. M. Louvrier était un excellent homme; il nous invita à une partie de campagne par mer et, en rentrant h Toulon, nous fûmes assaillis par un coup de vent qui fit chavirer son canot; heureusement que nous nous trouvâmes sur un banc de sable couvert de quatre ou cinq pieds d'eau seulement, de sorte que nous en fûmes quittes pour la peur et pour un bain passablement froid. Cependant, ma femme en fut très aiïectée, car elle me dit en souriant : « Mon ami, ce sinistre nous présage peut-être quelque grand malheur! » Hélas! ces craintes-là ne se sont que trop réalisées; oh! fatale et cruelle destinée!

Le commandant Louvrier était un peu bourru à son bord, mais il avait un cœur excellent, aussi se donna-t-il un mal inconcevable pour nous retirer du danger où un peu d'imprudence do sa part nous avait jetés; tandis que je soutenais ma femme contre les vagues qui nous secouaient avec violence, le bon Louvrier était allé sonder l'espace qui nous séparait de la terre. Enfin, après une demi-heure d'attente passablement ennuyeuse, nous regagnâmes la terre et ensuite Toulon.

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